Le 23 février 1972, au Vatican.

 

                Très Saint-Père et vous mes Pères dans le Seigneur,

 

André Maurois a écrit un petit livre dont le titre est "Le peseur d'âmes " qui rapporte les expériences d'un médecin anglais durant la Première Guerre Mondiale et ce peseur d'âmes prétendait découvrir, après la mort, une différence de poids par rapport à l'être vivant. Il s’attachait donc à peser les moribonds avant leur mort, pour les peser ensuite après leur mort et il essayait de trouver une différence de poids, comme si le départ de l'âme changeait précisément les lois de la pesanteur ou tout au moins modifiait le poids du corps et, bien entendu, il n'arrivait à aucun résultat vérifiable.

Cette tentative est une image subjective nous amenant à considérer le Seigneur comme le peseur d'âmes. C'est Jésus qui a pesé nos âmes et cette image va nous conduire très loin car Il a pesé nos âmes avec son Corps et son Sang, avec sa Vie, avec tout Lui-même : c'est là la balance avec laquelle Il nous a pesés. Cela veut dire qu'Il a estimé notre vie au prix de la Sienne. Cela veut dire donc que Jésus a inscrit dans l'Histoire cette formidable équation : au regard de Dieu, l'homme égale Dieu puisque c'est précisément au poids de sa propre vie qu'Il a pesé la nôtre.

Quand nous lisons dans les mystiques des expressions telles que celles que nous rencontrions hier dans le "De Beatitudine ", où nous lisons que Dieu a considéré en quelque sorte et a fait de toutes les créatures intelligentes, qu'Il a fait de chacune son Dieu, cela nous parait une hyperbole mystique, excusable dans un langage poétique. Mais la réalité est tout à fait évi­dente dans cette manifestation de l'amour de Dieu : dans cette révélation christique, nous tenons précisément cette équation : aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu parce que, justement, le sens de la Création, c'est la communication de la vie divine, c'est-à-dire que la Création inaugure un régime nuptial et, dans un régime nuptial, le mystère de l'amour c'est précisément le "tu es moi ". C'est ainsi que le mariage ancien chez les hindous se célébrait par cet échange de paroles : les fiancés se disaient l'un à l'autre "tu es moi ", donc " je cesse d'être moi pour devenir toi ", nous nous échangeons, nous devenons intérieurs l'un à l'autre.

Et cette loi du mariage inaugurée par la Création est consacrée et sanc­tionnée par l'Incarnation et par la Rédemption, cette loi du mariage auquel saint Paul fait allusion lorsqu'il dit : " Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une Vierge pure ", cette loi du mariage, nous la retrouvons pleinement dans le Christ, comme en témoigne saint Jean de la Croix dans ses essais du Cantique Spirituel où il dit : " Réjouissons-nous, mon aimé, et allons nous voir en ta beauté. " Et le commentaire ajoute : " Réjouissons-nous, mon aimé, et allons nous voir en ta beauté, que je paraisse toi en ta beauté et que tu paraisses moi en ta beauté. "(Strophe XXXV) Il s'agit donc d'un échange, d'un dialogue où Dieu vit notre vie, où nous vivons la sienne, comme le dit saint Paul : "Pour moi, vivre c'est le Christ . " (Phil.1, 21 )

C'est à cela que nous sommes appelés. C'est là le centre de notre vocation et ce qui nous est confié, tout le bien qui nous advient par l'appel de Jésus-Christ, par le don de sa grâce, par notre union avec lui en l'Eucharistie, tout ce bien, c'est la vie divine elle-même. Dieu se communique à nous pour que sa vie devienne la nôtre, et la nôtre la sienne. Il s'agit donc constamment de retrouver ce niveau, de nous mettre en face de ce don incomparable et de prendre soin en nous de la vie divine. " Ce n'est plus moi qui vit , dit encore saint Paul, c'est le Christ qui vit en moi. " (Gal.2, 20)

Rien n'est plus important pour nous, rien ne peut inscrire plus profon­dément l'amour du Seigneur dans nos cœurs que cette équation qui est au centre de l'Évangile et qui nous livre le sens le plus profond de la Création, dans cette communication que Dieu veut faire de Lui-même, comme un époux veut communiquer sa vie à son épouse dans une réci­procité qui fait qu'ils deviennent "un ". Nous allons devenir un avec ce Dieu qui nous habite et Il veut, justement, à travers notre vie, s'exprimer, se révéler, se communiquer et toute la sainteté chrétienne consiste précisément en cette identification avec le Dieu qui nous habite.

Rien ne peut révéler davantage ni la grandeur de l'homme, ni la liberté du chrétien, car ce rapport nuptial est le rapport le plus libérateur. C'est le rapport aussi qui constitue notre suprême noblesse et qui donne à chaque vie, même la plus humble, une portée infinie, une valeur éter­nelle parce qu'il pouvait dire avec son expérience de chrétien, son expérience de mystique : faire les petites choses comme grandes à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les accomplit en nous, et les grandes comme petites - et c'est à cause de sa toute-puissance qu'il les accomplit en nous.

Nous sommes confondus quand nous méditons sur ce don de Dieu. S'il est vrai que le Christ estime notre vie au prix de la sienne, s'il est vrai que Dieu a transféré sa vie dans la nôtre et qu'il veut protéger en nous ce don incomparable, s'il est vrai que notre vie est un dialogue continuel qui s'enracine au cœur de la Trinité Divine dont nous sommes le sanc­tuaire, toute notre existence en est transfigurée et ce don constitue une exigence totale comme l'amour nuptial. L'amour nuptial est un amour qui requiert toute la personne. Le médecin qui épouse sa secrétaire, comme l'a fait un de mes amis, avant lui demandait son travail, et lorsqu'elle avait accompli le nombre d'heures fixées, elle était libre : mais après, elle devait se donner elle-même, il s'agissait de toute sa vie.

Pour nous, il en est de même : dans ce lien nuptial avec le Seigneur, dans ce mariage d'amour avec Lui, nous sommes requis tout entiers, toujours et partout, parce qu'il s'agit précisément d'une relation éminemment interpersonnelle. Dans un véritable mariage, ce que chacun des époux a à préserver en soi, c'est justement la présence de l'autre. Comment cet échange peut-il s'accomplir si chacun d'eux ne fait pas le vide en soi pour accueillir l'autre  ? Il faut qu'il se vide de lui-même pour que l'autre se sente totalement intérieur à lui et il en est de même pour nous. La requête essentielle, c'est de faire le vide en nous afin que le Seigneur... (?) ... cette vie que nous pouvons cesser de percevoir. C'est de cela qu'il faut nous garder précisément parce qu'elle ... (?) … comme un objet pour que cette présence s'actualise continuellement dans notre action et dans notre existence.

Un chrétien serait idéalement celui dont la présence est un Évangile vivant, celui qui, simplement parce qu'il est là, témoigne de Dieu, Le révèle et Le communique sans qu'il ait besoin d'en parler… (?) …. C'est précisément par cette prise de conscience que la vie divine est remise entre nos mainsque le chrétien reçoit le Seigneur…… s'approfondir encore, qui va nous révéler ses ultimes racines en quelque manière dans les paroles de Jésus : " Celui qui fait la volonté de Dieu  est mon frère, ma sœur, ma mère . " (Marc 3, 35)

L'amour nuptial prend un nouveau relief et, pour ainsi dire, une nouvelle dimension dans cette parole saisissante, bouleversante, où le Seigneur en quelque sorte nous révèle qu'il veut naître de nous en naissant en nous et que nous avons à l'enfanter au plus intime de nous. Un enfant nous est né. Un fils nous est donné. Et c'est Dieu lui-même. Il y a donc dans la vocation de toute âme chrétienne une reproduction, une imitation de la maternité divine de la très Sainte Vierge. Comme Marie portait Jésus dans son cœur, comme Marie allant visiter Élisabeth illuminait toute la maison …. (?) …. Et si l'âme chrétienne doit se tenir en état de vigilance et de pureté, de générosité et de charité, c'est précisément parce que la vie divine ne peut se développer en elle et s'affirmer à travers elle qu'au prix de cette purification radicale qu'il faut d'ailleurs sans cesse reconquérir.

Il ne s'agit donc pas pour nous d'abord de notre salut, de notre perfec­tion, toutes choses d'ailleurs qui sont très dignes d'intérêt et de respect,... (?)... le motif suprême d'une consécration qui doit s'actualiser dans toute la vie, c'est que la vie divine en nous ne peut se développer qu'à cette condition. Si vraiment c'est à travers moi que mes contemporains, ceux qui m'entourent, l'homme de la rue, celui que je rencontre à n'importe quel tournant, si c'est vraiment à travers moi qu'il est appelé à faire la rencontre de Dieu, s'il vit chrétien avec cette mission, pour qu'il puisse respirer Dieu à travers moi, il faut que je sois dans un état de continuelle vigilance, de continuelle attention, pour ne pas laisser s'effacer en moi cet amour de Dieu, ce visage de Dieu pour que ceux qui me rencontrent ne soient pas privés de sa lumière, car tout ce que nous pouvons dire n'est rien si notre existence elle-même n'est pas un témoignage et si notre vie ne porte pas le rayonnement de la vie divine.

Il est tout à fait essentiel que notre regard soit axé dans cette direction, que nous ne nions jamais l'équation incomparable que Jésus a inscrite dans l'Histoire, que nous voyons dans ce peseur d'âmes celui qui fait de lui-même la balance en laquelle nous serons pesés et estime notre vie au prix de la sienne.

C'est cela qui valorise tout et c'est cela qui peut faire surgir en nous toutes les sources de générosité. Il arrive que nous soyons fatigués, il arrive que notre courage soit à bout. Il arrive que nous ayons envie de renvoyer au lendemain tout effort vers le meilleur. Si nous étions seuls concernés, en effet nous pourrions remettre à demain et le souci de notre perfection et celui de notre salut. Mais il s'agit d'autre chose : il s'agit de la vie divine " hic et nunc ", à chaque instant du jour et de la nuit, et c'est cette vie divine qui est remise entre nos mains (?) ... s'approfondir dans cette dimension maternelle où Jésus affirme …(?)... qui s'exprime par des mots qu'il transfigure par sa présence, dont il fait craquer toutes les limites par sa lumière, et qu'il s'agit d'accueillir ... (?)...  sarcasmes, tous les croyants qu'elle pouvait rencontrer, rencontra un jour un moine qui était axé justement sur la vie divine ... (?).... et il vit cette femme, il comprit qu'elle n'avait jamais rencontré le vrai visage de Dieu ...(?)... le vrai visage de Dieu qui est le seul  Espace de notre liberté qu'il fait reconnaître et s'accomplir ...(?) ... son visage de se révéler à travers le nôtre.

" Réjouissez-vous, mon aimé, et allons nous voir en ta beauté, que je paraisse toi en ta beauté et que tu paraisses moi en ta beauté ". Les mystiques authentiques n'ont jamais hésité : ils se sont plongés dans les abîmes de cet amour et ils n'ont pas eu d'autre règle que cette identification avec le Seigneur.

Il n'y a là rien d'abstrait. Nous ne sommes plus en face d'une loi. Nous sommes en face du cœur du Seigneur qui nous appelle et qui remet sa vie entre nos mains afin qu'elle devienne notre vie selon le mot où saint Paul révèle le fond de son âme : " pour moi, vivre c'est le Christ ".

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