Chez les Bénédictines de la rue Monsieur, à Paris, en 1928.

 

Mon Frère,

Madame la Prieure,

Mes Révérendes Mères,

Mes Sœurs,

Mes Frères,

 

Connaissez-vous rien qui résume mieux le mystère de Jésus que ce mot de saint Jean qui termine chaque jour la Sainte Liturgie : En lui était la vie. Et la vie est la lumière des hommes.

Le Christianisme est cela : la vie dans sa plénitude C'est-à-dire une activité parfaitement intérieure, visant à intégrer en nous, par une saisie toujours plus parfaite, ce qu'il y a de plus intime en tout être : à commencer par Dieu.

                " Tout est à vous, mais vous êtes au Christ. Et le Christ est à Dieu".

Tout est à vous. - Si Dieu ne parle en vain - et si le domaine de Dieu n'a point de bornes - cette donation est sans limites.

Ce n'est pas assez de dire que tous nos rêves sont com­blés : ils s'accroissent sans mesure, par le don même qui nous est fait et qui les dépasse toujours.

Cette possession intégrale, à quoi tend, dans une sorte d'intuition désespérée, ce refus de choisir qui, plus encore qu'un cliché de la littérature contemporaine, est le secret tourment d'âmes trop profondes pour se limiter : le Christianisme nous en offre plus que la promesse.

En chacun de nous, déjà : l'amorce, dans les meilleurs d'entre nous, la plénitude et dans sa liturgie, tout ensemble, le plus merveilleux raccourci et le plus agissant symbole.

Comment ne pas évoquer dans ce lieu, où elle déploie si sobrement ses divins prestiges : son mystérieux pouvoir de réconci­liation. Est-il possible d'entrer ici - sans être investi - avec quelle force paisible, et quelle persuasive tendresse par cette Présence que donne au silence même, de si profondes, de si formidables résonances.

Et comme le regard, dès le seuil, le cœur se porte à l'autel, laissant échapper ce qui crie et qui vibre encore à la dernière page de saint Jean : c’est le Seigneur.

Ce ne peut être qu'un éclair, un pressentiment confus, mais déjà le sentiment décisif d'un accueil où tout l'être est convié, d'un refuge où toutes nos puissances trouveront leur repos... d'une harmonie surnaturelle, enfin, où toute créature recevra son achèvement.

L'Eau et le Feu, l'Encens et la Cire

Les Parfums, les Couleurs et les Sons

Les Cadences et les Rythmes

Toutes Mesures, Nombre et Poids.

Cet accord impossible, à ce qu'il semblait, de la nature et de la grâce - nous le tenons enfin - au-dessus du discours - dans cette simplicité, tellement ingénue, qu'elle paraît presque en­fantine. Tandis qu'éperdus d'analyses, nous étions penchés sur nos abîmes - plus enclins peut-être à exaspérer les conflits qui nous dé­chirent, qu'à en rechercher l'apaisement - tandis que nous opposions, sans espoir, la chair et l'esprit, l'individu à la personne, et la terre aux cieux : l'Esprit d'Amour, qui est l'âme de l'Eglise, conviait les humbles à ce banquet où la sagesse offre son vin.

                Et ils prenaient tranquillement possession des choses, comme on fait d'un bien de famille. Et leur moisson est grande comme l'Univers.

Rien n'est exclu, tout est béni et sanctifié, parce que tout est aimé. Le secret de cette liberté est là. Le détachement chrétien n'est qu'un immense Amour.

Aussi bien, n'est-ce point parce que nous les aimons trop que les créatures nous sont un piège, mais parce que nous ne les aimons pas. Si nous les aimions, plutôt que de les ramener à nous et de les resserrer jusqu'à l'étouffement et jusqu'à la flétrissure, dans nos pro­pres limites : nous voudrions qu'elles fussent, qu'elles atteignissent leur plénitude, qu'elles fleurissent pour Dieu.

Et alors, nous commencerions à les voir avec toute leur secrète profondeur, c'est-à-dire selon le thème pascalien des trois ordres, dans leur triple dimension : sensible, intelligible, et mystique.

Est-ce connaître l'eau que de savoir seulement qu'elle purifie et désaltère ? Est-ce lui rendre justice que de chanter la joie des sources, et les abîmes des mers, et la transparence de la rosée, si l'on ignore qu'elle est aussi l'eau baptismale où l'homme renaît en Dieu.

La foi informée par l'Amour peut seule épuiser son secret. Et il en est ainsi de toute réalité.

Aussi bien, à quoi tendent les bénédictions de l'Eglise, sinon à faire saillir les virtualités latentes au Cœur des choses, à prolonger en efficace sacramentelle, le symbolisme naturel d'une créa­tion qui réfléchit sans cesse l'image de son auteur, afin qu'à tous ses degrés, comme autant de facettes d'un pur diamant, elle fasse luire sur nous la lumière de son visage.

C'est ainsi que l'Eglise nous faisant voir la vérité des choses, remet le monde entre nos mains.

Y a-t-il plus magnifique école d'intelligence et de pureté ? Savoir lire l'univers, voir en toutes choses le signe de l'Esprit, avoir le cœur assez simple, le regard assez pur, pour reconnaître que tout ce que Dieu a fait est très bon, admirablement créé, et plus mer­veilleusement racheté. Et se tourner vers le Père, uni, non seulement à tous ses frères les hommes, mais encore à toute créature pour que l'univers entier n'ait qu'un cri : Abba : Pater. Père

Comment a-t-on pu penser à ce propos, à une matériali­sation de l'Esprit ? N'est-il pas évident, tout au contraire, que c'est la matière qui s'élève, et se transfigure - assouplie à l'Esprit, au point de n'être plus qu'un signe diaphane de l'action créatrice ?

Alors de toutes parts, c'est à l'illimité que le Cœur se prend, dans une charité qui déborde sur tout, parce que tout déborde de Dieu ? Autrement, comment expliquer que le saint le plus pur de tout attachement terrestre, soit aussi le plus tendrement épris de la création ?

Etabli dans l'unique nécessaire, et le retrouvant partout, toute prise de contact avec les choses accroissant son Amour, il ne peut contenir la louange qui fait éclater son Cœur. Mais n'oublions pas qu'au moment où saint François entonne le Cantique du Soleil, il est cette Croix vivante, déjà marqué des stigmates de Jésus, qu'une maladie cruelle achève de conformer à son modèle, tandis qu'une demi cécité lui rend la lumière même intolérable.

Ainsi, nous gagnons le centre de cette terre renouvelé et magnifié par l'Amour, la source de cet ordre éminemment gratuit : la Croix visible au-dessus de l'autel, c'est-à-dire plus profondément le mystère de la Croix qui opère dans le mystère de la messe.

Que pourrait bien signifier l'Amour des créatures, si la raison de les aimer - ce vestige de la Beauté incréée qui nous fascine en elles - ne trouvait son fondement, dans un Amour sans réserve de cette Beauté même ?

C'est bien plutôt d'une profanation qu'il faudrait par­ler. N'est-ce pas ce qu'insinue saint Paul, en nous montrant toute la création solidaire de la chute de l'Homme, et gémissant dans l’attente de la Rédemption ?

Ce n'est pas évidemment, que l'être privé de raison soit capable de faute morale, mais qu'il souffre violence toutes les fois que l'Homme s'en sert à contre sens, s’abaissant à ce qu'il avait pour mission d'élever, se livrant à la fatalité de puissances aveugles, qu'une domination spirituelle aurait dû assouplir au jeu de sa liberté

Mais comment construire un ordre dont le départ même nous demeure absolument inaccessible ? L'Amour créateur - la foi nous l'apprend - ne s'est pas satisfait d'un équilibre, dont notre raison, laissée à elle-même eut été toute la mesure.

Urgent : le désir de contempler à découvert la Beauté première - qui n'était en nous qu'un optatif informulable - jusqu'à faire de sa vie intime, au titre d'objet connu et aimé, notre seule fin véritable : Dieu avait fait de la grâce - qui situe en quelque sorte toutes nos puissances au niveau de son être - la condition première de notre agir.

Nous ne pouvons désormais nous trouver, qu'en passant par son Cœur.

Le refus d'aimer qu'oppose le premier Homme à la volonté miséricordieuse, qui ne lui prescrit les limites de son être, qu'afin qu'il s'en délivre en s'abandonnant à elle, et que le Oui de son adhé­sion consomme une amitié dont Dieu ne pouvait faire seul tous les frais, - ce refus d'aimer rend impossible, désormais, le don magnifique qui ne tendait qu'à susciter ce retour de bienveillance à niveau, qui est l'essence de l'amitié.

La grâce perdue - et pour toute la race entraînée dans la chute, justement parce que comprise tout entière dans le plan d'Amour, l'étendue du désastre figurant par son horreur même, la surabondante effusion de l'Amour - la grâce perdue :

L'Homme ne sait à quel rang se mettre, observe Pascal. Il est visiblement égaré et tombé de son lieu, sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude, et sans succès, dans des ténèbres impénétrables.

Il lui reste en effet ceci, de son élévation première, ses facultés, comme les arêtes d'un cône tronqué, gardent en la grâce perdue, leur seul point de jonction possible, aussi impuissantes à se rassembler plus bas, qu'incapables de reconstituer leur sommet.

En fait, justement parce que les dons de Dieu sont sans repentir, et que son plan d'Amour ne fléchit pas, quand la créature même s'y dérobe - un équilibre, purement naturel, est impossible à l'Homme.

Travaillé par un ferment mystique qui retrace, en creux, les exigences de sa vocation première, il ira au devant de désordres d'autant plus graves, qu'il cherchera à lui donner issue, sur un plan et dans un ordre que sa puissance d'expansion déborde, si l'on peut dire, de toute la hauteur et de toute la force dont la grâce l'emporte sur la nature.

Que de noms, que d'exemples contemporains pourraient venir ici sur nos lèvres. Qu'il nous suffise de les inclure dans nos prières, en concluant de ces prémisses, que la solution ne pouvait venir que d'En haut.

" Et le Verbe s'est fait Chair

Et il a habité parmi nous "

 

                L'Amour éternel se projette dans le temps et la tendresse divine, sans rien perdre de sa sublimité, s'exprime sur des lèvres humaines : tellement humble qu'on ne peut croire que c'est elle, telle­ment folle dans sa Passion des âmes qu'on la crucifie. " Il n'y a pas de plus grand Amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime."

L'Amour et le don sont une même chose, et quand l'Amour n'a point de limites, le don n'a point de mesure : " Comme il avait aimé les siens, qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin ".

                Suspendu entre la terre et le ciel - médiateur jusque dans l'apparence : étendu sur ses deux axes qui portent à l'infini l'é­lan d'une charité universelle. Prêtre et victime, suppliant et non coupable, déchiré dans tout son corps plus déchiré encore dans son âme livrée aux ténèbres de la plus désespérante agonie, enivré pourtant, du sommet de son Esprit, de vision béatifique :

Joignant dans l'Amour, en toute leur pureté, la joie et la douleur, comme il joint dans l'unité de sa Personne, l'Homme qui implore et le Dieu qui pardonne - le cri d'Amour de l'Homme vers Dieu et le cri d'Amour de Dieu vers l'Homme, n'étant plus enfin, avec la plénitude inexprimable que l'Amour crucifié, c'est-à-dire l'Amour qui se livre à jamais, l'Amour qui se donne sans reprise : deux bras éter­nellement ouverts.

Et maintenant que tout est consommé, le Cœur ouvert aussi, d'où jaillit l'eau et le sang, où chacun de nous peut trouver sa demeure : aujourd'hui. Car tout se passe aujourd'hui. " Toutes les fois que vous mangez ce Pain et que vous buvez ce Calice, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne ".

Comme une avenue qui débouche au Calvaire, nous rendant présent l'acte rédempteur, et lui donnant prise sur cette génération qui en ce temps là n'était point encore - nous offrant nous-même, par la vertu instrumentale des Paroles consécratoires, à cette forme donnée tout entière cette unique fois, comme une matière actuellement suscep­tible d'être informée, la sainte messe, est la Croix de Jésus qui s'é­lève parmi nous.

L'Amour crucifié nous embrasse : Aujourd'hui.

J'ai versé telle goutte de sang pour toi.

En vérité, c'est l’œuvre de notre Rédemption qui s'ac­complit. Et c'est cela qui tient tout et qui empêche le monde entier de sombrer : l'oblation éternelle, pour les Hommes de ce temps.

                Toute grâce nous vient de la Croix par la messe, et les plus éloignés et les plus coupables, ceux qui ignorent et ceux qui blasphèment tous les baptisés et tous les infidèles. Tous, aussi faible que soit en eux le sens de la lumière, dans la mesure même où ils consentent encore à l'un quelconque de ces bons mouvements par où Dieu les sollicite en secret, dans le sens de leur destinée éternelle, tous sont tributaires du Calice que l'Amour de l'Eglise, que l'Amour de Jésus, élève chaque jour pour le salut du monde entier.

C'est pourquoi saint Benoît, conscient plus que personne des richesses infinies dont la divine Liturgie est pour nous la source, prescrit à ses disciples, de donner dans leur vie, la première place à l’œuvre de Dieu.

Aussi bien qu'est-ce qu'un monastère fervent, sinon justement un foyer où le mystère de l'autel rayonne avec plus d'intensité, un haut-lieu où les âmes éprises de silence viennent chercher la Croix ?

Ah ! Il ne s'agit pas ici, d'un vain cérémonial accompli selon les règles de l'Art ou d'un spectacle auquel suffisent les yeux, moins encore d'une musique inouïe qui pourrait flatter peut-être des oreilles particulièrement raffinées :

Non, il n'y a rien à voir, rien à entendre, dans une Eglise digne de ce nom, j'entends rien qui requiert notre attention aux dépens d'une plus haute recherche, rien qu'on ne perçoive sans le dépasser -tout en ayant ici raison de signes où transparaît le visage de l'unique.

Rien à voir et rien à entendre : mais un mystère à vivre dans une mort d'Amour.

C'est ainsi que vous l'avez compris, mon frère et mon ami, qui avez voulu célébrer votre première messe dans cette chapelle, où des âmes consacrées donnent à la louange divine : leur vie plus encore que leur voix - souhaitant de vous cacher vous-même dans la lumière de Dieu, pour n'être que le prêtre.

Ce vivant Sacrement, par qui est évoqué, pour tous une commune Rédemption. Je ne vous ai pas nommé jusqu'ici, vous ne l'eussiez point souffert. J'espère avoir dit vos pensées.

Le Christ vous a choisi : son Amour vous a fait cette admirable violence... Vous n'êtes plus à vous, vous n'êtes plus vous mais lui.

C'est du moins à cette identité que tend notre Sacerdoce. Que vous souhaiter, sinon de ne faire qu'un avec lui. Vos frères vous attendent, car ils ont soif de vivre. Et vous êtes envoyé pour leur donner la vie. Vous saurez bientôt, vous savez déjà, au prix de quelles souffrances - jusqu'à ce que tout soit consommé.

                Mais vous savez aussi, en qui vous avez mis votre foi.­ Celui qui s'offre à nous sous les voiles du Pain, peut faire de nos cœurs aussi, une hostie de louange.

Pourvu que nous atteignions la vérité de l'Amour, c'est cela seul qui importe.

Alors, délivrant nos frères, et d'eux-mêmes et de nous, nous les conduirons, en nous, à celui qu'ils cherchent, sans pouvoir toujours le nommer. Et ils reconnaîtront son visage, et ils s'enivreront à leur tour, de ce mot de saint Jean qui dit, autant que peut le faire la langue des Hommes, tout ce qu’est Jésus et tout ce que nous devons être.

                En lui était la vie. Et la vie était la lumière des Hommes

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