En Suisse, à Ouchy, le 8 décembre 1953, pour lancer l'Année Mariale au Sacré-Coeur.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

" On commence toujours... on commence toujours " disait Rodin à Bourdelle.

Ce mot d'un grand sculpteur à un autre, à un autre grand sculpteur me touche profondément. Ce commencement perpétuel, c'est le signe que la réalité est inépuisable, une œuvre en annonce une autre et la possibilité d'une nouvelle création. Et au terme de sa carrière, le grand sculpteur sait très bien qu'il n'a pas épuisé la Beauté, qu'il est simplement devenu capable de la désirer et de l'aimer davantage.

Einstein, de son côté, nous dit que ce qui est essentiel pour un savant, c'est de garder toujours la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect. Qu'est-ce que cela veut dire ? Sinon que la science vit de l'inconnu. C'est l'inconnu, en réalité, qui est le moteur de la science. Si l'on savait tout, si l'on pouvait mettre toute réalité dans une formule, la pensée s'arrêterait, il n'y aurait plus rien à découvrir, on se bornerait à ressasser des choses, des choses déjà, déjà dites et déjà vues. Tout l'espoir du savant, c'est cet inconnu qui est au-delà, qui lui permet d'aller toujours plus loin et de faire crédit à ce réel infini que personne n'épuisera jamais.

Et, le mystique à son tour, le mystique tient le même langage. Et l'un d'eux a écrit précisément : " Le livre de l'Inconnaissance ", « Le livre de l'inconnaissance » dont le seul titre exprime l'impossibilité de connaître. Qui est Dieu ? Comment puis-je parler de lui ? Je n'en sais rien. C'est la seule réponse que le Maître de l'inconnaissance soit capable de faire, parce que surtout il ne veut pas limiter Dieu. Comme saint Jean de la croix, dans La Vive Flamme d'Amour, exprime cette crainte qu'on ne pense que ce qu'il dit c'est tout le réel, c'est toute la réalité de Dieu ! Mais non, toute la réalité de Dieu est précisément au-delà de ce que l'on peut dire. Ce qui est passionnant, c'est ce qui ne peut pas tenir dans les discours.

Il est donc certain qu'il y a une voie dans l'humanité, une voie où se rencontrent tous les génies, tous les chercheurs, tous les saints, tous ceux qui ne sont pas bloqués volontairement dans leurs limites, et même ceux-là puisqu'ils en sont, puisqu'ils en souffrent ! Au fond, toute l'humanité dépose en faveur de cet inconnu, de cet inconnaissable, de cet inépuisable... c'est-à-dire que toute l'humanité vit de cette nostalgie de l'infini et c'est une très grande chose. Et, en effet, si peu qu'on cherche soi-même, on a tellement le sentiment que tout commence, et que c'est la joie de chercher... et que tout commence, et qu'à peine un problème a-t-il été entrevu que déjà s'élève un autre, puis un autre... et ainsi de suite, à l'infini ; et on sait bien que l'on ne saura jamais et que si l'on savait, ce serait la fin de tout.

Paradoxe qui ne fait qu'exprimer toute la grandeur de la réalité. Paradoxe qui est simplement le pressentiment de l'immensité de la vie, et de l'immensité de Dieu.

Et ce paradoxe, nous le retrouvons précisément dans le mystère de la Vierge. Nous entrons dans une nouvelle Année Mariale, qu'est-ce que peut bien signifier dans le monde où nous sommes, une Année Mariale ? Allons-nous de nouveau faire des pèlerinages, organiser des processions, élever des statues, distribuer des médailles ? Ce serait vraiment peu de chose pour sauver le monde où nous sommes !

Et beaucoup à l'annonce d'une Année Mariale ont l'impression de quelque chose d'effroyablement irréel ! Qu'est-ce que cette histoire de la Vierge Marie vient faire encore, après la définition qui a fait tant de bruit ! Pourquoi ranimer encore cette vieille querelle ? Pourquoi nous remettre sous les yeux ce personnage de la Vierge ?

C'est que justement, comme Dante l'a vu si profondément : la Vierge a ennobli la vie. C'est un des plus beaux mots du grand poème de Dante : dans le dernier chant : " O toi qui as ennobli la vie de telle manière que celui qui était son créateur a voulu se faire sa créature ".

C'est ce mot qui me vient à l'esprit, c'est ce mot qui me semble justifier cette Année Mariale. La Vierge ennoblit la vie parce que la Vierge précisément est Notre-Dame du Silence, parce que la Vierge est entrée dans l'inconnaissable, parce qu'elle est vouée à l'inconnu, parce qu'elle est toute consacrée à la divine Pauvreté.

Rappelez-vous cette tragédie, cette tragédie d'amour par laquelle s'ouvre l'Evangile de saint Matthieu ? Ce mariage de la Vierge et de Joseph, ce mariage le plus beau qui ait jamais existé, le plus chaste, le plus profond, le plus tendre, le plus divinement passionné qui va être rompu, pourquoi ? Parce que la Vierge porte l'Enfant Jésus et Joseph n'en sait rien, il ne connaît pas l'origine de ce mystère. Et vous savez bien - saint Matthieu le suggère (Mt 1, 19) - il le laisse entendre avec une telle puissance, justement parce qu'il y touche à peine, ce mariage va être rompu. Joseph va renvoyer Marie... et Marie ne dit rien ! A ce moment où elle a le plus besoin que son honneur soit gardé, elle sera seule, elle accepte d'être seule, elle accepte de perdre son mariage, elle accepte de perdre son amour, de perdre son appui, de perdre son honneur... parce que Dieu l'a appelée, parce qu'elle s'est livrée à Dieu, elle lui fait crédit.

Elle va entrer dans ce chemin de l'impossible. Elle y consent. Puisque Dieu l'a engagée dans cette aventure, qu'il l'en tire ! Pour elle, elle est la Servante du Seigneur, elle est le oui total, elle n'a pas à regarder au-delà, au-delà de cet infini où elle se perd...

Elle a perdu ce mariage ou elle l'aurait perdu... elle était prête à le perdre... en tout cas elle l'a donné. Et cet enfant qui va naître, qui sera le fruit de sa contemplation et de sa virginité, elle va le perdre encore, à douze ans. Elle le savait bien, mais enfin elle le réalise maintenant, il le lui dit : Il est aux affaires de son Père " (Lc 2, 49). Et ce Père, c'est le Père divin, c'est le Père céleste. Cet Enfant n'est pas l'expression d'elle-même, il ne lui appartient pas, il n'est pas là pour la combler dans ses désirs de femme, c'est un Enfant qu'elle a donné, en se donnant avec lui. Elle l'a donné au monde pour être crucifiée avec lui et quand il sera devenu homme, elle le perdra encore davantage. Une femme ne peut pas être associée à cette vie publique. Elle se cache dans l'ombre de sa vie retirée. Elle l'accompagne sans doute avec tout l'élan de sa prière et de son amour, mais elle est en dehors, en quelque sorte : en dehors de son cercle.

Et un jour viendra où Jésus prononcera ces paroles qui semblent si terribles : " Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? C'est celui qui fait la volonté de Dieu qui est mon frère et ma soeur et ma mère " (Mc 3, 33-35). Et quand viendra l'heure de la Croix, elle le perdra définitivement. C'est Jean qui va devenir son fils, et Jésus va la renoncer, ce sera sa suprême offrande, sa suprême offrande de le donner totalement... de le donner pour qu'il soit notre vie, de le donner pour nous assumer nous, dans cette maternité sans frontière qui s'adresse à toute humanité. Et quand tout sera consommé, quand le Christ sortira du tombeau, vainqueur de la mort, la Vierge disparaîtra dans le mystère de l'Église et il n'en sera plus question.

Le jour de la Pentecôte, elle est là, c'est tout. Après, on n'en entend plus parler ! Et c'est cela justement qui est bouleversant, qui est magnifique ! La Vierge est entrée totalement dans la pauvreté dont saint François nous a rendus sensible le mystère. Elle n'a rien. Elle donne tout, et d'abord elle-même. Elle donne son amour. Elle donne sa maternité. Elle donne sa prière. Elle donne son silence... et c'est pourquoi elle est si grande, parce que, elle nous introduit, non pas par des mots, mais par sa vie elle-même, dans tout l'inconnu de Dieu, dans tout l'inconnu de l'univers, dans tout l'inconnu de notre propre vie. Elle nous enseigne cette distance infinie sans laquelle il est impossible de rencontrer le réel.

Vous vous rappelez le grand mot de Kierkegaard : La proximité absolue est dans la distanee infinie. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire très simplement, comme nous l'apprenons tous les jours, que l'on perd ce que l'on possède... que l'on n'a que ce que l'on donne. Celui qui veut posséder un être le perd, celui qui veut le trouver doit le donner. On n'a que ce que l'on donne.

Et justement Marie est pleine de toutes les grâces de Dieu parce que tout entière elle est offerte, tout entière disponible, sans le moindre retour sur soi.

De quoi s'agit-il pour nous dans cette Année Mariale ? Précisément de faire l'apprentissage de cette divine Pauvreté. Entrer en contact avec les autres et avec l'univers dans cet esprit de total respect, avec le sentiment de tout l'inconnu, de tout l'inconnaissable qui laisse le réel ouvert. Limiter le champ de sa vision, limiter le champ de son amour, c'est renoncer finalement à exister. Nous avons besoin d'aller toujours plus loin. Nous avons besoin d'un horizon toujours nouveau. Et notre immense espérance, c'est que il y a au-delà quelque chose à découvrir encore, et au-delà encore autre chose, et que ce sera éternellement ainsi : que le réel jamais ne s'épuisera.

Qu'est-ce que cela veut dire finalement ? Quelle est la figure de ce monde ? Quelle est la figure de cet univers ? Quel est le sens de cette humanité ? Quel est le secret de Dieu ? Mais simplement que l'être, l'être est amour. C'est l'être même qui est amour, et c'est pourquoi dès qu'on veut le prendre, on le perd. On ne peut pas prendre l'Amour, on le reçoit quand on se donne. On le reçoit dans la mesure où l'on se donne. Et dès qu'on entre dans l'Amour, justement parce que le don peut toujours s'accroître, on entre réellement en contact avec l'infini.

La Vierge, tout son mystère, c'est ce champ, ce champ de la Pauvreté. Elle est vraiment la Femme Pauvre qui n'a rien, la Femme Pauvre qui ne limite rien, parce qu'elle ne veut rien posséder, totalement évacuée d'elle-même, entièrement disponible à Dieu et capable de nous en transmettre la lumière, la présence, la grâce et l'amour.

Nous ne voulons pas nous perdre dans de petites dévotions en ruban bleu ! Nous voulons prendre ce mystère de la Vierge dans toute sa grandeur. L'Eglise lui applique ce texte du cantique : " Terrible comme une armée rangée en bataille ! " (Ct. 6, 10) C'est-à-dire qu'il y a dans la Vierge une immense virilité, et c'est pourquoi Dante, qui était très grand, qui avait le sens de la magnificence, lui a chanté cet éloge incomparable et insurpassable : Vous êtes celle qui a ennobli l'humaine nature. Oui c'est cela, cette année doit être pour nous la découverte de la noblesse de la vie. Et nous en connaîtrons justement la grandeur et la beauté si nous refusons de la limiter, de lui imposer notre mesure et de la ramener à nos désirs.

Cette création que les artistes s'attachent à exprimer, ce qu'ils en veulent exprimer, c'est justement qu'elle ne s'épuise pas. Cette réalité que les savants essaient de définir, c'est pour en montrer justement tout l'illimité, et au cœur de cette réalité, le Dieu vivant ; tous les mystiques refusent de le nommer.

Et Marie est celle justement qui ne définit pas, qui ne limite pas, parce qu'en elle il n'y a plus rien que la Pauvreté totale du don qu'elle est, de l'immense amour qui la consacre tout entière au Christ et à nous.

Nous pouvons donc nous mettre à son école avec toute notre virilité, toute notre soif de grandeur et de connaissance, parce que justement dans le rayonnement de sa présence, nous apprendrons à purifier nos yeux et nos mains, pour ne pas convoiter, c'est-à-dire pour ne pas posséder une réalité dont le secret finalement est l'amour, une réalité qui est toute pleine de la Présence divine, une réalité où son visage resplendit, je veux dire le visage de l'éternel Amour, une réalité qui est l'ostensoir de la tendresse divine.

C'est à cela que nous sommes invités : jamais le monde n'a eu de plus grandes possibilités, parce que jamais la science n'a eu un tel pouvoir... et c'est magnifique ! Mais justement, à l'immensité de ce pouvoir, il faut un esprit accordé, il faut un cœur capable de grandeur, qui pourra mettre en œuvre tous ces instruments sans vouloir posséder un monde qui si on veut le posséder se réduit à rien ! C'est au contraire pour en dilater les frontières, afin qu'il apparaisse vraiment ce qu'il est dans le regard de l'éternel Amour, comme une réalité qui ne s'épuisera jamais, parce que son secret est caché dans le cœur de Dieu.

Je crois que, dans cet esprit, nous pouvons entrer dans l'Année Mariale avec joie, avec confiance, et j'oserais même dire avec fierté... cette noble fierté de l'homme qui va à sa tâche, qui sait que le monde est remis entre ses mains, non pas pour le mettre dans sa poche, mais pour qu'il achève de le créer dans la ligne de l'éternel Amour. C'est ainsi que la Vierge nous introduit dans la plus profonde réalité, qu'elle nous fait entrer dans notre tâche de créateurs et qu'elle nous demande de ne rien limiter, ni l'homme, ni le monde... de ne rien limiter, d'aborder toute réalité avec le maximum de respect et d'amour pour ne pas limiter Dieu.

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