En 1956, à Lausanne.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, (malgré quelques paragraphes de moins bonne qualité).

 

Il n'y a pas de morale chrétienne. Il y a une mystique chrétienne. L'immense majorité des chrétiens ne s'en sont pas encore aperçus.

Lorsque la méthode Ogino commença à se répandre, je me souviens d'avoir reçu une lettre d'un jeune marié, fort chrétien d'ailleurs, qui me disait son enthousiasme de cette découverte : quelle chose merveilleuse ! Pendant tant de siècles on s'était trompé, et voilà que soudain ce qui était défendu devenait permis. Jubilation devant la plus grande découverte de l'époque moderne : ce qui était défendu est devenu permis.

Il s'en faut de beaucoup, d'ailleurs, que cette mentalité se soit transformée et nous entendons tous les jours cette question : mais qui est-ce qui est permis et qui est-ce qui est défendu à l'intérieur du mariage ?

Poser la question de cette manière, c'est évidemment rendre tout problème insoluble, car il est clair que la passion l'emportera toujours sur une réglementation abstraite, abstraite, froide, extérieure à nous-même. Aussi bien, voyons-nous que la plupart des ménages chrétiens, l'immense majorité fabrique des complexes sur ce sujet, parce que ils n'arrivent jamais - ou si rarement - à être vraiment d'accord avec la règle.

Mais justement, dans le Christ, il n'y a plus de loi. Dans le Christ, commence un régime nouveau, le régime de la grâce qui est le régime de la liberté, qui est le régime de l'amour.

Quel sens aurait eu cette question, posée à un Beethoven ou à un Mozart ou à un Jean Sébastien Bach : qui est-ce qui est permis et qui est-ce qui est défendu à l'intérieur de la musique ? Il est clair qu'un musicien comme Jean Sébastien, qui s'est usé la vue à copier sa musique à la chandelle, qui travaillait avec acharnement, comme le faisait Mozart d'ailleurs de son côté, il va de soi que tout cet immense labeur était commandé par une formidable exigence, mais qui était une exigence d'amour. Ils se donnaient à leur art, ils vivaient leur musique parce qu'ils l'aimaient, et s'ils s'usaient à l'entendre, à la composer et à l'exécuter, c'est parce qu'ils l'aimaient.

Permis ou défendu, ce sont des choses qui n'ont pas de sens, au regard de l'Evangile, parce que Dieu n'est plus conçu comme extérieur à nous, comme un étranger levé sur une montagne, et qui donne sa loi parmi le déchaînement de la foudre et du tonnerre. Nous voyons dans l'Evangile s'esquisser cette nouvelle morale. Peut-on se mettre à table avec des mains non lavées ? Les pharisiens se scandalisent, et notre Seigneur énonce le grand secret : ce n'est pas un contact physique et extérieur qui peut souiller l'homme et le rendre impur, c'est ce qui vient de son cœur. C'est l'ordre de l'amour qui importe, c'est le don de soi, c'est la générosité provoquée par la générosité divine.

Notre Seigneur, sans doute, s'est conformé, puisque la Nouvelle Alliance n'avait pas encore été scellée dans son sang : notre Seigneur s'est conformé, aux usages, avec prudence, avec souplesse pour ne pas scandaliser, mais il savait bien que on entrait dans une ère nouvelle, qui commençait avec lui et dont la pleine révélation devait éclater dans le feu de la Pentecôte, dans le feu intérieur, dans le feu de l'Esprit, dans le feu de l'amour.

Ce ne sont d'ailleurs pas les paroles de Jésus qui ont accompli la grande révolution, c'est sa personne elle-même ; car en Jésus, en effet, Dieu se manifeste sous un aspect inconnu, merveilleux, imprévisible. En Jésus, Dieu apparaît comme l'éternelle pauvreté ; et cette éternelle pauvreté, nous allons la contempler immédiatement dans le chrétien qui l'a le plus profondément comprise : saint François d'Assise.

Saint François d'Assise, le petit pauvre, le mendiant, est invité par le Cardinal Ugolin à sa table. Le Cardinal Ugolin est un grand seigneur, c'est quelqu'un qui deviendra pape sous le nom de Grégoire IX, et François, sans aucune ostentation, comme si la chose allait de soi, tire un croûton desséché de sa besace et c'est là tout ce qu'il mangera à la table du Cardinal, car il ne peut s'asseoir qu'à la table de la sainte pauvreté. Le Cardinal sourit, il comprend, il devine l'authenticité de ce geste, et François avec une merveilleuse action de grâce, mange ce pain de la pauvreté, qu'il trouve si savoureux et si précieux parce que c'est le don de l'éternel amour.

Et voilà la nouvelle morale: nous sommes dans un monde de grâce. Nous sommes, nous sommes dans un monde qui nous est donné par l'Amour, dans un monde qui est un présent, qui est un cadeau, dans un monde qui est revêtu de cette dimension de tendresse qui le rend infiniment précieux, et c'est pourquoi le croûton de pain desséché, obtenu par l'aumône, prend aux yeux de François une valeur infinie. Il le reçoit des mains de Dieu, il est donc tout revêtu de sa Présence et de son amour et, à travers ce croûton de pain, il communie à la tendresse de Jésus.

Le Dieu des pharisiens, pour une bonne part le Dieu de l'Ancien Testament, est un Dieu extérieur, c'est un Dieu maître, c'est un Dieu qui donne des lois, qui impose des règlements : il n'y a pas à les comprendre, il suffit de les accomplir.

Le Dieu qui se révèle en Jésus, c'est le Dieu Trinité, le Dieu qui n'a rien. C'est le Dieu qui ne possède rien, pas même sa divinité, puisque sa divinité n'est qu'une éternelle communication. Comment ce Dieu dont la vie intime, dont le secret le plus profond est un éternel échange, un éternel, un éternel regard sur l'Autre, une infinie donation de soi-même, comment ce Dieu qui ne se possède pas lui-même pourrait-il rien posséder?

Il ne va donc pas intervenir dans notre vie pour marquer les limites de sa propriété et de la nôtre, pour jeter l'interdit sur une part de son œuvre, afin de nous faire sentir qu'il est le maître ; il va nous inviter à devenir ce qu'il est.

Comme il est pauvreté, comme il est don, comme il est amour, comme il est pure générosité, c'est à cela qu'il nous convie, à devenir nous-même une pure générosité, et ainsi, il fait de nous des créateurs.

Nous le sentons bien, d'ailleurs. Il ne nous est impossible de nous limiter. Le refus de l'infini ou plutôt le refus du fini, c'est un des caractères fondamentaux de l'homme. Nous ne pouvons pas accepter la fin de quoi que ce soit. Il nous faut vraiment l'illimité et, dès que nous avons fait le tour d'une chose, qu'elle est du déjà vu, elle cesse de nous intéresser. Nous ne pouvons rien aimer qu'en le prolongeant, qu'en faisant crédit à sa croissance, en le voyant idéalement grandir, infiniment.

Et toute la morale est là, qui n'est plus une morale mais une mystique, comme nous allons le voir, conférer à toute la vie une dimension infinie. François pouvait le faire à l'égard d'un croûton de pain, comme à l'égard d'un caillou. Il s'agit de le faire à l'égard de tout, de nous-même bien sûr, des autres qui vivent avec nous, de l'univers physique dont nous avons, dont nous avons la charge : il s'agit toujours de vouloir l'infini, de le susciter et de l'accomplir.

Il n'y a donc pas de conflit possible entre la volonté de Dieu et la nôtre. Quand il y a conflit, c'est parce que nous avons fait de Dieu une idole ; quand il y a conflit, c'est parce que nous refusons de nous réaliser nous-même, c'est parce que nous ne croyons pas assez en l'homme, en la grandeur de l'homme, en la générosité de l'homme. Et justement, l'Evangile qui nous révèle Dieu, ensemble nous révèle l'homme. Et toute la transcendance de Dieu éclate dans la transcendance de l'homme.

Aussi bien, comment pourrions-nous connaître la grandeur de Dieu, si nous n'étions pas appelés nous-même à la grandeur ? Pour concevoir d'une manière vivante la grandeur de Dieu, il faut la vivre et, pour la vivre, il faut la devenir. Il est étrange que des théologiens qui ont insisté sur la transcendance divine l'on fait souvent pour écraser l'homme sous cette immensité, pour faire éclater le néant de l'homme, afin qu'il apparaisse comme rien devant Dieu.

C'est le contraire qu'il faut faire : mieux on saisit la transcendance de Dieu, plus profondément on atteint à la transcendance de l'homme, car il y a justement une part de nous-même qui est infinie, une part de nous-même qui s'enracine en Dieu, une part de nous-même qui n'est connaissable qu'à travers Dieu, qui est aussi secrète, aussi mystérieuse, aussi profonde que Dieu même, parce qu'elle touche à lui, parce qu'elle vit de lui, parce que c'est à travers elle que Dieu se révèle.

Un homme qui nous parlerait de la grandeur de Dieu sans l'éprouver, qui célèbrerait la transcendance de Dieu sans la vivre, il ne ferait que remuer des mots, qu'agiter des paroles, il ne saurait nous atteindre. Ceux-là seuls peuvent vraiment nous conduire à la grandeur de Dieu qui la laissent transparaître en eux; qui en sont tellement consumés, tellement illuminés, qu'on voit bien qu'ils en vivent à l'évidence, et qu'elle est devenue la respiration profonde de leur pensée et de leur cœur.

Le Dieu chrétien, c'est donc un Dieu qui ne peut jamais être le rival de l'homme parce que c'est un Dieu pauvre, parce que c'est un Dieu que n'est que l'amour, un Dieu qui se définit par sa générosité, un Dieu qui ne peut nous toucher que pour nous rendre libres de nous-même, en nous appelant à devenir ce qu'il est.

C'est ce que François aperçoit d'une manière incomparable et c'est pourquoi le dépouillement de François n'est jamais une pénitence, au sens où nous l'entendons d'ordinaire : il est une découverte, la découverte d'une nouvelle dimension où l'univers s'est transfiguré, où il était vêtu de Dieu, où il laisse transparaître le visage de Jésus-Christ, où il est ennobli d'une noblesse infinie. Alors, on ne peut plus le saisir, on ne peut plus le posséder, on ne peut plus le mettre dans sa poche, on ne peut plus dresser des interdits pour empêcher les autres d'y accéder parce que tout est don, communication, amour et générosité.

Mais bien sûr que pour vivre cet ordre de l'amour, il faut être continuellement en contact avec Dieu. Dès qu'on perd le contact avec Dieu, à l'instant même, le monde se décolore, il perd cette dimension infinie. Et comme nous ne pouvons plus y joindre cet infini après lequel notre cœur soupire, il faut " sophistiquer " ce monde, comme il faut détraquer nos instincts, pour essayer de tirer d'un univers éteint une joie qui ne pourrait jaillir que de sa résurrection.

Le monde est immense comme Dieu, et l'homme est plus grand que le monde dont il est chargé parce que, justement, l'homme est appelé à s'échanger avec Dieu. A travers toutes choses, une communion avec Dieu est possible. Tout le monde est un immense symbole qui nous permet de joindre la source éternelle. Il suffit de bien regarder, il suffit de bien écouter, il suffit de cultiver en soi ce respect de l'être, parce que justement, l'être, quel qu'il soit, toute réalité, est vêtue de Dieu et laisse transparaître Jésus-Christ.

Il y a coïncidence parfaite entre nos désirs les plus profonds et l'appel de l'Evangile. C'est d'ailleurs pourquoi l'Evangile est la Bonne Nouvelle. Nous cessons d'être esclave, esclave d'un Dieu extérieur qui est finalement une idole, esclave d'une loi qui est une servitude, esclave d'un commandement qui fait éclater en nous la révolte. Il n'y a plus de loi, il n'y a plus de commandement, il n'y a plus que l'exigence immense, inépuisable de l'amour, le jour, la nuit, en toutes choses, à l'égard de tout être, parce que Dieu est présent partout, parce qu'il nous appelle à travers toute réalité, parce que nous en avons la charge, en nous, et dans les autres, et dans tout l'univers.

Car cette pauvreté de Dieu, ce n'est pas une pauvreté abstraite, c'est une pauvreté vivante, c'est une pauvreté toute proche de nous, c'est une pauvreté qui a besoin de nous. "Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là." (Pascal : Le Mystère de Jésus). Ce n'est pas assez : Jésus est en agonie depuis le commencement du monde, car justement, si Dieu est amour, l'amour peut toujours mourir, l'amour meurt nécessairement de n'être pas aimé.

L'amour ne peut rien dans le " Oui " éternel qu'il est, si notre cœur ne jaillit pas dans un " oui " éternel ; et c'est par-là que la morale ou plutôt la mystique chrétienne peut développer en nous cette dimension de générosité qui nous apparente à Dieu et qui nous permet de vivre sa vie.

Il ne s'agit pas seulement d'une parfaite et merveilleuse harmonie, d'une correspondance totale entre nos désirs d'infini et l'appel de Dieu, il s'agit de quelque chose de plus émouvant encore, car Dieu ne peut se loger dans cet univers, il n'y peut entrer, il n'y peut vivre, qu'avec notre consentement.

En sorte que c'est exactement le retournement de tout ce que l'on avait conçu avant Jésus. Ce n'est pas Dieu qui est le propriétaire du monde et qui nous le refuse ou qui le met ainsi au prix qu'il nous est impossible de le payer, c'est Dieu qui ne peut pas entrer dans le monde, ce monde qui est l'expression de son amour, ce monde qui est le don et le cadeau de sa tendresse, il ne peut pas entrer sans nous. C'est nous seuls qui pouvons lui, lui ouvrir la porte de lumière et d'amour qui fera vraiment du monde l'ostensoir de la divinité.

Et c'est par-là que s'achève ce prodigieux itinéraire. Il ne s'agit désormais plus de nous, plus de notre accomplissement, plus de notre équilibre et de notre harmonie, toutes choses d'ailleurs admirables et qui seront accomplies d'autant plus parfaitement que nous y penserons moins.

Mais il y a quelque chose de plus parfait encore qui est de faire de tout cela un don, qui est justement d'entrer dans l'univers pour le donner à Dieu, de faire de tout notre être une offrande inépuisable dans notre corps, dans toutes les fibres de notre chair, dans tous les élans de notre tendresse, dans toutes les manifestations de notre amour, dans toutes les recherches de notre esprit, dans toutes les inventions de notre pensée, dans toute la puissance de notre technique, dans toute la quotidienneté de notre travail ; faire de tout cela une espèce d'introït, de portique de lumière et d'amour pour que Dieu puisse entrer dans le monde, pour qu'il puisse vivre, pour que toute réalité vraiment l'exprime, et que nous en soyons nous-même d'abord la première révélation.

Et c'est cela que François a si parfaitement compris : il a senti le danger mortel qui menaçait Jésus, il a voulu se charger de ce péril, il a voulu courir au martyre et il l'a obtenu dans les stigmates, où il est devenu cette croix vivante où se proclame l'Evangile éternel.

Mais oui, finalement, cette mystique, cette voie d'union avec Dieu, ce dialogue ininterrompu dans lequel nous avons constamment à nous renouveler pour exister réellement et pour atteindre au vrai Dieu, dans ce dialogue, il y a une détresse infinie, il y a un " De profundis " qui ne cesse de retentir. Dieu appelle du fond de l'abîme, comme un enfant menacé, comme un enfant abandonné, comme un enfant qui n'en peut plus, comme un enfant qui est en quête de sa mère.

D'ailleurs, Jésus l'a dit: " Celui qui croit en moi, celui qui accomplit la volonté de mon Père est mon frère et ma sœur et ma mère ". ( Mt 12, 50 ) Cette mystique qui a supplanté la morale, qui nous a délivré de la loi, qui a remplacé le commandement par une unique exigence d'amour, cette mystique nous donne le moyen de nous renouveler sans cesse.

Bien sûr que il est difficile, quand il faut lutter pour la vie quotidienne, quand il faut porter le poids de son hérédité, de sa fatigue, de son usure, quand il faut rencontrer chaque jour et à chaque moment du jour ses propres limites et celles des autres, il est difficile de maintenir vierge son aspiration vers l'infini, il est difficile de voir le monde tout entier comme le cadeau de la tendresse divine, il est difficile de vouloir, de faire, faire de chacun de ses gestes un chef-d'œuvre de lumière et d'amour.

Mais justement, s'il ne s'agit pas de nous, si ce n'est pas nous qui sommes en question, si vraiment il y a cette mystérieuse détresse de Dieu, s'il y a cette enfance éternelle qui est remise entre nos mains, alors comment, comment résister à l'appel de l'abîme ?

Eh ! Oui, c'est toujours le même mystère, le Verbe qui veut se faire chair, Dieu, Dieu qui veut s'exprimer dans la création, Dieu qui veut se révéler et se communiquer en faisant appel uniquement à notre liberté, réclame de nous le même consentement qu'il réclamait de la Vierge Marie.

Et c'est le dernier mot de la morale devenue mystique, ce " oui " de l'Annonciation qui nous ramène au mystère de Noël. Est-ce que Jésus naîtra ? Est-ce que Jésus sera reçu ? Est-ce qu'il sera aimé ? Au fond, tout est là, tout est là : quand on a compris qu'on est vraiment chargé de Dieu ! Et si nous n'avions pas compris, et dans la mesure où nous cessons de le comprendre, qu'avons-nous affaire avec une morale ? Immédiatement, la morale devient une barrière hostile que nous avons envie de franchir simplement pour affirmer notre indépendance et notre liberté.

C'est pourquoi il faut refuser les termes mêmes de ce problème mal posé. Non, il n'y a pas de morale. Il y a autre chose qui est infiniment plus profond, infiniment plus merveilleux, infiniment plus exigeant, mais d'une exigence qui est la maturité même de notre liberté, et la suprême expression de notre puissance créatrice.

Nous n'avons qu'à être attentifs aux nuances de la vie, nous n'avons qu'à regarder les visages qui nous environnent : chacun de ces visages, marqué par le souci, par la souffrance, par la maladie, par la déception, par le désespoir, chacun de ces visages, mais il est clair qu'il ne reflète pas la Présence de Dieu; et cependant il l'appelle, il est capable de l'exprimer.

Il s'agit donc de le susciter en lui, de renouveler ce visage, de l'amener sur la montagne de la Transfiguration, en l'enveloppant silencieusement de ce respect agenouillé qui va droit à l'âme, qui fait surgir en elle toutes ces puissances d'admiration et de générosité, et qui peut l'amener à ce consentement de l'Incarnation que Dieu éternellement attend pour accomplir la création par notre cœur et par nos mains.

Il faut donc constamment revenir à cette source. C'est tout autre chose, comme François nous invite à le comprendre : il s'agit uniquement d'atteindre à la plénitude de l'être, de la liberté et de l'amour, en passant par cette voie unique de la générosité qui est notre plus haute noblesse. Nous n'avons rien à redouter de la part de Dieu. Il a tout à craindre de nous, parce que nous, nous avons ce terrible pouvoir de ne pas aimer. Lui, Dieu, ne peut pas ne pas aimer. C'est donc à nous de ne pas prendre avantage sur lui de cette impuissance où il est de ne pas aimer et d'entendre et d'exaucer l'appel de son amour.

Dans notre corps, dans notre cœur, dans notre pensée, dans notre esprit, dans le travail de nos mains, dans nos rencontres humaines, dans toutes nos tendresses et dans toutes nos amitiés, dans toutes nos entreprises, dans toute nos politiques, il s'agit toujours et uniquement de frayer ce chemin, d'ouvrir cette voie, d'être le héraut de l'amour, de rendre possible l'Incarnation de Dieu, de nous prêter tout entier à l'expression de sa Présence et de son visage. Il n'y a rien d'autre.

Nous sommes vraiment dans le règne de la liberté, de cette liberté qui est une libération où l'on décolle de soi, où l'on dépasse constamment ses frontières, où l'on devient infini pour réaliser en soi la plénitude de Dieu.

Nous ne dirons donc pas qu'il s'agit pas pour nous de nous combattre, d'être constamment en procès avec nous-même, de nous confronter avec le terrifiant jugement de Dieu : ce sont là des chimères, dangereuses. Le Père de Condren, un des plus grands mystiques du 17ème siècle, écrivait à une femme qui se lamentait sur sa vie passée, qui ressassait ses peccadilles, qui revenait constamment au miroir de sa petite vertu. Il lui écrivait: " Voyez comme un crime la considération de vous-même. Contentez-vous de penser que vous êtes une pécheresse, comme tant de saintes l'ont été ".

Il y avait dans cette phrase, évidemment, la plus grande vérité et le plus merveilleux humour: " Contentez-vous de penser que vous êtes une pécheresse, comme tant de saintes l'ont été", cela voulait dire : A quoi bon vous regarder ? Regarder Dieu. Car le bien, c'est cela. Le bien, c'est de décoller. Le bien, c'est de donner. Le bien, c'est de faire de tout son être une offrande. Le bien, c'est de se laisser transsubstantier au Corps et au Sang, en la vie et en la personne de Jésus.

Ne rapetissons pas la vie, ne pensons pas à dire nos limites. Jésus est venu justement pour nous délivrer de ce joug, d'une idole et d'un faux dieu. Il est venu nous révéler les dimensions de notre, de notre humanité. Il est venu ranimer nos plus hautes ambitions spirituelles. Il a ouvert devant nous une carrière infinie, parce que Dieu croit en l'homme, et qu'il fait crédit à sa générosité.

Nous voulons donc nous livrer à cette tendresse divine, nous voulons ne recourir qu'à Elle et, devant toutes nos difficultés, nous ne cesserons, ne cesserons jamais de chercher ce visage, ce visage de Jésus, ce visage de Jésus en nous, ce visage de Jésus dans les autres, ce visage de Jésus dans l'univers et en toute réalité.

Notre vie tout entière s'enracine dans la sienne, et nos réalisations, justement, jaillissement de notre amour, comme le " Oui " de Marie au jour de l'Incarnation, quand le Verbe veut se faire chair pour habiter parmi nous.

 

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