En Notre dame des Anges, à Beyrouth, le samedi 26 février 1972 soir, à son arrivée du Vatican. (Nous sommes à la veille du 2ème dimanche de Carême)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Je remercie Monsieur Kekati des paroles extrêmement aimables et amicales qu'il vient de prononcer et j'entre dans mon sujet.

Flaubert, comme vous le savez, qui a consacré toute sa vie, et de plus en plus profondément, à la beauté qui était pour lui la religion la plus profonde, Flaubert reçut un jour une lettre de Baudelaire qui lui demandait d'appuyer sa candidature à l'Académie. Flaubert, scandalisé qu'un poète veuille porter un habit vert, une épée au côté et un chapeau à plume et qu'il ne se contente pas de la poésie, écrivit ces mots extraordinaires de simplicité et de profondeur : " Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? ", " Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? ".

Flaubert posait ainsi admirablement le problème que nous sommes, car nous sommes d'abord quelque chose et toute la question est de savoir si nous pouvons devenir quelqu'un.

Nous sommes d'abord quelque chose, un objet de l'univers, un résultat de l'évolution. Si un enfant prend conscience de son existence, si, il se pose cette question : " Pourquoi est-ce que j'existe ? " ou plutôt s'il constate avec émerveillement qu'il existe, il peut se dire aussitôt : " Mais je n'y suis pour rien ! " Et nous en sommes tous là Nous n'avons pas choisi d'exister. Nous n'avons pas choisi davantage notre hérédité. Nous avons, comme tous les vivants, été prédéterminés par ce message génétique que contient l'acide desoxydes ribo.. , ribonucléiques (acide désoxyribonucléique).

Nous avons été préfabriqués : nous n'avons pas choisi nos ancêtres, nous n'avons pas choisi notre époque, nous n'avons pas choisi notre sexe et tous les déterminismes physiologiques et psychologiques qu'ils nous imposent, nous n'avons pas choisi notre milieu, nous n'avons pas choisi nos parents, nous n'avons pas choisi notre langue ni la couleur de notre peau, nous n'avons pas choisi le type de culture qui nous a été communiquée, nous n'avons pas choisi, même notre religion puisque, pour l'immense majorité d'entre nous, elle nous a été imposée.

Et voilà ! Nous sommes là, nous existons, portant en nous un des déterminismes, d'ailleurs les plus profonds et les plus durables, qui est notre histoire infantile. Car, non seulement nous portons en nous tout le passé de l'univers, toute l'évolution des vivants, toute notre hérédité immédiate, toutes les influences de notre milieu, mais nous en restons marqués à jamais. Cette histoire infantile est au fond de nous-même, comme la psychanalyse nous l'a si justement révélé.

Et ce n'est pas tout car, non seulement nous, nous existons sans l'avoir choisi, mais nous continuons d'exister sans savoir comment. Les soixante millions de millions de cellules qui nous constituent, les quatorze milliards de neurones qui forment notre cerveau, toutes ces activités qui soutiennent notre existence s'accomplissent en nous, sans nous. Nous pourrions dans un instant être frappés de mort sans savoir pourquoi et nous vivons sans savoir comment ! Toute l'immense usine physico-chimique qui conditionne notre survivance, avec les milliards de connexions qu'elle suppose, avec toutes les immunisations, toutes les compensations et tous les emprunts aussi, parce qu'enfin nous ne vivons qu'en empruntant : nous vivons en nous nourrissant, en respirant, en bénéficiant du rayonnement solaire.

Et tout cela qui nous conditionne s'accomplit en nous, sans nous. Il y a là, des prodiges d'équilibre, des prodiges d'assimilation et de choix physico-chimiques dont nous ne connaissons pas le secret. Et quand même nous le connaîtrions, il nous serait presque, presque impossible d'intervenir dans cette microbiologie qui est tellement subtile que on peut à peine concevoir que l'homme modifie le message génétique.

Nous survivons donc. Autrement dit, nous continuons de vivre, sans savoir comment, ni pourquoi, tellement que nous pouvons constater, de la manière la plus évidente, que nous sommes préfabriqués, que quand nous disons " je " et " moi " comme tout le monde, ce " je " et " moi " est anonyme : il n'a rien de personnel, puisque nous n'avons rien créé en nous et que tout le monde dit " je " et " moi " depuis l'enfance, depuis que, il sait parler. Tout le monde dit " je " et " moi ", sans d'ailleurs fonder ce " je " et " moi " sur aucune initiative créatrice.

Si, d'ailleurs, nous écoutons la pensée d'un Sartre, de l'existentialisme athée, nous entendons Sartre dans L'Etre et le Néant nous montrer l'impossibilité pour le pour-soi de rejoindre l'en-soi, tellement que, finalement, toute l'histoire de l'homme aboutit au néant et que l'homme est une passion inutile.

La cybernétique, chez certains de ses représentants, assimile totalement notre cerveau et notre pensée à une machine électronique, à un ordinateur. Et encore est-il qualifié - j'entends notre cerveau - d'ordinateur médiocre, par rapport à la perfection des machines qui, dit-on, poseront des problèmes que l'homme ne pourra jamais comprendre et donc sera totalement incapable de résoudre.

Il y a le structuralisme qui réduit de plus en plus la part du sujet. Le langage, finalement, est un organisme ou plutôt une structure autonome. Ce n'est pas l'homme qui parle, ce sont en lui des structures. L'individu n'est que le lieu de la parole.

C'est ce que suggère ou affirme Lévi-Strauss ou Michel Foucault qui se réjouit de voir bientôt la fin de l'homme car, s'il n'y a plus de sujet, comme nous nous en convainquons de plus en plus par l'analyse du langage, selon Michel Foucault, s'il n'y a plus de sujet, il n'y aura bientôt plus d'homme. Il ne sera plus question de ce parasite qui a fait de lui stupidement le centre du monde.

Je n'ai pas besoin de souligner tout ce que la psychanalyse, justement en nous faisant prendre conscience, si l'on peut dire, de notre inconscient, tout ce que elle apporte de confirmation à ce fait que l'homme est quelque chose, qu'il est d'abord un résultat, qu'il est préfabriqué, qu'il n'y a rien, en lui, qui soit de lui et que son " je " et " moi " est totalement anonyme. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir le comportement de l'homme : ce siècle admirable dans toutes ses découvertes techniques, ce siècle qui peut se promettre la conquête du monde matériel, sans aucune limite, est aussi le siècle des guerres ininterrompues, le siècle de la torture, le siècle du lavage de cerveau.

Un savant américain, tout récemment, a affirmé que le stock des bombes atomiques en réserve aujourd'hui suffirait cinquante mille fois à détruire l'humanité. Ce comportement non humain de l'homme montre assez à quel point il est une chose, à quel point il obéit à des options passionnelles qui relèvent des vagues de l'inconscient.

Il suffit d'être attentif d'ailleurs, dans toute conversation qui devient passionnée, dans toute conversation où l'amour-propre individuel ou collectif est concerné, dans toute conversation, nous saisissons ces options passionnelles qui gouvernent des jugements qui ne s'accomplissent pas dans la lumière d'une vérité à laquelle on se consacrerait, mais qui sont simplement l'affirmation des déterminismes du groupe ou de l'individu qui s'exprime.

Si bien que, finalement, comme dans Le Malentendu de Camus, nous sommes dans un monde où il n'y a personne, où derrière le visage humain, nous rencontrons quatre-vingt dix-neuf fois pour cent des déterminismes, c'est-à-dire, encore une fois, du préfabriqué.

Le mot donc de Flaubert est mille fois justifié. Pourquoi vouloir être quelque chose ? Nous sommes quelque chose et nous le sommes passionnément, nous le sommes en voulant l'être, en nous rivant à nos déterminismes, en les défendant avec le bec et les ongles comme si c'était nous, parce que, justement, nous avons l'habitude depuis notre enfance de nous identifier avec ce " je " et " moi " préfabriqué qui est, encore une fois, un moi anonyme.

Toute la question, à ce tournant, est donc de savoir si l'homme peut exister. Qu'il n'existe pas au départ, c'est évident, j'entends qu'il n'existe pas comme homme. Il existe comme un vivant, comme un chacal, comme une punaise, comme un lion, comme un éléphant. Il n'existe pas d'une manière différentielle. Il n'existe pas comme une dignité, comme une personnalité, comme une liberté, comme un bien universel.

La question donc est : " To be or not to be ". Est-ce que l'homme peut exister ? Y a-t-il, dans le projet de notre être, une signification autre que dans celle, que dans l'existence de tous les autres vivants ? Il semble, en tous cas, que pour nous, il y ait une vocation, du fait même que nous pouvons nous poser ce problème. Si je peux constater que je suis préfabriqué, c'est que, déjà, j'ai pris un certain recul vis-à-vis de moi-même et, si le problème se pose, c'est qu'il y a un trou dans mes déterminismes, c'est que j'ai une initiative à exercer.

Si tout se passait pour moi sous le plafond des instincts, je n'aurais pas de problèmes, je ne serais pas un problème, car mes instincts, comme chez les animaux, boucleraient la boucle : mes instincts me contiendraient tout entier et c'est en toute innocence que je m'abandonnerais à eux, n'ayant pas d'autre possibilité.

Pour nous, le fait que le problème se pose, c'est l'indice sans doute d'une vocation, d'une possibilité, d'une ouverture, enfin d'une initiative à exercer.

Je vais, dans un exemple, illustrer cette possibilité en montrant comment peut s'accomplir, en effet, le passage de quelque chose à quelqu'un. Il s'agit d'un russe qui s'appelle Koriakov qui a écrit un livre dont le titre est : Je me suis mis hors la loi. Koriakov est né sous le régime soviétique. Il l'a admis de bout en bout. Il ne l'a jamais mis en question, jusqu'au moment où il a été mobilisé comme tout le monde, lors de l'agression allemande.

De journaliste qu'il est, il passe donc sur le front. Il entre d'ailleurs admirablement dans le jeu puisque il gagne sur le champ de bataille ses galons de capitaine. Au cours d'une permission, il rencontre, à Moscou, un vieil ami de sa famille qui appartient à l'ancienne génération. Cet ami lui fait cadeau du Nouveau Testament. Koriakov le lit comme une chose toute neuve, avec un regard tout neuf. Il est bouleversé. Il est convaincu. Il fait la rencontre du Christ et toute sa vie en est transformée. Et il décide, en effet, de mettre sa conduite en accord avec cette rencontre pour lui unique.

De retour au front, comme il en a l'obligation, il décide, non seulement de conformer sa conduite à sa découverte, mais d'utiliser le petit pouvoir que lui donne son grade de capitaine pour protéger les civils et, en particulier, pour protéger l'honneur des femmes.

L'armée russe avance, à pas de géant, de la Russie en Pologne, de la Pologne en Allemagne où la formation à laquelle appartient Koriakov parvient dans les derniers jours de la grande guerre, la seconde guerre mondiale. Les Allemands, bien que certains de la défaite, se battent furieusement et le sort des armes demeure incertain dans le secteur occupé par la compagnie de Koriakov : tantôt les Allemands l'emportent, tantôt les Russes.

Un matin où les Russes avaient l'avantage, Koriakov sauve deux femmes allemandes qui allaient être outragées. Au cours de la même journée, Koriakov est fait prisonnier. Il est reçu dans le camp allemand par un capitaine, flanqué d'un colonel. Le capitaine allemand, recevant Koriakov, lui administre un soufflet gigantesque qui fait tomber ses lunettes en disant : " Vous êtes une de ces brutes soviétiques qui outragez les femmes allemandes. " Au même moment apparaît une fermière qui, désignant Koriakov, déclare : " C'est cet homme-là qui, ce matin, a sauvé mes deux filles. " Le démenti était donc flagrant ; et presque instantanés le démenti et l'accusation qui venaient d'être portés contre lui. Alors, le colonel allemand qui, jusqu'ici n'avait pas bougé se baisse, ramasse les lunettes de Koriakov et les lui tend respectueusement.

Voilà un geste créateur, un geste qui me paraît infini, un geste où il me semble assister à la naissance de l'homme. Car enfin... Trente secondes auparavant, jamais ce colonel allemand n'aurait imaginé que lui, allemand, devant un russe qui était pour lui un sous-produit d'humanité, que lui, colonel, devant un capitaine, que lui, vainqueur, devant un vaincu, jamais il n'aurait pu imaginer qu'il serait capable d'un tel geste. S'il l'a fait, c'est qu'il s'est totalement perdu de vue, c'est qu'en un instant, les murs de séparations se sont écroulés, c'est que, devant la déposition de la fermière, il a pris conscience qu'il avait en face de lui non pas un russe, un capitaine et un vaincu, mais un homme, un homme dont la dignité était égale à la sienne, un homme avec la dignité duquel il se sentait solidaire, un homme qui portait la même valeur en lui que lui-même et, avec cette valeur, le colonel allemand se sentait identifié, il sentait qu'il en avait la charge en l'autre, dans ce russe devenu son prisonnier, il en avait la charge en l'autre, comme en lui.

Alors, son moi collectif et individuel avait cessé d'être une préfabri.. une préfabrication. Il avait cessé d'être un faisceau de déterminismes et d'options passionnelles. Il avait changé de moi. Il était né un moi tout neuf qui était altruisme, qui était élan vers l'autre, qui était identification avec cette valeur, la même en l'autre qu'en soi, la même en tous, cette valeur qui, précisément, est le fondement de notre dignité.

Cet exemple signifie que il y a donc une possibilité, pour l'homme, de se faire homme. Car tout le problème est là : se faire homme. Il y a une possibilité, pour l'homme, de se faire homme. Mais il a à se faire homme. Il ne l'est pas au départ, il s'en faut de beaucoup et nous ne pouvons pas nous flatter de l'être, parce que, dès que nous perdons conscience de la valeur universelle qui est en nous et en chacun et en tout être, nous retombons inévitablement dans ce moi, préfabriqué, possessif et passionnel et nous cessons, pour autant, d'être homme.

Il y a donc une vocation. Il y a un appel à nous faire homme. Il y a dans l'exemple que je viens de dire, il y a l'illustration de ce passage de quelque chose à quelqu'un. Car être quelqu'un, c'est être source, c'est être origine, de soi, c'est ne plus se subir, c'est devenir un espace illimité où tout l'univers peut se sentir accueilli, c'est devenir, pour les autres, un ferment de libération.

Un Brahmane - c'est un autre exemple qui a la même valeur - un Brahmane assassiné, au moment d'expirer, dit à son assassin : " Toi aussi, tu es cela. Toi aussi, tu es Brama. Toi aussi, tu es l'infini. Toi aussi, tu es capable d'une grandeur illimitée. " C'était la plus belle réponse d'une liberté totalement accomplie à une passion qui dominait totalement l'assassin. C'était la plus belle réponse : l'avenir est ouvert, tu peux encore devenir un homme.

Quand notre être véritable est en avant de nous, tout ce qui est derrière nous, toute l'évolution de la terre dont nous portons, en nous, le souvenir, dont nous sentons, en nous, les pulsions océaniques, tout cela, toutes ces forces admirables qui constituent pour nous la source de toutes nos énergies psychiques, tout cela n'a de signification que si, en avant de nous, nous reprenons toute cette création pour la faire passer des déterminismes à la liberté, en entendant par liberté libération, libération de nous-même, passage du moi, possessif, au moi oblatif.

C'est ce que Flaubert avait admirablement compris : Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? Et c'est pourquoi il refusait de se dire, il refusait de s'écrire : " Qui est le sieur Flaubert ", disait-il, "ça n'intéresse personne." Ce que l'artiste veut écrire, c'est une hymne à la beauté et il attendait des jours et des jours devant une page blanche, il attendait que vienne l'inspiration, il attendait que se produise la Présence, ne voulant pas s'écrire parce que, il savait que selon le mot admirable de Rimbaud, Je est un autre.

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