Le samedi 8 février 1964, deuxième Conférence au Cénacle de Paris.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Si vraiment Dieu est le coeur de notre vie intérieure, si nous n'atteignons à nous-même qu'à travers lui, s'il est impossible de nous trouver sans le rencontrer, la même chose de nous rencontrer et de le rencontrer comme en fait foi l'expérience de saint Augustin qui est parfaitement conscient qu'il n'a atteint à lui-même que en découvrant Dieu au plus intime de lui-même - ce Dieu qu'il appelle la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle -. Comment se fait-il que tant d'êtres se donnent pour athées et non seulement tant d'êtres, mais que, il y ait aujourd'hui des états communistes ? Chose unique dans l'histoire : jamais cela ne c'est produit que des états, officiellement, se donnent pour athées.

Si vraiment il est impossible d'atteindre à soi sans joindre Dieu, comment se fait-il que tant d'hommes soient étrangers à Dieu, se posent en adversaires de Dieu, voient en Dieu le grand ennemi, l'obstacle essentiel à la civilisation et à la liberté ? Comment Sartre a-t-il pu écrire, en toute sincérité, je n'en doute pas : Si Dieu existe, l'homme est néant ? C'est que évidemment les mots ont une histoire et le mot Dieu en particulier a une très vieille histoire qui l'entoure d'un contexte extrêmement dangereux.

C'est un mot qui a beaucoup servi, qui a souvent très mal servi, d'ailleurs, à des fins qui n'avaient absolument rien de spirituel. C'est un mot qui a été déprécié par l'usage qu'on en a fait, comme d'ailleurs le serait, comme l'est si souvent l'amour, lorsqu'on parle d'amour.

Dieu est aussi profané que l'est l'amour dont il est si souvent question dans une littérature absolument étrangère à toute expérience authentique de l'amour.

Pour le mot Dieu, pour la conception de Dieu, il est évident que les voies de l'histoire ici étaient inévitables, inévitables : l'humanité ne pouvait pas prendre possession, d'un seul coup, de toutes ces richesses. Puisque elle en est, ou on en est aujourd'hui.

Si la plupart des ressources de l'humanité sont dépensées dans la préparation de la guerre atomique, cela veut dire à quel degré de barbarie nous sommes encore. On ne saurait donc s'étonner que l'humanité ait une peine extrême à dégager la notion de Dieu d'une gangue qui nous paraît intolérable, mais qui devait nécessairement résulter d'une expérience en cours, d'une expérience où le devenir suppose des étapes qu'il est impossible de brûler.

L'humanité a cherché d'abord en Dieu, nous avons vu, une protection contre elle-même et elle en a fait très souvent, au cours de l'histoire, le bouche-trou de toutes ses impuissances et de toutes ses ignorances : quand on ne pouvait plus rien, on disait Dieu. Quand on ne savait plus, on disait Dieu. C'était un bouche-trou qui ne répondait à rien. D'ailleurs, j'aime mieux vous dire qui ne supposait aucune autre expérience, sinon celle de l'ignorance et de l'impuissance.

Sous ce chef, évidemment, on peut arguer, on peut argumenter et voir en effet dans la notion de Dieu - et je n'hésite pas à le faire - une notion condamnée à disparaître à mesure que l'homme devient maître de son champ, qu'il arrive à conquérir toutes les techniques et qu'il atteint une espèce de toute-puissance, car ce n'est pas dans cet ordre que s'effectue l'expérience de Dieu, telle que nous l'avons sommairement parcourue tout à l'heure.

L'expérience de Dieu est autrement profonde et concerne précisément l'avènement en nous de la personne habitée, l'avènement en nous de la liberté puisque, nous l'avons dit, le critère essentiel de la Présence divine, c'est l'intériorité, l'intériorité et la libération. On reconnaît toujours la présence authentique de la valeur absolue, on la reconnaît toujours à ceci qu'on devient intérieur à soi et que on se sent libéré de soi. Mais, jusqu'à ce que on en arrive à cette expérience personnifiante, personnalisante et libératrice, il y a naturellement un long chemin. Et comme l'humanité a d'abord été agglutinée en groupes, elle a pensé collectivement que le, c'est sur le tard que la personnalité s'est fait jour, et encore très, très lentement.

Enfin, nous sommes circonvenus, circonvenus par les limites de notre temps, par les limites de notre continent, par les limites de notre langue, par les limites de notre programme scolaire. Et nous sommes très largement étrangers les uns aux autres et il suffit de faire un voyage en avion avec la rapidité des moyens d'aujourd'hui pour se rendre compte combien l'humanité demeure cloisonnée et comment, en quelques heures de voyage simplement, on précipite dans une autre civilisation, qui n'a aucun contact avec la nôtre.

Car les hommes sont restés très loin de l'humanité. Les hommes sont encore très largement une espèce humaine et non pas une humanité de qualité où la personnalité serait commune où, je veux dire, où la personnalité serait développée chez la plupart au point qu'ils puissent immédiatement communier, communier dans l'universel. Il s'en faut de beaucoup !

Alors on ne peut pas s'étonner que la notion de Dieu ait subi la lente progression de la notion de l'homme. Au fond, c'est la même chose : de même que la rencontre de Dieu et la rencontre de l'homme, c'est un seul et même moment, une seule et même expérience. La notion de l'homme et la notion de Dieu sont au même niveau. Quand l'homme ne pouvait se connaître, quand il était essentiellement grégaire, quand il était fondu avec le groupe comme il l'est encore si souvent, il n'avait pas la possibilité de se donner ou d'acquérir une conception de Dieu supérieure à celle qui s'appliquait à lui.

Il ne faut donc pas s'étonner que, à un certain niveau de l'homme, corresponde un certain niveau de la divinité. Nous ne saurions oublier que Socrate a été condamné sous divers chefs d'accusation mais, entre autres, sous celui-ci qu'il n'honorait pas les dieux de la Cité. Donc, à l'époque la plus glorieuse de l'hellénisme, nous avons encore une conception extraordinairement étroite de la religion : la religion, c'est le palladium de la Cité, la religion, c'est une police indispensable à l'unité de l'Etat et celui qui n'honore pas les dieux de l'état met en danger l'unité de la Cité. Il est un ennemi de la Cité et il peut être mis à mort sous ce chef d'accusation comme Marc Aurèle n'hésitera pas à laisser persécuter les chrétiens, bien qu'il soit lui-même un homme extrêmement scrupuleux et adonné à la contemplation, parce que, il doit, par raison d'état, admettre et imposer le culte de Rome et de l'empereur qui constitue, à son époque, le seul, le seul ciment de cette immense agglomération de peuples divers qui n'ont d'autres liens, précisément, que ce lien pseudo-religieux d'un culte fondé sur l'état et la dignité de Rome et de l'empereur.

Et vous savez bien que, tout au cours des siècles jusqu'à, à la Réforme, jusqu'à l'Edit de Nantes, jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes, jusqu'à la Révolution et encore au-delà, jusque, à la disparition du dernier tsar et encore au-delà jusqu'aujourd'hui, certains états veulent avoir une armature religieuse et prennent des mesures pour imposer cette armature religieuse, en imposant Dieu comme une obligation d'état.

Il est naturel que l'homme non libéré se donne un dieu maître. Il est naturel que on soumette à un dieu pharaonique, une humanité qui est encore esclave. Et cela durera longtemps et c'est justement ce qui fait toute la difficulté, finalement.

Si, il y a des athées, c'est que, ils voient dans la notion de Dieu un héritage d'Ancien Régime qui prétend soumettre l'humanité à un maître, à un maître qui tire, qui tire les fils de l'histoire et auquel nous avons des comptes à rendre.

II est de toute évidence que l'expérience augustinienne, l'expérience exprimée dans le magnifique verset que nous récitions tout à l'heure : " Trop tard je t'ai aimée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t'ai aimée et pourtant tu étais dedans, et moi j'étais dehors et, sans beauté, je me ruais vers ces beautés que tu as faites. Tu étais toujours avec moi, mais moi je n'étais pas avec toi. " Il est évident que ce témoignage augustinien n'a aucune espèce de référence à une dépendance, à une maîtrise, à une domination de la divinité puisqu'au contraire, il témoigne que seule la présence de Dieu nous établit au coeur de notre intimité et la rend inviolable en en étant la caution. Le Dieu de l'expérience mystique est un Dieu qui n'a aucunement un visage de maître. Il a uniquement le visage de notre liberté, comme il est l'espace où elle se répand, comme il est la caution inviolable de notre dignité.

Il est évident que ce Dieu-là, inconnu de la plupart des gens, ce Dieu-là ne ferait pas difficulté. Ce qui constitue l'obstacle, c'est ce Dieu, ce Dieu de la tribu, ce Dieu qui a une figure de monarque suprême, ce Dieu qui tire les fils de l'histoire, ce Dieu dont nous sommes les sujets, ce Dieu devant lequel nous avons à nous anéantir, ce Dieu qui veut être notre juge. Et tous ces attributs, finalement, ne sont que des projections, des projections, des dépendances qui règnent dans la cité humaine. (Cliquer sur "Lire la suite" et repositionner le curseur "son")

 

A mesure que la Cité devient plus complexe, à mesure que la civilisation matérielle et intellectuelle se développe, le pouvoir gagne en extension, en profondeur, en majesté. Et les grandes civilisations se sont constituées autour de puissantes monarchies où le monarque faisait plus ou moins figure de dieu et où le peuple était simplement le repoussoir de sa majesté et devait naturellement illustrer, par sa dépendance, l'étendue du pouvoir souverain.

Quand vous êtes à Karnak devant les monuments égyptiens où vous retrouvez à chaque instant la scène de l'instauration monarchique ou de l'intronisation pharaonique plus exactement, cette scène qui est multipliée à des centaines d'exemplaires, vous avez très nettement l'impression que il s'agit là en effet d'une initiative, ou d'une initiation divine et que le pharaon, conçu comme divinité, ne peut que régner sur la poussière de ses sujets en affirmant sa toute-puissance et le protocole dans lequel on s'adresse à lui agenouillent, en effet, dans la poussière ses sujets qui ne sont rien devant lui.

C'est à l'instar, finalement, de ces monarchies que l'on a dessiné le visage de Dieu dont on a fait un monarque suprême entouré d'une cour qui ne cesse de le louer, comme il revendique d'ailleurs de ses sujets terrestres le tribut de l'adoration, de la louange et de la prière.

Toute cette figuration qui s'est concrétisée dans les livres de l'Ancien Testament, dans l'histoire d'un peuple qui a considéré Dieu comme son souverain, qui l'a quelque peu monopolisé d'ailleurs à cet effet en se croyant le peuple élu, toutes ces représentations sont venues jusqu'à nous. Elles ont passé dans le christianisme et nous n'en sommes pas encore dégagés. Et, il est de toute évidence que de telles conceptions s'accommodent très mal de l'expérience mystique, s'inscrivent très difficilement dans l'expérience mystique qui est elle-même une expérience essentiellement libératrice.

Mais ceci qui explique que toutes les répugnances que peuvent avoir des hommes qui croient que ils sont encore liés à cette conception de Dieu, ces figurations ne peuvent pas gêner une réflexion qui nous vient spontanément, à savoir que la hauteur à laquelle l'homme situe Dieu correspond exactement à la hauteur à laquelle il atteint lui-même.

Nous ne pouvons pas nous étonner que l'humanité en marche se soit donné de Dieu une représentation inadéquate.

Et nous pouvons dire a priori que tout ce qui ne cadre pas avec l'expérience mystique n'est pas de Dieu, non pas par besoin de dominer le détail de ces conceptions, mais nous pouvons le dire avec une certitude absolue : tout ce qui heurte et blesse en nous l'expérience libératrice n'est pas de Dieu. Même si cela se trouve dans les livres sacrés inspirés, révélés tant que vous voudrez parce que il peut y avoir - et il y a inévitablement - dans une révélation historique, c'est-à-dire qui s'adresse à des hommes et qui les saisit à l'étape où ils sont, il y a nécessairement une adaptation qui n'implique aucunement que les limites de l'homme sont les limites de Dieu, qui impliquent simplement que l'homme ne peut pas connaître plus haut qu'il n'est, que l'homme connaît autant qu'il est et que il situe toujours sa découverte au niveau de son propre esprit et, tant que l'homme n'avait pas dépassé ses limites, il entraînait nécessairement Dieu dans ses propres frontières.

Il est donc parfaitement clair que donner à Dieu le visage qui est le nôtre, quand ce visage est d'ailleurs tout imparfait, c'est introduire une erreur radicale dans la présentation de Dieu et il faut bien dire que les survivances très abondantes de l'Ancien Testament dans la religion d'aujourd'hui constituent une objection dont nous comprenons que, pour ceux qui voient tout cela du dehors, dont nous comprenons qu'elles soient insurmontables.

Il y aurait une immense purification à faire de tout le vocabulaire religieux à partir de l'expérience mystique et en tenant compte, bien entendu, de l'immense distance qui sépare les conceptions d'aujourd'hui des conceptions d'il y a, je ne dis pas deux mille ou cinq mille ans, mais il y a seulement cent ans.

On peut dire que le tournant le plus impressionnant de l'histoire, c'est l'an 1900 ou à peu près, là où commencent à se faire jour les conceptions quantiques qui aboutiront bientôt aux grandes découvertes d'Einstein de la relativité. Et qui s'étendront de plus en plus jusque aux grandes aventures dont nous sommes témoins aujourd'hui, dans ce départ que l'homme prend de notre planète vers les espaces encore inconnus. Enfin certain vol cosmonautique nous apparait comme une chose prodigieuse dont il aurait été impossible d'envisager la possibilité, il y a seulement une centaine d'années.

Eh bien, il est évident que parler le langage du premier siècle ou parler le langage antérieur à Jésus-Christ aux hommes d'aujourd'hui, c'est se condamner immédiatement à n'être pas compris et c'est courir immédiatement ou faire courir à Dieu le péril d'apparaître comme un mythe à reléguer au musée des antiquités.

Nous pouvons, en tous cas, et nous devons garder puisque il n'y a d'autre ressource que l'expérience humaine. Toute expérience est une expérience humaine. Tout ce que nous pouvons savoir est une expérience humaine. Rien ne nous est connaissable qui ne devienne une expérience humaine. Nous avons évidemment le devoir de prendre l'expérience humaine à son sommet et, puisque l'expérience mystique est une expérience essentiellement libératrice, nous pouvons et nous devons interpréter toute la Révélation en soustrayant les limites de l'homme de l'unique révélation, qui est quoi ? Qui est, évidemment, et qui est uniquement la lumière d'une Présence.

Au fond, la Révélation ne porte pas sur autre chose. La Révélation, c'est la lumière d'une Présence qui se fait jour peu à peu, qui envahit tout le champ de la conscience, qui sacralise l'existence, qui introduit l'homme au cœur de son intimité et qui scelle sa dignité dans une valeur inviolable qui nous agenouille, finalement, qui nous agenouille devant un petit enfant parce qu'en lui déjà il y a la manifestation, la révélation, la communication au moins possible d'une valeur infinie où cette lumière, à laquelle faisait allusion Anne Philipe, c'est la lumière d'unePrésence finalement, et c'est cela, c'est cela, c'est cela la vérité, la vérité informulable, la vérité inexprimable, la vérité qui ne comporte pas de limite, la vérité qui nous interdit au contraire de nous limiter, c'est la lumière d'une Présence.

C'est une lumière qui se dégage lentement à travers les aventures de l'histoire. Cette lumière qui, même chez les plus grands prophètes ne peut pas s'éclater dans sa plénitude parce qu'ils sont encore des hommes limités.

Mais, on comprend que tant d'hommes repoussent ces images qui ne se sont pas décantées, qui correspondent à une expérience dépassée, qui pouvait être vraie à l'époque dans ce sens que elle était un mouvement, un mouvement vers un terme encore inaccessible, mais vers lequel on tendait, mais que nous n'avons plus le droit de retenir aujourd'hui.

C'est pourquoi il est essentiel, lorsque on lit la bible de l'Ancien Testament, de ne pas oublier le Nouveau et de lire l'Ancien à travers le Nouveau et non pas le contraire. Car il est évident que, si le christianisme apporte au monde une nouveauté essentielle, c'est à partir de cette nouveauté qu'il faut considérer le chemin parcouru pour voir les progrès accomplis et la nécessité que l'on avait précisément de ce message nouveau en Jésus-Christ.

Le message de Jésus-Christ qui était si parfaitement conscient d'apporter au monde quelque chose de nouveau. Ce message de Jésus-Christ n'est pas encore parvenu aux chrétiens. Pour l'immense majorité des chrétiens, ils ne sont pas chrétiens. Je veux dire, enfin, malgré toute leur bonne volonté, toutes leurs intentions, toutes leurs vertus, tout, tout leur dévouement, ils n'ont pas encore compris à quel point Jésus-Christ constitue une révolution.

La plupart en sont restés à un Dieu pharaonique, à un Dieu à l'égard duquel ils se sentent une dépendance, dont ils se veulent les sujets, dont ils redoutent le jugement, à la loi duquel ils se soumettent. L'immense majorité des chrétiens ne sont pas des mystiques, ils ne sont pas entrés dans une union nuptiale avec Dieu, ils n'ont pas compris ce mot de saint Paul aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. »

La plupart des chrétiens ne comprennent pas cette égalité dans l'amour, ils sont encore tributaires d'une conception juridique : ils songent à ce que ils ont à donner à Dieu et ce qu'ils peuvent garder pour eux-mêmes. Ils ne voient pas que ce qui importe essentiellement, et uniquement, c'est ce don de la personne à la personne, que le seul bien c'est cela, Le bien, c'est le don que nous sommes. Le mal, c'est le refus que nous devenons.

Saint Paul l'a dit magnifiquement dans le chapitre 13 de la Première aux Corinthiens : « Il ne s'agit pas de parler la langue des anges et des hommes, il ne s'agit pas d'avoir la foi jusqu'à transporter les montagnes, de livrer son corps aux flammes ou de donner tous ses biens aux pauvres. » Il s'agit d'aimer, d'aimer, d'entrer dans ce rapport gratuit, dans ce coeur à coeur où l'on s'échange et où toute contrainte est impensable et impossible, où la racine de l'acte est, précisément, le suprême accomplissement de la liberté. L'immense majorité des chrétiens n'ont pas compris. Ils voient en Dieu un pouvoir dont ils dépendent, un pouvoir qui les domine ou qui les menace, qui éventuellement pourra les sauver, mais non pas un amour qui les sollicite, sans s'imposer jamais, un amour qui s'offre toujours, mais qui ne s'impose jamais.

Et pourtant, c'est là l'essence de l'Evangile et nous pouvons résumer tous ces évangiles dans l'expérience unique et incomparable qui s'accomplit en Jésus-Christ. Car Jésus-Christ c'est l'expérience mystique au suprême degré. Jésus-Christ n'est pas un philosophe. Jésus-Christ ne nous apporte pas un système du monde. Jésus-Christ ne déchaîne pas en nous un mouvement spéculatif.

On peut être disciple de Platon et ajouter à Platon, on peut poursuivre son travail, on peut le reviser, on peut, éventuellement, le réfuter comme il se doit à certaines phases du développement de sa pensée. Jésus-Christ ne se présente aucunement comme un penseur qui réponde à des questions spéculatives. Jésus-Christ est un témoignage : Jésus-Christ témoigne de ce qu'il dit, il témoigne de ce qu'il est et il nous communique cette expérience qu'il est, afin qu'elle devienne la nôtre.

Or, quel est le centre de l'expérience chrétienne en Jésus-Christ ? Il est évident que le centre de l'expérience chrétienne en Jésus-Christ, si la Trinité, la Trinité qui introduit dans notre connaissance de Dieu, une dimension absolument insoupçonnée. Car il ne faut pas mettre sur le même plan un monothéisme unitaire, c'est-à-dire un monothéisme qui envisage Dieu comme une puissance solitaire, et un monothéisme trinitaire, qui envisage Dieu comme unique, assurément, mais non pas comme solitaire.

Remarquez que, il y a là une distinction capitale. On fait souvent au monothéisme l'hommage de représenter un progrès, au lieu d'une poussière de dieux occupés à de petites fonctions chacun, comme Fustel, Fustel de Coulanges nous l'expose admirablement dans La Cité antique ou Gaston Boissier dans La Religion romaine. Au lieu de cette poussière de dieux - le dieu du seuil, le dieu de l'accouchement, le dieu de la moisson, le dieu de la faux ou je ne sais quoi - au lieu d'une poussière de dieu, vous avez enfin tous les pouvoirs concentrés dans une seule divinité.

On peut préférer la religion antique, après tout : c'est plus facile d'avoir à faire aux dieux s'ils sont divisés et s'ils se font la guerre mutuellement, qu'à un seul Dieu qui concentre en soi la toute puissance. Il est évident que ce n'est pas par goût monarchique que, on peut faire du monothéisme un facteur de progrès. Le monothéisme, finalement, n'a de sens que si il est trinitaire.

Je m'explique, il est de toute évidence que un Dieu qui se révèle à la conscience - comme dans l'expérience augustinienne, comme dans toute expérience mystique - qui se révèle à la conscience comme une générosité, comme un amour qui suscite le nôtre, comme une Présence qui ne s'impose jamais : « Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi, Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ». Il est évident que cette rencontre nous oriente, immédiatement, vers un Dieu-Charité, vers un Dieu dont la perfection est l'amour.

Mais immédiatement naît la question : comment Dieu peut-il être un amour s'il est unique et solitaire ? Un être solitaire qui ne peut que se réfléchir, se réfléchir sur soi, se replier sur soi, s'enivrer de soi, se complaire en soi comme nous le faisons si souvent dans le dialogue auquel nous nous abandonnons, lorsque la vie extérieure ne requiert pas toutes nos énergies.

Qu'est-ce que notre vie personnelle - du moins ce que nous croyons être notre vie personnelle - sinon une sorte de narcissisme dans lequel nous ne cessons de revenir à nous-même en dialoguant faussement avec nous-même pour nous justifier à nos propres idées? Comment concevoir que la vie divine soit le narcissisme à une échelle infinie sans éprouver du dégoût ? Comment imaginer un être qui se repaît de lui-même et dont nous dépendons essentiellement, un être qui ne vit qu'en lui-même, qui n'a besoin de personne puisqu'il est sensé être la source de tout ? Comment imaginer cet être existant pour soi dont nous dépendons essentiellement, qui laisse tomber quelques miettes de sa table sur nous et qui nous attend au tournant, d'ailleurs, de notre itinéraire lorsque sonnera l'heure de notre mort ? Comment n'être pas en révolte contre cette espèce de pharaon, de despote qui nous tient dans sa main, qui n'a aucunement besoin de nous et duquel nous tenons tout et qui, d'ailleurs, tient sa perfection du hasard ?

Il est Dieu sans l'avoir choisi. Il est Dieu comme ça, éternellement. Il est Dieu sans qualité propre et il se trouve que l'amour qu'il a de lui-même est en contradiction avec toutes les impulsions des vertus humaines, puisque pour nous, il n'y a de vertu que dans l'anti-narcissisme, que dans le dépouillement, que dans le don de soi, que dans l'amour.

On comprend le scandale ! Ce scandale des hommes devant ce Dieu-là ! On comprend la révolte ! On comprend le mot de Nietzsche : S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ? Pourquoi lui plutôt que moi ? On comprend la petite fille qui attendait son tour d'être Dieu, ne pouvant concevoir que ce soit toujours le même qui jouisse de pareils privilèges, de la toute-puissance et d'une volonté à laquelle rien ne résiste, d'un bonheur intouchable et invulnérable. Elle pensait qu'il fallait que cela circule et que chacun ait son tour d'être Dieu.

Il est évident que cette idole, cette idole est intolérable et que rien ne nous importait davantage que d'être introduits dans ce pluralisme relatif qui nous assure qu'en Dieu, il y a une circulation d'amour, qu'en Dieu il y a une impossibilité de rien posséder.

Et nous retrouvons ici le monde de la connaissance dans toute sa splendeur, car il est évident que le monde, le monde de la connaissance, c'est par excellence le monde de la grandeur, de la dignité et de la liberté. La connaissance... Claudel a répété ce jeu de mot magnifique : " Connaître, c'est naître, connaître, c'est faire naître, connaître, c'est engendrer. "

Et en effet, la connaissance nous permet de dire l'univers, de nous dire nous-même et dans cette diction du monde et de nous-même, il y a une nouvelle réalité. Le monde que nous disons dans notre pensée, c'est un monde engendré par nous, c'est un monde qui atteint à une dimension humaine, c'est un monde qui devient intérieur à nous-même, c'est un monde qui accède à la vie de l'esprit, c'est un monde qui se personnifie, c'est un monde qui n'a plus d'opacité, ni de pesanteur et qui peut devenir le reposoir de notre contemplation comme il est, d'ailleurs, en nous la source d'une lumière qui ne cesse de grandir.

Et la connaissance nous importe si fort, cette connaissance qui est une nouvelle genèse, une nouvelle naissance, qui est un réengendrement de tout le réel dans un monde enfin libéré, cette connaissance nous importe tellement que le monde de l'amour, c'est cela même.

Qu'est-ce que la joie nuptiale quand elle atteint son sommet, quand elle est vraiment sacramentelle, quand elle n'a plus de limite, quand elle est vraiment échange de Dieu entre l'homme et la femme, qu'est-ce que la joie nuptiale sinon justement le Tu es moi, c'est-à-dire la possibilité de se voir dans un autre et pour lui ?

La connaissance a donc ce rôle admirable de nous mettre en présence d'un monde que nous cessons de subir, parce que nous l'engendrons spirituellement, parce que nous lui donnons un nouveau statut qui est un statut personnel, parce que il entre avec nous dans le circuit de l'éternel amour.

Nous concevons alors immédiatement que en Dieu la vie, la vie jaillissante, la vie parfaite soit elle-même une connaissance, mais qui soit une naissance, une connaissance qui ne soit pas un regard sur soi, un repliement sur soi, dans la stérilité d'un narcissisme infini. Nous savons, les hommes ont compris, le mythe antique en est témoin, ils ont compris que le narcissisme conduit à la mort, que l'homme qui n'aime que, que soi aboutira à l'asphyxie, qu'il se noiera dans l'étang où il va chercher l'image de lui-même et que le seul amour fécond c'est celui qui est un regard vers un Autre.

D'ailleurs, nous l'éprouvons nous-même avec Augustin. Nous savons que nous ne pouvons nous rencontrer nous-même qu'en un Autre et pour lui et c'est justement la joie de la rencontre intérieure, de la rencontre divine : c'est de naître à soi dans un Autre et pour lui.

Et, c'est exactement ce qui s'accomplit en Dieu dans le témoignage de Jésus-Christ, dans l'expérience dont il témoigne : c'est que en Dieu, il y a impossibilité de s'atteindre soi-même sinon dans la communication. La divinité n'a prise sur son être et sur son acte qu'en le communiquant. Et, la connaissance en Dieu est une naissance, c'est une diction à un autre qui suscite l'autre en tant qu'autre, et, le disant, se personnifie, précisément, dans cette diction. C'est-à-dire qu'en Dieu, toute la vie est en mouvement, toute la vie est en jaillissement, toute la vie est en communication, toute la vie est dépossédée, désappropriée, autant qu'on peut dire que la seule propriété de Dieu, c'est la désappropriation.

Ceci nous apparaît dans une clarté d'autant plus grande que nous sommes nous-même plus offensé, plus troublé par la possession de nous-même par nous-même. Nous sentons toute la stérilité d'un repliement sur soi. Nous nous sentons gênés, obscurcis et disloqués par une adhésion à nous-même. Nous ne sommes vraiment heureux que lorsque nous cessons de nous regarder, nous ne nous sentons exister à plein que dans une relation à l'autre et c'est là, justement, toute la joie de la découverte et de la rencontre divine.

Eh bien, en Dieu ce qui, en nous, se produit par intermittence, ce qui, en nous, dessine un itinéraire auquel nous sommes la plupart du temps infidèles, ce qui, en nous, et pourtant marque à la fois le terme de notre devenir et la suprême rencontre avec Dieu. Tout cela en Dieu est complètement né. Il n'y a pas pour Dieu d'autre prise sur soi que cette communication qui fait de la connaissance un regard et un élan vers l'Autre.

De même que l'amour n'est pas une complaisance en soi, une ivresse de soi dans l'autre mais pour soi, mais la connaissance de nouveau est un dépouillement qui réfère le disant et le dit à cette respiration d'un autre qu'on appelle le Saint-Esprit.

Il est clair, n'est ce pas, que dans l'expérience chrétienne telle qu'en témoigne Jésus-Christ, la divinité est essentiellement l'anti-narcisse et l'anti-possession. La divinité n'est à personne. La divinité est un bien éternellement communiqué et il est le bien souverain parce qu'il est cette suprême communication, cette totale désappropriation, en sorte que, si Dieu est unique, ce n'est pas parce que la monarchie absolue doit régner dans les cieux - il n'y a d'autre ciel d'ailleurs que lui-même au plus intime de nous - c'est parce que Dieu signifie, justement, un amour qui possède en lui-même et par lui-même toutes les conditions d'un don absolu, indépassable, souverain, éternel et parfait.

Si vous prenez la famille, cette image admirable de la Trinité : l'homme, la femme et l'enfant, le père, la mère et l'enfant, si vous prenez cette admirable image qui est la trinité humaine où resplendit le mieux la Trinité divine, et si vous poussez jusqu'à la perfection cette image, si vous envisagez une famille parfaite, vous avez immédiatement la vision de cette circumcession, de cette circulation d'amour parce que, une famille idéale, quand ça existe, c'est rare, rarissime, m'enfin quand ça existe, une famille idéale, c'est une seule vie, une seule respiration, une seule joie, un seul bonheur commun et toujours communiqué.

Dans la famille, le regard va de l'un à l'autre. Une vraie famille, c'est un homme qui regarde sa femme, qui regarde son mari et, ensemble, ils regardent leur enfant qui les regarde.

Et ces regards qui sont tout le temps et toujours relatifs l'un à l'autre suscitent un amour qui n'est jamais une possession mais, au contraire, une générosité qui ne cesse de circuler et de se communiquer. Et, ces trois personnes qui ne vivent qu'une seule vie, d'une seule joie, d'une seule connaissance, d'un seul amour, réalisent justement déjà dans l'ordre humain, réalisent la vérité d'un amour qui n'existe qu'à l'état de communication, à l'état de dépossession car, si l'un des trois voulait se faire centre, il abolirait et sa joie et celle des autres.

Les biens de l'Esprit, comme nous l'avons dit des milliers de fois, les biens de l'Esprit sont des biens impossédables. Les biens de l'Esprit ne subsistent qu'à l'état de communication. Et parce que Dieu est le suprême bien, parce qu'il est l'espace de notre liberté, parce qu'il est la joie infinie de la vérité, parce qu'il est, comme dit Saint-Jean de la Croix, la musique silencieuse, Dieu parce qu'il est le souverain bien, est le suprême dépouillement, le suprême dépouillement... Celui qui n'a rien, qui n'a rien, qui ne peut rien avoir, qui ne peut rien posséder, qui ne peut être le maître de rien, qui ne peut avoir de rapport avec soi comme avec autrui, que des rapports d'amour, d'amour, des rapports de don, de générosité.

Il faut entendre à travers eux Saint François, il faut entendre ce que signifie la pauvreté de Dieu, la pauvreté qui est Dieu, il faut entendre cela pour se rendre compte de la révolution chrétienne. Elle est immense, elle est infinie. Et on comprend que Jésus, lorsqu'il fait l'éloge du Baptiste, cet éloge qui plafonne jusqu'à déclarer que le Baptiste est le plus grand des fils de la femme, qu'il est le plus grand des prophètes, qu'il est Elie qui doit venir, on comprend que Jésus ajoute aussitôt, avec cette ironie prodigieuse et magnifique : « Mais le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste. » parce que justement l'ordre dont il témoigne, l'ordre qui prend son origine en lui est tellement différent de l'ancienne économie, de l'Ancien Testament, que le plus grand des prophètes de l'Ancien Testament est le plus petit, plus petit que le plus petit des disciples de la nouvelle économie qui a justement le privilège énorme d'être introduit dans le monde de la divine pauvreté.

Jésus nous a délivrés, nous a délivrés de Dieu en tant que Dieu était conçu comme une menace, comme une limite, comme une loi, comme un maître, comme une souveraineté, comme un despotisme, comme un jugement. Il nous a présenté Dieu sous l'aspect où Dieu est uniquement ce que l'expérience mystique en atteste, à savoir une Présence toujours donnée, une Présence qui est au plus profond de nous dans une éternelle attente mais qui, toujours offerte, ne s'imposera jamais.

Il faut comprendre le mot admirable du Pape saint Grégoire : " La dilection doit tendre vers un autre pour être charité. " Pour que l'amour soit charité, pour que l'amour soit gratuité, pour que l'amour soit source et origine, pour que l'amour soit espace et liberté, il faut qu'il aille vers un autre. Et c'est cela la Trinité : il y a en Dieu, il y a en Dieu l'Autre... C'est la seule, la seule distinction, le seul relief dans la Trinité, c'est cet altruisme qui fait surgir toute la divinité comme une lame de fond dans un élan vers l'Autre, intérieur... intérieur...et situé au coeur même de la divinité.

Mais nous concevons que la divinité soit la dépossession. Nous ne pouvons plus concevoir autre chose, l'ayant appris de Jésus-Christ, puisque le seul mouvement de grandeur en nous, ce soit ce mouvement de dépouillement, ce mouvement vers l'Autre, ce mouvement d'évacuation où l'on fait de soi un espace, où le monde entier respire.

Nous ne saurons jamais tout ce que nous devons à Jésus-Christ, le sachant. On peut dire que les dieux ont empoisonné l'humanité. On peut dire que la conception d'un dieu despote a empoisonné l'humanité et nous n'en sommes pas encore guéris. Alors, on comprend cette immense revendication de l'homme créateur contre le dieu qui limite, qui menace son domaine. Car bien sûr, il s'agit d'un faux dieu : le vrai, c'est l'éternelle pauvreté et c'est pourquoi Jésus est à genoux, est à genoux devant ses disciples, à genoux devant ses disciples au soir du Jeudi Saint et leur lave les pieds. C'est pourquoi Jésus est à genoux devant nous, à genoux devant toute l'humanité parce que, justement, la divinité a un visage de pauvre, parce que la béatitude de Dieu, c'est la première béatitude : « Bienheureux ceux, ceux qui ont une âme de pauvre car le Royaume des Cieux leur appartient. »

La joie de Dieu, c'est la joie du don, non pas la joie de savourer ses trésors, mais la joie du don, la joie de celui qui n'a rien, de celui qui ne peut rien perdre parce qu'il a tout, tout perdu et c'est là, l'aséité de Dieu. Il est par soi, c'est-à-dire, il n'est conditionné par rien d'extérieur parce qu'il n'a pas besoin de prendre appui sur un autre comme nous pour déboucher dans l'amour. Il est l'amour qui jaillit de source, il n'est rien que l'amour comme il n'est rien - et c'est la même chose - que le dépouillement et la pauvreté.

Alors on comprend, on comprend immédiatement que la divinité vécue dans cette lumière comme elle l'est par l'humanité du Christ, on comprend que la divinité vécue dans cette lumière se révèle immédiatement comme fragile et menacée, fragile et menacée... fragile et désarmée, fragile et sans défense, car que peut la vérité, si nous nous bouchons les oreilles ? Que peut la musique si nous tapons sur une casserole ? Que peut l'amour, si notre coeur est fermé ?

Les biens de l'Esprit sont des biens vulnérables parce que, ils sont des biens intérieurs. Ils ne peuvent être saisis que du dedans. Nous ne pouvons pas poser la vérité devant nous, ni l'amour, ni la musique. Toutes les réalités de l'Esprit, nous ne pouvons les atteindre que si elles se posent en nous, et nous en elles, et nous en elles dans la réciprocité de l'amour.

Dieu fragile, c'est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve, la plus essentielle de l'Evangile. Dieu fragile est remis entre nos mains. Dieu fragile est confié à notre conscience. Dieu fragile est désarmé tellement que c'est à nous de le protéger contre nous-même. C'est là, au fond, c'est là la lumière de la croix. La lumière de la croix, c'est que Dieu meurt d'amour pour ceux qui refusent obstinément de l'aimer. La lumière de la croix, c'est que ce n'est pas Dieu qui juge, mais c'est Dieu qui est jugé et condamné et refusé.

C'est que « La lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne la saisissent pas, c'est qu'il est dans le monde et le monde ne le connaît pas. Et il vient chez les siens, et les siens ne le reçoivent pas. »

C'est toute cette épopée tragique qui résonne dans les Pensées de Pascal, dans le Mystère de Jésus : " Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde ". A quoi il faut ajouter : Jésus est en agonie depuis le commencement du monde. C'est tout cela qui renouvelle l'horizon de la conscience humaine à travers le témoignage de Jésus-Christ.

Et, dans l'agenouillement de Jésus-Christ, il y a, justement, cet appel à chacun de nous ; dans l'agenouillement de Jésus-Christ, il y a cette révélation que le sanctuaire de Dieu, c'est l'homme.

Le temple désormais est condamné, le temple s'écroulera, le temple sera incendié et il ne faut pas chercher Dieu ni sur le Garizim, ni sur la colline de Sion. Il ne faut pas chercher Dieu dans un temple fait de main d'homme. Le sanctuaire de la divinité, c'est la conscience humaine. Davantage : c'est là qu'il faut chercher le ciel selon l'autre mot admirable de saint Grégoire : Le ciel, c'est l'âme du juste. Le ciel est ici, maintenant, le ciel est au-dedans de nous ; le ciel c'est nous finalement ouverts sur l'amour éternel qui ne cesse pas de se donner et de nous être présent, quelles que soient d'ailleurs notre absence et notre indifférence.

Il y a donc un renversement, comme je ne cesse de le dire, un renversement de toutes les perspectives parce que, désormais, ce n'est plus nous qu'il s'agit de sauver, mais Dieu. Sauver Dieu de nous-même...

Il y a quelque chose d'intolérable dans cette notion du salut de l'homme, dans cette notion d'une espèce de risque auquel Dieu, hors du jeu et sans rien risquer, nous aurait condamnés. Il y a quelque chose d'impur dans cette religion du salut où l'on escompte ses bonnes oeuvres pour se situer dans une joie d'outre-tombe. Il y a quelque chose d'affreusement égocentrique dans cette religion où, finalement, on médite sur son sort futur et où on met ses bonnes oeuvres dans les banques éternelles pour en toucher les intérêts composés !

Tout cela est indigne de Dieu et indigne de nous. Il est évident que tout cela ne répond pas à la révolution évangélique et que la révélation évangélique c'est précisément de retourner la perspective : c'est nous qui sommes une menace pour Dieu et non pas Dieu pour nous. Comment est-ce que Dieu, qui est plus mère que toutes les mères, pourrait être une menace pour nous ? C'est impossible. La croix veut dire qu'il mourra, qu'il mourra éternellement ............................ tant qu'il y aura une âme, une âme, une créature qui se soustraira à son amour : il mourra éternellement en elle et pour elle. Et, par conséquent, c'est nous qui, qui sommes chargés de sauver Dieu, d'écarter nos ténèbres, de le déprendre de nos frontières, de nous ouvrir pour faire de nous un espace transparent où pourra se communiquer sa lumière.

Et c'est cela qui est essentiel. Et si Jésus est à genoux au lavement des pieds : c'est que tout le drame se noue ici, c'est que justement si la divinité est présente, si elle est au plus intime de nous, si elle est toujours déjà là, elle ne peut rien sans nous, comme la vérité ne peut rien si nous ne l'accueillons pas, comme la musique n'est rien, si nous ne l'écoutons pas, comme l'amour ne peut nous transformer, si notre corps demeure implacable.

Jésus donc veut éveiller dans le coeur de ses disciples et dans le nôtre, il veut éveiller ce sens du péril de Dieu. Il veut les rendre attentifs et nous-même à ce trésor caché au plus profond, de nous-même et qui est confié à notre sollicitude. Voilà ce qui est capital, voilà le sens de l'aventure humaine. Voilà qui pourra faire le rassemblement de tous les hommes et les préserver du péril suprême, évoqué par Jaspers, de la fin, de l'anéantissement par la bombe atomique. Car là, il y a un levier, là il y a un appel, il y a un bien suprême en lequel nous pouvons tous nous joindre et nous retrouver, un bien en péril infini et d'autant plus fragile et qui est remis entre nos mains.

Voilà, me semble-t-il, en quoi les hommes pourront trouver leur unité, si nous le prenons nous-même au sérieux, si nous donnons à l'homme cette valeur suprême, car enfin quelle valeur refuser à un être qui est mesuré de la mesure de la croix ? Si vraiment chacun est mesuré à la mesure de la croix, si vraiment le Christ a donné sa vie pour tous et chacun, c'est que chacun a une valeur infinie... infinie... C'est que chacun est indispensable, c'est que chacun est unique, c'est qu'en chacun le monde commence, c'est que chacun a à devenir l'origine, c'est que chaque regard peut imprimer au monde un nouveau mouvement et, à travers le monde, communiquer aux hommes une nouvelle révélation.

Et il y a, justement, cette chose prodigieuse dans le Christ, c'est que l'homme grandit, grandit, grandit à l'infini, à mesure que Dieu se révèle davantage comme la pauvreté d'un amour où il n'y a rien que l'amour.

Mais cette grandeur de l'homme c'est une grandeur de pauvreté. Aussi, c'est une grandeur de démission parce que Jésus a introduit dans le monde une nouvelle échelle de valeur qui est celle de la générosité.

Le monde est encore tout infecté de ces faux dieux, c'est-à-dire de ces fausses représentations de Dieu qui sont uniquement le fait de l'homme et le monde ne cesse de concevoir la grandeur comme une domination. Dominer, écraser, avoir des inférieurs, commander, employer le mode impératif, avoir des courtisans et des thuriféraires, être loué, considéré comme celui qui est en haut par ceux qui sont en bas, c'est la vision de la grandeur humaine, cette vision mortelle, absurde, irréalisable qui aboutit toujours finalement à l'esclavage du despote et à l'avilissement des esclaves.

Jésus nous introduit dans un nouveau monde qui est un monde de générosité où la seule grandeur est de se donner. Le plus grand, c'est celui qui se donne le plus et Dieu, justement, est au sommet de la grandeur parce qu'il est uniquement celui qui se donne.

Nous sommes donc maintenant introduits, nous commençons à être introduits au cœur de cette mystique étrange, de cette mystique unique, de cette mystique bouleversante où il ne s'agit plus de notre accompli......ssement..........(rupture brève de l'enregistrement).............................................................. et comme il scandalise Dieu qui n'en est aucunement l'auteur, car le monde que Dieu veut, ce n'est pas seulement lutter dans les gémissements de la douleur et de l'enfantement, comme dit saint Paul, ce monde soumis à la vanité et qui attend la révélation de la gloire du Fils de Dieu. C'est un autre monde, celui qui naîtra de l'amour quand nous aurons fermé l'anneau d'or des fiançailles éternelles, quand notre vie elle-même sera devenue un consentement d'amour et quand nous aurons protégé Dieu contre nous-même au point de devenir le berceau vivant de sa naissance.

Et c'est cela qu'il faut retenir, pour ce soir, c'est cela qu'il faut retenir : ce renversement total des perspectives, cet anoblissement de l'homme, cet anoblissement de l'homme qui devient le partenaire à égalité car, dans l'amour, il n'y a pas de juridisme possible, le partenaire d'un Dieu qui est tout amour, d'un Dieu qui est sans défense, d'un Dieu désarmé, d'un Dieu qui a absolument besoin de nous, d'un Dieu dont chacun de nous a à être le berceau silencieux et transparent.

C'est vrai, c'est cela, c'est cela le christianisme, c'est cela. Et si nous nous demandons pourquoi Dieu est absent, pourquoi il ne tient pas plus de place dans le monde, c'est tout simplement parce que il ne peut jamais être autre chose que cette proposition d'amour dont parle Augustin, qui est toujours déjà là, mais qui est inefficace, inefficace sans notre concours et notre consentement. Il est donc une question qui nous est posée. Il y a une provocation de, de générosité, un défi, défi d'amour qui nous est jeté et c'est cela qui fait de l'Evangile la Bonne Nouvelle, car enfin de quoi importe-t-il, sinon d'être guéris de nous-même, d'être guérie de nos limites, de notre narcissisme et d'arriver enfin à cette grandeur unique qui est la grandeur de la générosité où l'existence tout entière prend forme et figure de don.

Il me semble que toute notre noblesse d'homme, toute notre dignité est née de cette confidence de Jésus-Christ qui nous introduit au coeur de la pauvreté divine et qui, dans cette éternelle circulation d'amour où toute la vie est un élan vers l'autre, nous apprend que l'unique propriété de Dieu est la désappropriation et que nous ne pourrons l'atteindre nous-même qu'en nous désappropriant de nous-même en lui offrant, justement, notre vie comme l'espace où il répandra la sienne afin que dans la réalité quotidienne, les autres puissent rencontrer son visage à travers le nôtre.

Au fond, c'est cela, c'est cela : il n'y aurait aucune espèce de conversion possible, il n'y aurait aucune espèce de persévérance possible, nous ne pourrions jamais remonter le cours de toutes les attractions et de tous les vertiges cosmiques si, il n'y avait pas cette urgence infinie, continue, cette urgence d'un Dieu menacé qui va payer toute notre défaillance par cette mort dont la crucifixion est dans le temps la parabole sanglante.

Refuser, nous ne pouvons pas nous refuser à Dieu si nous sommes constamment ramenés à ce mouvement de conversion, à cette nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème, c'est que justement il y va de la vie de Dieu d'abord et non pas de la nôtre. Et c'est cela, l'aventure humaine dans ce qu'elle a de plus bouleversant, de plus urgent, de plus immédiat, de plus continu, de plus universel à l'égard de tous et de chacun, c'est que la vie divine y est tout engagée et que Dieu va mourir si nous ne le sauvons pas de nos limites et de toutes les limites humaines.

Je ne connais pas d'autre religion et il me semble que, aucune ne peut remplir tous les désirs de notre âme, toute l'immensité de cet univers car notre intelligence fait le calcul. Aucune religion plus que celle-là qui nous détourne de tout intérêt sordide, de toute considération de nous-même. Et qui fait de notre vie tout entière l'enfantement d'un Dieu fragile, la décrucifixion d'un Dieu condamné, la résurrection d'un Dieu mis dans le tombeau, mais qui aujourd'hui peut devenir, et à chaque instant, à chaque battement de notre cœur, un Dieu vivant, un Dieu ressuscité, un Dieu tout jeune, un Dieu libérateur qui fait, de toute notre vie, un recommencement et une éternelle jeunesse. Car notre vraie jeunesse est devant nous, elle jaillit à chaque pas, avec un amour renouvelé pour ce visage d'amour imprimé dans nos cœurs et dont chacun de nous est appelé à être aujourd'hui le sacrement vivant en apportant aux autres le sourire de la divine bonté.

 

Note: Le Père de Boissière, à qui nous devons ces transcriptions, nous précise que cette idée, très nouvelle, de l'humilité de Dieu, de la souffrance de Dieu a orienté la pensée du Père Varillon à qui il les remettaient. Ce dernier présentait ses ouvrages au Père de Lubac pour savoir s'ils étaient publiables.

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