Le samedi 8 févier 1964, 1ère Conférence au Cénacle de Paris.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Karl Jaspers, que vous connaissez bien, Karl Jaspers vient de faire sortir un énorme livre qui s'appelle : La bombe atomique et l'avenir de l'humanité. Dans ce livre, extrêmement documenté, Karl Jaspers montre que le danger de la bombe atomique demeure le suprême danger, que ce danger est loin d'être évité par cette sorte de pause que constitue l'équilibre de la peur. En réalité, cette menace ne cesse de s'accroître parce que la puissance atomique ne cesse de grandir et que, avec la Chine comme troisième grande puissance, tous les autres peuples, toutes les autres nations arriveront infailliblement à l'armement atomique.

Il est absolument impossible aujourd'hui de concevoir une armée qui ne soit pas dotée de cette puissance si elle veut demeurer efficace. Par conséquent, tous les peuples entreront ou aspireront, tout au moins, à entrer dans ce club atomique et la menace ne cessera de grandir.

L'équilibre de la peur, sans doute, peut être efficace, peut nous apporter un sursis, mais il est impossible qu'il constitue l'état définitif des relations humaines.

Il reste donc que nous pouvons envisager la fin du monde comme l'œuvre de l'homme et la disparition de toute civilisation, de toute culture et, finalement, l'échec le plus retentissant de la création, car une guerre atomique engagée avec la puissance actuelle, accrue d'ailleurs tous les jours, une guerre atomique entraînerait finalement la disparition du genre humain tout entier.

C'est pourquoi Karl Jaspers, avec un réalisme convainquant, adjure les hommes de prendre conscience du danger et leur montre que, il n'y a qu'une seule issue, c'est ce revirement intérieur qui doit s'opérer à l'intérieur de chacun, car finalement l'opinion publique, d'une certaine manière, régit le monde et les dictatures les plus absolues prennent le vent de cette opinion publique et ne peuvent pas ne pas tenir compte de ses exigences.

Il est donc évident, selon lui, que, il n'y a qu'une seule issue, mais cette issue est encore possible, à savoir ce revirement, cette sorte de conversion que chacun de nous peut opérer à l'intérieur de soi en rejoignant ce domaine qu'il appelle le domaine de la raison opposé au domaine de l'entendement.

Selon la distinction kantienne qui vous est familière et qu'il accentue, il faut distinguer le Verstand, l'entendement, de la Vernunft , la raison. Pour lui, c'est la raison qui constitue cette sorte de faculté supérieure proprement humaine, dont les lumières nous amènent à nous humaniser et, par conséquent, à remettre entre nos mains la solution de ce formidable problème.

Il y a donc, si vous le voulez, une mise en demeure suprême à laquelle il est impossible d'échapper en face d'un danger qui nous menace tous et qui est unique puisque, jusqu'ici, tous les conflits entre les hommes aboutissaient, tout de même, à la survivance de l'humanité : on savait très bien, en s'engageant, que, on ne courait pas à un péril dernier et que, si des vies humaines étaient sacrifiées, il en restait toujours assez pour prendre la relève et poursuivre l'oeuvre de la civilisation C'était comme sous-entendu que on n'allait pas vers une guerre d'extermination universelle qui était d'ailleurs pratiquement impossible, mais qui devient aujourd'hui inévitable.

Nous sommes donc mis au pied du mur et, si nous n'opérons pas ce revirement, cette conversion, nous sommes tous condamnés à mort et bien sûr que la mort n'est rien si on envisage la mort d'un individu - je veux dire que cette mort ne constitue pas une catastrophe - mais la mort de toute l'humanité est évidemment une catastrophe, puisque l'histoire se solde alors par un formidable échec. Bien sûr que ce ne serait pas la fin des fins pour Jaspers qui est un homme profondément spirituel, ce n'est pas la fin dernière, mais il reste, il reste que ce serait la fin de l'histoire humaine.

L'argument que Jaspers ne cesse de nous présenter, à savoir que les exigences de la raison s'opposent à cette condamnation à mort et qu'il suffit d'obéir à ces exigences pour échapper à la catastrophe, cet argument le convainc lui, bien sûr, parce que, sous le mot de raison, il met une expérience à laquelle il ne cesse d'être fidèle et qui est profondément spirituelle, mais je me demande dans quelle mesure cette affirmation de la primauté de la raison suffirait à mouvoir toute l'humanité.

Quoiqu'il en soit, ce livre monumental et très fortement documenté, écrit sans autre passion que celle de l'homme, ce livre constitue un avertissement dont il est impossible de ne pas tenir compte.

Bien sûr que il y a quelque chose d'un peu confondant et humiliant à songer que l'homme est mis au pied du mur et que la conversion ici est la seule condition, l'unique condition de son salut - de son salut, même temporel.

Mais cette prise de conscience du problème, si elle en souligne l'urgence, cette prise de conscience n'est pas nouvelle puisque les hommes n'ont jamais cessé de se trouver en face d'eux-mêmes comme en face d'un problème. Et tout récemment, Sartre, dans ce petit livre qui s'appelle Les mots, dont la première partie est un pur chef-d'œuvre, constitue un des plus beaux monuments de la littérature de l'enfance, dont la seconde partie est l'aveu très clairvoyant et très lucide et très sincère, d'un échec. Sartre, lui aussi, comme tant d'autres, Sartre dans une perspective très originale étant donné sa propre histoire, puisque il a connu une enfance choyée où il était l'objet de l'idolâtrie de trois personnes dont il était le centre au point que, il n'a jamais eu, comme il dit, de sur-moi, il n'a jamais été axé sur un autre, ce sont les autres qui se sont penchés sur lui et qui lui ont donné le sentiment d'une importance capitale. Et c'est peut-être précisément cela qui a constitué pour lui l'amorce de ce problème qu'il n'a cessé de se poser, à savoir : " D'où puis-je tirer mon mandat de vivre ? "

Il a, il a eu, de très bonne heure, cette impression que c'était trop facile, qu'il vivait dans un monde fabriqué pour lui par des êtres qui jouaient une espèce de cabotinage affectueux et qui faisaient, faisaient de lui un petit cabotin qui n'avait qu'à entrer dans le jeu pour être comblé et pour répondre à la vision héroïque que les gens qui l'idolâtraient avaient de lui.

Mais toute sa vie, il a poursuivi, au fond, ce mandat de vivre ; d'où peut venir ce mandat de vivre dont le seul nom signifie assez que la vie est pour lui un problème, un problème qu'il aurait pu résoudre dans la foi chrétienne, mais cela lui a échappé, étant donné l'ambiguïté du milieu où il vivait, bien qu'il fût, semble-t-il, très disposé à l'acceptation de cette foi, solution qu'il a cherchée plus tard dans cette sorte d'immortalité que peut donner la célébrité d'un écrivain ?

Il est tout à fait remarquable que, comme Simone de Beauvoir cherche à se faire aimer ainsi qu'elle l'avoue dans La force des choses, cherche à se faire aimer de son public, c'est-à-dire a besoin de prolonger son existence dans l'amour des autres et cherche dans cet amour des autres une compensation à une immortalité à laquelle elle ne peut croire, Sartre cherche une immortalité dans une postérité qui l'envahira, qui l'investira et dans laquelle il ne cessera de demeurer à moins que le monde ne s'achève dans la catastrophe, dont Jaspers nous rappelle la menace.

Car évidemment, si l'humanité cesse d'exister, ç'en est fini et Sartre s'en aperçoit. Si le monde aboutit à la destruction de soi, évidemment que toute l'immortalité qu'il a postulée et qu'il a cherchée à travers son oeuvre d'écrivain, la seule chose qui pouvait le rattacher à l'existence et l'ancrer dans une espèce de réalité solide, tout cela lui sera enlevé et tout sera terminé par un échec. D'ailleurs, cet échec, il le constate dès maintenant puisque, un des derniers mots de son livre, c'est que " il est quelqu'un qui ne sait pas que faire de sa vie. "

Il n'a donc pas résolu le problème mais le problème demeure. le problème que nous sommes, ce problème inévitable dès que l'on réfléchit, ce problème qui a engendré tout l'effort de la pensée, ce problème qui a jeté l'homme dans la connaissance et dans la transformation de l'univers, ce problème qui nous passionne tous, puisque enfin nous sommes tous des hommes et que rien de ce qui est humain ne nous est étranger.

Nous en sommes tous, finalement, au même point que nos frères humains. Nous sommes tous devant cet impératif exprimé admirablement par Camus dans L'homme révolté : "L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est. " C'est là quelque chose d'admirable : l'homme ne peut pas se résigner à ce qu'il est, il cherche les raisons de vivre parce que il y a une part de sa vie, évidemment, qui dépend de lui.

Nous connaissons ce paradoxe, puisque nous le vivons à chaque instant du jour, nous connaissons ce paradoxe d'un être qui est jeté dans l'existence, sans l'avoir demandé, qui n'a pas choisi de vivre, qui n'a rien choisi, qui est entièrement préfabriqué, aussi bien dans sa texture physiologique, que dans son héritage psychologique, que dans son milieu social, qui est entièrement préfabriqué, qui est un morceau d'univers, un point d'intersection des forces obscures qui sont à la base de l'évolution physique, ce paradoxe que cet être, en même temps, soit responsable de lui-même, ne puisse finalement vivre sans se choisir, sans avoir d'ailleurs aucune espèce de donnée ferme pour se choisir.

Car, s'il est parfaitement clair que l'homme se rend compte de ce hiatus, se rend compte de cette marge, se rend compte de cet inachèvement, se rend compte que la biologie a un certain moment cesse de le porter, il ne sait pas dans quelle direction il va opérer un revirement qui ferait de lui la source de sa propre vie.

Vous vous rappelez le mot du paysan bavarois rapporté par Jaspers. Deux paysans devisent, l'un dit à l'autre : " C'est embêtant, mais Darwin semble avoir raison, l'homme descend du singe. " A quoi l'autre répond : " Oui, mais moi je voudrais bien voir le singe qui le premier s'aperçut qu'il n'en était plus un ! ".

Et, il est évident que cette prise de conscience du singe, qui s'aperçoit qu'il n'en est plus un, elle est, chez nous, constante et, à certains moments, elle nous atteint avec une acuité bouleversante parce que nous sentons bien que nous sommes singe, autrement dit que nous sommes animal, que nous sommes végétal, que nous sommes minéral, que nous sommes cosmique des pieds à la tête, nous, nous sentons parfaitement tout ce qu'il y a en nous de préfabriqué et davantage, nous sentons avec plus de force encore toutes les forces de l'univers qui s'agitent en nous.

 

 

Car, comme nous l'avons remarqué des centaines de fois, le problème de l'évolution n'est pas pour nous un problème gratuit : c'est notre problème. L'évolution ne concerne pas un passé que nous pourrions simplement regarder à la lumière de la paléontologie. L'évolution est, en nous, bouleversante : elle nous atteint, elle nous propulse, elle nous meut, elle nous désaxe et nous envahit, elle nous donne le vertige parce que il s'en faut que nous ayons donné, à cette formidable explosion cosmique, sa conclusion raisonnable.

Nous sommes mus, la plupart du temps, par des énergies cosmiques qui sont restées brutes, qui sont restées océaniques, qui sont restées obscures, incompréhensibles et qui, qui ont d'autant plus d'empire sur nous que, précisément, nous n'en connaissons ni l'origine, ni la fin.

Et je pense au problème sexuel. Il est évident que, pour l'immense majorité des hommes, il s'agit là d'une continuité rigoureuse entre l'élan qui a donné lieu à tous les rameaux de l'évolution végétale et animale et que il n'y a aucune différence entre cette impulsion en l'homme et cette impulsion dans les animaux qui nous entourent. C'est aussi obscur, c'est aussi brutal, c'est aussi ensorcelant, c'est aussi coupé de la finalité biologique, je veux dire de la reproduction, la plupart des hommes n'y songent aucunement, que chez les animaux. Il est donc vrai que, pour la plupart des hommes, ils demeurent dans la matrice cosmique, qu'ils sont un pur produit de l'univers et que, il n'y aurait aucun problème, si, il n'y avait pas chez eux cette étincelle de conscience, si, ils n'étaient pas amenés à constater à certains moments que, il y a un hiatus, qu'il y a un vide, qu'il y a un trou, qu'il y a une marge, que tout n'est pas contenu dans cette préfabrication, qu'il peut inventer des solutions et, justement, Jaspers nous en fait prendre conscience brutalement.

Toute la puissance technique où l'homme pouvait situer sa propre grandeur aboutit à cet abîme : cette puissance technique ne suffit pas. C'est elle, au contraire, qui nous amène au suprême danger, ce qui ne veut pas dire qu'il faille la supprimer, aucunement, c'est d'ailleurs absolument impossible. On ne revient jamais en arrière dans ce choix, tant que, il y a des hommes qui sont des porteurs de la civilisation, mais il reste que cette puissance technique ne suffit pas et que l'immense majorité des hommes, puisqu'ils s'engagent dans cette course aux armem.. aux armements et ne mettent leur espoir que dans cet équilibre de la terreur, la plupart des hommes ne voient pas comment en sortir. Ils sentent bien l'immensité du problème, mais ils ne voient, ne voient aucunement la solution.

Problème, donc, nous le sommes des pieds à la tête, comme nous sommes cosmiques, des pieds à la tête. Et pourtant, ce n'est pas, ce n'est pas là tout l'homme, puisque nous nous apercevons que nous ne sommes pas entièrement des animaux et qu'il y a en nous une initiative à prendre et une création à accomplir.

Dans quel sens ? Dans quelle direction ? Avec quels moyens ? En vue de quelle fin ? C'est ce qui est absolument imprévisible. Nous savons, d'ailleurs, que ce qui a contribué à la civilisation, c'est d'une part les besoins, les besoins humains, les besoins physiologiques qui conditionnent notre subsistance (il faut boire, manger, respirer, dormir, se reproduire), c'est d'une part, ce qui peut répondre et satisfaire à ces besoins, et d'autre part, c'est : paradoxe, le danger d'une liberté à peine entrevue.

Car, c'est peut-être là ce qui a donné le plus d'ampleur au mouvement civilisateur, c'est que l'homme a compris que, s'il ne pouvait subsister sans satisfaire à ses besoins organiques, sans manger, boire, dormir et le reste, il a aussi entrevu vaguement que, il portait en lui un explosif terrifiant qui est le pouvoir de disloquer sa nature, de bouleverser son être propre, d'interférer enfin avec sa propre nature, en vertu même de cette prise de conscience, encore très confuse, mais qui, immédiatement, a donné aux hommes le sens d'un danger immense.

Et, si les hommes se sont développés en se multipliant, ils ont dû naturellement s'organiser : le groupe à nourrir, à entretenir, à perpétuer exigeait déjà un embryon d'organisation. L'outil, d'ailleurs inventé, même le plus primitif, ouvrait une issue, prolongeait les sens de l'homme, lui donnait une puissance plus grande qui n'a cessé de s'amplifier dans l'outillage contemporain mais, en même temps, à mesure que le groupe grandissait, grandissait aussi le danger du désordre et de la destruction qui pouvait provenir d'une improvisation d'une liberté, encore à peine devinée et qu'il était impossible d'exprimer.

Voyons, sommes-nous aujourd'hui même, sommes-nous en état d'exprimer ce qu'il y a dans ce mot, ou sur ce concept de liberté ? Je ne le pense pas : la plupart des gens seraient absolument incapables de donner une définition satisfaisante de la liberté. Quoiqu'il en soit, dès que l'homme a entrevu qu'il n'était plus un animal, il a eu le sens tragique d'une responsabilité beaucoup trop lourde pour ses forces et qu'il fallait, en tous cas, endiguer sérieusement pour prévenir les catastrophes.

Et, c'est pourquoi, avec l'accroissement du groupe, avec le développement de l'outil, avec un sens accru du danger de la liberté, le groupe a fini par se cerner, s'entourer, se ceinturer, se protéger par des lois et des coutumes qui avaient une force obligatoire et qui maintenaient la cohésion du groupe autant qu'il était possible à l'intérieur jusqu'à ce que, les groupes se multipliant, il fallut songer à maintenir la cohésion du groupe contre les autres groupes, jusqu'à ce qu'enfin nous arrivions à cette étape où, la terre étant maintenant distribuée entre différents états, elle ne se prête plus à un partage et devienne de plus en plus étroite, pour une population de plus en plus dense.

Quoiqu'il en soit, le problème n'a jamais cessé de se poser et, aujourd'hui, il se pose avec plus d'acuité que jamais parce que, si les contraintes collectives sont de plus en plus étroites, si les solidarités matérielles sont de plus en plus rigoureuses, si les dictatures surgissent sur tous les points de la terre, il reste que la foi intérieure, la conviction intérieure ne les remplit plus.

L'homme a été amené à douter de toutes les traditions. Et les catastrophes si nous les limitons à l'Europe, les grandes catastrophes des deux guerres mondiales ont évidemment provoqué un effondrement de cette confiance que l'on pouvait mettre dans des relations codifiées reposant sur des principes reconnus que l'on pouvait trahir dans les faits, mais que la plupart des gens tout de même reconnaissaient comme une norme qui les obligeait au plus intime d'eux-mêmes.

Ce à quoi nous sommes aujourd'hui constamment mêlés, c'est le refus de toutes les valeurs posées a priori, c'est la remise en question totale de l'homme et, par conséquent, de tout ce que l'homme a pu inventer comme solution pour préserver sa subsistance, pour assurer des relations harmonieuses à l'intérieur des groupes ou d'un groupe à l'autre.

C'est cette remise totale en question, généralisée comme elle l'est aujourd'hui, qui entraîne d'ailleurs un scepticisme qui, a priori en quelque manière, donne tort à toute tradition, dès qu'elle se présente sous son nom. C'est cette remise en question qui nous oblige nous-même, fort heureusement d'ailleurs, fort heureusement, à refaire chaque jour notre synthèse, à redécouvrir chaque jour nos raisons de vivre, à refuser nous-même d'être liés à notre passé, comme si nous ne pouvions être simplement la continuation de nous-même. C'est en cela que nous pouvons sympathiser à fond avec tous les hommes de notre époque, dans ce sens que nous sommes les premiers, je veux dire les plus enthousiastes, à nous remettre en question.

Il est absolument impossible de se sentir étranger au reste du monde, impossible de ne pas consentir à l'épanouissement technique de l'humanité, impossible de se soustraire à tout ce que les découvertes en psychologie, en paléontologie ou ailleurs, en biochimie et en physique peuvent nous apporter si l'on n'a, au fond de soi-même, cette exigence radicale de se remettre constamment en question.

Il n'y a jamais de solution définitivement donnée. Il faut chaque jour tout recommencer parce que, dès que, sous les mots, ne circule plus la vie, dès que il n'y a plus un contact originel pour nourrir leur affection, on tourne dans un cercle d'un matérialisme logique qui est le pire de tous les matérialismes puisque, sous le couvert de la pensée, en réalité, il ne fait que perpétuer la pesanteur.

Mais comment allons-nous sortir d'une telle nécessité ? Comment allons-nous échapper à tous ces problèmes ou plutôt comment allons-nous, du problème que nous sommes, obtenir une solution ? Dans une direction que nous pourrons suivre dans un constant renouvellement sans doute, mais enfin dans une direction qui, elle, aura chance d'être la bonne et valable pour tous.

il faut naturellement si nous voulons déboucher vers une issue, il faut naturellement observer le mouvement le plus spontané de l'homme et nous en avons ici une révélation en gros plan dans le fait que, il y a dans le monde contemporain une volonté d'indépendance, un refus de soumission, un refus de servitude, un refus d'esclavage à une échelle planétaire: partout, les hommes se réveillent et refusent la soumission. Ils la refusent en droit, ils la refusent en théorie, ils la refusent passionnellement. C'est déjà beaucoup.

Bien sûr que, il est beaucoup plus facile de dire non, il est beaucoup plus facile de refuser un joug qui se présente comme tel que de définir le sens de la liberté. Il est beaucoup plus facile de s'indigner contre la servitude que de découvrir le sens de la dignité mais, je vous l'ai dit mille fois, c'est sous cet aspect négatif que se présente en général la révolte de celui que Camus appelle précisément l'homme révolté.

C'est sous cet aspect négatif : il voit bien ce contre quoi il se rebelle, il voit bien ce qu'il refuse, il voit très mal ce vers quoi il prétend aller. Nous savons d'ailleurs, en fait, rien n'est plus facile que de renverser un régime établi. La difficulté c'est, le lendemain, de nourrir tout un peuple et de continuer à faire fonctionner des services qui sont indispensables, mais qui sont détachés du centre auquel ils adhéraient jusqu'ici.

Se révolter : premier acte, admirable, indispensable, à condition que cette révolte soit générale, qu'elle soit universelle, qu'elle porte non pas seulement sur ce que nous subissons au-dehors, mais sur ce que nous subissons au-dedans.

Et c'est d'ailleurs là précisément l'énorme difficulté : c'est que, si nous voyons bien l'impossibilité de nous soumettre à un autre - j'entends d'être traité comme un instrument - s'il y a en nous une rébellion spontanée contre quiconque use de nous d'une manière quelconque comme d'un moyen, si nous refusons d'être des, des bouche-trous de l'ennui des autres, quitte à être oubliés quand ils seront pourvus ailleurs.

C'est évidemment parce que nous avons le sentiment que, il y a en nous une valeur, une valeur particulière, une valeur unique, une valeur, nous disons personnelle, encore que ce mot soit plein d'ambiguïté. Mais nous sommes très mal protégés contre l'envoûtement des servitudes intérieures et, si l'indignation constitue un levier magnifique pour nous soustraire à l'empire des autres, à la servitude qu'ils nous veulent imposer, rien n'est plus difficile pour nous que de nous soustraire aux servitudes intérieures, parce qu'elles paraissent justement intérieures, elles paraissent personnelles, elles paraissent constituer le fond de notre être, elles semblent inséparables de nous. Nous les voyons comme des traits de caractère et nous nous identifions avec elles comme si nous pouvions exister sans elles et, de fait, la plupart des gens qui se racontent, qui tiennent leur journal, ne font que raconter leur biologie et les servitudes que cette biologie leur impose. Ils se traitent eux-mêmes, ils se regardent comme un objet dont ils exposent les caractères préfabriqués.

II y a très peu d'êtres qui se remettent en question fondamentalement eux-même et qui refusent d'être ce qu'ils sont. La plupart de ceux qui ont écrit sur eux-mêmes, la plupart de ceux qui ont été les apologistes les plus éloquents de la révolte, n'ont pas bouclé la boucle, ils n'ont pas réussi à sortir d'eux-mêmes : ils ont plutôt magnifié un des aspects de leur caractère qu'ils ont tenu pour essentiel, dont ils ont fait un absolu et ils se sont enfermés, sans s'en apercevoir, dans la prison d'eux-mêmes.

Car évidemment que, si la révolte a un sens, et elle doit être totale et porter, non seulement sur les obstacles du dehors, mais beaucoup plus encore sur les obstacles du dedans car, finalement, l'homme qui est cet esclave au dehors qui est menacé par la mitraille, qui ne peut échapper à une violence irrésistible, qui n'a le choix qu'entre une mort peut-être inutile ou une soumission servile.

Cet homme peut toujours mépriser celui qui l'asservit, il peut toujours attendre, penser que il y aura un sursis, qu'un jour, ce régime sera aboli, que la liberté extérieure sera de nouveau possible, qu'il faut se ménager pour ne pas éteindre le flambeau de la civilisation, conserver toutes les valeurs sous le boisseau jusqu'à ce que on puisse les révéler au grand jour.

Donc, l'homme esclave comme Epictète nous l'a appris, l'homme esclave peut prendre sa revanche. Mais quelle revanche prendre sur ces forces intérieures à nous-même comme l'ambition, comme l'appétit de dominer, comme le désir sexuel, comme tant de ces manifestations congénitales qui font corps avec nous et qui font que nous réagissons à chaque instant en vertu beaucoup plus de nos humeurs et de nos sécrétions glandulaires que en vertu d'un raisonnement libre et pondéré ?

Enfin, c'est déjà un premier départ, un premier départ que cette révolte passionnelle contre les attaches extérieures. C'est déjà une chose digne d'admiration, puisque c'est le commencement d'une libération possible. Quand l'homme refuse d'être un objet, d'être un instrument, d'être un moyen en vue d'une fin étrangère à lui-même, il est déjà sur la voie de sa libération.

S'il comprend que, il ne peut être l'instrument d'un tyran, c'est-à-dire d'une volonté extérieure à la sienne, il entrevoit déjà que sa vraie vie est une vie dont il doit être lui-même la source. Et c'est par là peut-être qu'il commencera à entrevoir qu'il a à se soustraire à ses servitudes intérieures.

Je comprends bien que, si tout ce qui est en moi n'est pas de moi, je suis un objet exactement comme les animaux portent en eux les instincts auxquels ils obéissent avec une violence inouïe à certains moments, jusqu'à s'entre-tuer pour les satisfaire, mais auxquels ils sont incapables de résister. Tout ce qui est en eux n'est pas d'eux. La différence entre eux et nous ne peut être que là, précisément : il faut que tout ce qui est en nous finisse par être de nous. C'est quand nous serons la source de notre existence que nous serons enfin des hommes.

Et là, est le vrai problème pour chacun de nous : se faire homme, se faire homme. C'est par là que nous pouvons constituer une sorte d'universalité avec tous les esprits capables de penser. C'est là peut-être le commun dénominateur le moins discutable, le plus universel, enfin celui qui peut toucher toute conscience humaine : nous avons à nous faire homme. Nous ne naissons pas homme et c'est là, évidemment, une erreur radicale, une erreur sans cesse recommencée, une erreur aussi tragique qu'elle est séduisante : croire que l'homme naît homme. Non, l'homme ne naît pas homme, il est candidat à son humanité, il porte en lui la possibilité de se faire homme et tout le problème est là.

C'est donc finalement, au cœur de notre réalité, cette distance de nous-même à nous-même qui constitue le levier de toute ascension. C'est parce qu'il y a une distance infinie de nous-même à nous-même que nous sommes un problème, des pieds à la tête. Comment franchir cette distance ? Comment cesser de nous subir en refusant de subir la dictature des autres ? Comment refuser de nous subir nous-même ? Voilà la question.

Il semble impossible que tout ce qui est en nous, soit de nous. Marx qui revendique pour l'homme une position de créateur, qui affirme que l'unique manière pour l'homme d'entreprendre sa libération, c'est d'abord de refuser un créateur. Un créateur, c'est l'être dont je dépends totalement, à qui je dois tout. C'est absolument impossible d'imaginer une libération quelconque si je dépends à ce degré d'un créateur. Je suis a priori sa chose, je dépends radicalement de lui et le problème de ma libération n'a aucun sens. Il écarte donc Dieu a priori, enfin le dieu traditionnel qui est probablement un faux dieu d'ailleurs, il écarte a priori ce dieu traditionnel parce que ce dieu apparaît comme la négation de l'homme créateur.

Mais où se situera cette création ? Car enfin Marx est né comme tout, tout, tout, tout un chacun, il est né d'un homme et d'une femme, il est né sans l'avoir voulu, il a été jeté, jeté dans l'existence, sans l'avoir choisie. Alors où se situe cette création ? Qu'est-ce qu'elle peut signifier ? Est-ce simplement le développement d'une technique entraînant des rapports de production différents entre les hommes jusqu'à l'abolition des classes ? Est-ce simplement ce progrès technique qui pourra faire éclore en nous cette puissance créatrice où nous devrons notre être qu'à nous-même ?

Question difficile parce que le problème, outre qu'il est mêlé au développement de la technique qui détermine des enthousiasmes bien légitimes, mais qui, sans doute, sont encore souvent passionnels et ne voient pas qu'il y a à l'épanouissement de la technique une limite, c'est-à-dire qu'il faut à la technique autre chose qu'elle-même, qu'il lui faut une âme, qu'il lui faut une fin, qu'il lui faut une direction, qu'il faut pouvoir la contrôler et s'en rendre maître.

Outre que la technique détermine un vertige de satisfaction et d'émerveillement, bien légitime encore une fois, il est évident que le fait que, on est ensemble peut, en quelque, en quelque, en quelque manière, opérer un transfert du problème.

On peut dire, bien sûr, que tout seul, je ne peux rien mais, comme dit Francis Jammes, ensemble nous pouvons tout et il n'est pas à nier en effet que, ensemble, a une profonde signification et que ce que, un homme ne peut pas à lui seul, il est à présumer que il le pourra avec d'autres.

Mais encore, est-ce toute la solution ? A supposer que le communisme qui domine déjà la moitié de la terre s'étende au monde entier, serait-ce la solution ? L'homme va-t-il naître de cette domination, de cette dictature universelle à laquelle rien n'échappera ? Il est de toute évidence que ensemble n'a de signification que si le niveau monte, que si le niveau monte, que si le niveau monte et que si, et que si finalement, ensemble nous accédons chacun à une source dont chacun est, à sa manière, l'origine.

Nous voyons bien, n'est-ce pas, que tout le prix de la méditation, de la réflexion, de la connaissance, de l'art, de l'amour, c'est d'être un phénomène, c'est d'être une réalité, c'est d'être un événement exempt de toute contrainte, de toute contrainte, un événement qui jaillit du dedans, un événement intérieur, un événement originel, un événement aussi qui nous rend universels.

Et c'est là justement, et c'est là seulement que l'on peut joindre ensemble et seul, c'est là que le concours avec les autres et la solitude de la pensée et de la méditation peuvent se conjuguer en s'amplifiant, en s'accroissant, c'est quand, en vertu d'un événement qui est intérieur, qui est valeur originelle, nous devenons, du même coup, universels.

C'est quand chacun de nous devient un foyer de lumière qui se réfléchit sur tous les autres et qui accroît celle de tous les autres et réciproquement, c'est alors vraiment que ensemble nous devenons des hommes parce que ensemble nous accédons à notre intériorité, ensemble, nous devenons source et origine.

Mais source et origine de quoi ? Source et origine comment ? Autrement dit, comment, comment ? Autrement dit, comment est-ce que nous allons échapper à la nécessité d'exister ? Comment est-ce que nous allons-nous échapper à ce fait que nous sommes là sans l'avoir voulu, que nous sommes envahis par des énergies cosmiques qui nous font, qui nous défont, qui nous propulsent vers la mort, qui s'inscrivent dans notre vieillissement, ce vieillissement dont Simone de Beauvoir exprime toutes les horreurs et aussi tout le désespoir ? Comment allons-nous échapper à tout cela ? Comment allons-nous vraiment acquérir une valeur absolument authentique et originelle qui fera de nous une source et qui constituera pour nous ce que Sartre appelle un mandat de vivre ? Comment ?

Là encore, il est de toute évidence que, seule une expérience peut, peut nous renseigner, et l'expérience la plus facile à saisir, la plus commune aussi, est celle qui comporte le moins de dialectique conceptuelle, c'est cette expérience que l'on peut appeler tout simplement l'émerveillement, l'émerveillement... Nous devons infiniment à l'émerveillement dans ce sens que l'émerveillement qui est le caractère intuitif, l'émerveillement nous fait sortir de nous-même, je veux dire nous arrache à ce moi qui n'est qu'un résultat, à ce moi biologique, à ce moi possessif ; à ce moi qui est simplement la somme de toutes les préfabrications qui constituent notre être avant l'intervention de notre liberté.

Nous n'échappons à ce moi normalement que dans l'émerveillement parce que tout notre être est tourné vers une autre réalité, mais si précieuse, mais si proche, mais si intime, mais si intérieure qu'elle nous envahit, nous comble et nous accomplit.

Il y a des moments, n'est-ce pas, où nous décollons de nous-même, où nous nous perdons de vue, où nous adhérons à une réalité dont la présence nous éclaire, nous libère, nous élargit, nous rend proche des autres, intérieurs à tous les autres, nous fait respirer dans l'universel, en quelque manière, et nous donne le sentiment que, enfin, ça y est : nous existons, nous existons...

Nous existons, bien sûr, non pas dans le sentiment égoïste d'un attachement à nous-même, mais nous existons au contraire dans une libération si profonde que notre joie de la source qui jaillit en nous, que cette joie est encore une joie, une joie donnée. C'est une joie transparente, c'est une joie de générosité, c'est une joie où s'épanouit l'amour.

Et c'est là quelque chose qui atteint une intensité extraordinaire : je veux dire que c'est là, la réalité de la réalité. Il n'y a aucun doute que cette expérience où l'on décolle de soi, où l'on cesse de se regarder, où l'on se voit à travers une présence illimitée qui fait reculer tous les murs de séparation, il est évident que cet état où l'on communie avec d'autres qui sont d'ailleurs dans la même situation, qui respirent le même climat, qui se trouvent en face du même chef-d'œuvre, qui vivent la même musique, qui sont attelés à la même recherche, qui aboutissent au même palier où toutes les solutions semblent se joindre, il est évident que cette situation peut justifier finalement cette vocation de créateur dans la mesure précisément, où, en nous récupérant sur tout l'être préfabriqué que nous avons subi jusqu'ici, nous faisons de tout nous-même une offrande et un don.

Si vous le voulez, pour reposer votre attention, songez à ce mot admirable de Anne Philipe disant de son mari ou disant à son mari, au-delà du voile : " Toi seul me voyais, moi seul te voyais et maintenant, je demeure dans un monde sans regard. " Ce mot inimitable, ce mot qui ne peut pas avoir été écrit sans avoir été vécu, ce mot qui porte la vie, qui mérite de traverser les siècles, tellement il va au coeur du problème, ce mot a un sens de réalité plénière : on sent - et Anne Philipe le dit - on sent, en effet, que toute la vision du monde, que toute la réalité de la vie tient en cet échange où l'un voit l'autre comme son vrai moi, où l'un trouve en l'autre, son espace dans l'offrande mutuelle qu'ils sont l'un à l'autre.

Il y a quelque chose d'analogue, il y a quelque chose de tout à fait semblable dans cette expérience que je ne cesse d'évoquer, cette expérience d'une rencontre intérieure à nous-même qui nous jette au coeur de notre intimité, qui soudain nous fait passer du dehors au-dedans en nous introduisant dans un dialogue où nous sommes suspendus, à unePrésence que l'on n'a pas besoin de nommer puisque on la reconnaît toujours, bien que on ne la connaisse jamais. Je veux dire qu'elle n'a pas besoin d'être cernée, elle ne peut pas l'être plus que la présence de l'amour. Il est évident que Anne Philipe, dans le mot que je viens de rappeler, sous-entend une vie domestique avec tous ses soucis quotidiens, avec tous ses petits calculs de budget, avec toutes ses préoccupations de logement, tous ses rapports avec les fournisseurs et enfin tout ce peuple innombrable dont chacun de nous dépend.

Mais ce n'est pas cela, évidemment, qui constitue l'essence du dialogue : l'essence du dialogue est constituée par un échange si profond, si total que, il détermine le jaillissement même de l'être. La vie est tout entière dans cette source et cette source ne jaillit que dans la réciprocité du dialogue et il est évident que nous en sommes là. Je veux dire que, si l'homme peut être un créateur, c'est dans la mesure précise où un certain événement le révèle à soi en l'introduisant dans un dialogue d'amour. C'est là qu'il peut se rassembler tout entier, se saisir intégralement pour faire de lui une relation, une offrande, un don où son existence, justement, est tout entière de lui. Comme la femme par le oui qu'elle prononce, par le oui nuptial qui l'engage dans le mariage, se fait épouse, se fait épouse... et construit sa maison par ce oui nuptial change d'être - en même temps que l'homme, bien sûr - change d'être en atteignant à ce niveau où tu est moi, où l'on change de moi en échangeant une réalité infinie qui devient la vie de la vie.

Il est évident que c'est à ce point que on peut dire que l'homme tient tout son être de soi. C'est quand il devient tout entier amour, puisque cet amour, c'est l'acte le plus libre qu'il puisse poser, l'acte qui le libère, l'acte qui le détache de sa souche cosmique, qui tranche le cordon ombilical, qui fait vraiment de lui un commencement, une source et une origine, c'est là seulement que nous pouvons saisir l'homme créateur.

Et il est clair que cela seul, je veux dire cette expérience seule peut rejoindre cette immense revendication du monde contemporain, qui est l'honneur d'ailleurs du monde contemporain, cette revendication d'aséité : l'homme veut être par soi, et il a raison. C'est le cas de tout esprit. Tout esprit est nécessairement existant sans l'avoir voulu, mais il faut, pour que, il, il atteigne à lui-même, qu'il ne tienne son être que de lui. Il a donc à se reprendre, à se ressaisir tout entier, à se récupérer sur toutes les nécessités et il ne peut le faire que par cette démission totale qui fera de lui une offrande.

Et nous voyons tout de suite ici - et c'est très important - que il y a dans la revendication de l'homme créateur, il y a dans cette revendication qui est au coeur du monde moderne, il y a en même temps une possibilité d'humilité totale et les deux mouvements convergent l'un vers l'autre. Car justement si c'est uniquement par l'amour que l'homme s'accomplit, que l'homme tranche ses adhérences qui le rivent à l'univers extérieur en, en emportant d'ailleurs tout cet univers avec lui, parce que tout cet, tout cet univers, finalement, est notre corps. Tout cet univers, nous le sommes. Tout cet univers, nous en sommes inséparables et, comme nous en dépendons, il dépend de nous et comme il nous porte au début, nous avons à le porter et nous avons à le réengendrer précisément dans cette connaissance d'amour qui lui donnera un visage intérieur.

Nous avons remarqué bien souvent que la matière est indéfinissable, mais que le monde physique n'est pas du tout et n'est pas nécessairement extérieur à l'esprit. Que le monde physique n'a jamais cessé d'être l'objet de l'étude de l'homme. Que dans le monde physique en cherchant à l'ordonner, à le construire rationnellement, à établir des relations intelligibles, enfin à lui donner une dimension humaine, l'homme n'a jamais cessé, au contact du monde physique, de s'élargir, de se purifier, d'atteindre à la lumière, de s'émerveiller devant une source jaillissante.

Il n'y a donc pas de contradiction entre le monde physique et la vie de l'esprit, parce que l'homme ne peut pas aborder le monde physique, sinon justement à travers les exigences de son esprit. L'homme ne peut pas ne pas chercher, dans l'univers physique, dans l'univers physique un réseau intelligible. Il ne peut aborder les phénomènes que pour les comprendre ; c'est-à-dire que pour les ordonner rationnellement et finalement, et c'est le cas de la science contemporaine, que pour les construire. Car, actuellement, c'est l'entreprise du savant, non pas d'étudier les choses comme elles sont, mais de les aborder avec une problématique précise, de planifier en quelque sorte son expérience, de l'organiser de manière à ce que les phénomènes prennent la forme de la raison.

Or, il n'y a jamais eu de contradiction en réalité entre le monde physique et l'intelligence humaine. Et l'intelligence humaine a toujours su s'émerveiller devant l'univers physique parce que, dans cet univers, elle a deviné, elle a perçu une Présence. On ne saurait évidemment s'émerveiller, on ne saurait être frappé de respect devant un univers qui serait uniquement aveugle, livré au hasard.

Si nous nous enchantons devant l'univers, s'il est la source de tant de connaissances, s'il a donné lieu à tant d'œuvres d'art, si nous-même ne cessons de nous étonner de ses mutations et de la splendeur qu'il nous donne de contempler, c'est qu'il y a un lien, un lien très étroit entre lui et nous, un lien indissoluble. C'est que nous sommes lui comme il est nous, c'est que nous formons un seul tout, c'est que l'évolution finalement, c'est la gestation de la pensée dans l'univers tout entier. Mais cette pensée ne serait pas une pensée si elle n'était pas justement une liberté, une autonomie, une source, un jaillissement, un commencement, un espace, une origine, enfin un amour, un amour...

Et justement parce que c'est un amour, c'est nécessairement un événement d'humilité, un évènement ..... [ La fin de cet entretien n'a pas pu être enregistrée.]

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir