A lausanne, le 25 février 1962, Sexagésime.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Quand on lit, chers amis, quand on lit une page d'un mystique comme saint Jean de la Croix et j'avais l'occasion cette semaine, justement, de reprendre " Le Cantique Spirituel " et singulièrement cette strophe admirable, ou saint Jean de la Croix dit : " Réjouissons-nous, mon bien-aimé, allons nous voir dans ta beauté ". Et le commentaire qu'il en fait qui est absolument extraordinaire, ce commentaire dont le lyrisme débordant où le mot " beauté "revient une vingtaine ou une trentaine de fois dans quelques lignes : " Allons-nous voir dans ta beauté: je me verrai dans ta beauté, je serai moi dans ta beauté et tu seras moi dans ta beauté..."

Impossible de dire ces mots sans se rendre compte que, pour saint Jean de la Croix, comme pour tous les mystiques, le contact avec Dieu est celui qui suscite la vie, l'enthousiasme, parce que, il s'agit d'un lien nuptial, d'un lien où la personne s'échange dans le plus profond, dans le plus intime d'elle-même avec Dieu, où la personne se constitue dans ce don et dans cette offrande et où elle n'est jamais, jamais lasse de s'émerveiller, parce que, elle ne cesse jamais de grandir et de s'accomplir.

Et, entre ces pages du mystique, entre ces pages - d'une suprême poésie et d'une suprême grandeur - et la religion de nos paroisses, on a l'impression que, il s'agit d'autre chose. Il semble que, dans nos paroisses, on soit endormi, chloroformé, et que la vie religieuse y soit un pensum, un devoir, quelque chose qu'il faut accomplir parce que on est soumis à une puissance par le jugement de laquelle on devra passer, et qu'il est plus sûr, malgré tout, de mettre les chances de son côté.

On s'ennuie dans les églises : je m'y ennuie, je m'y ennuie si souvent, je m'y ennuie parce que on a l'impression que tout est terne et gris, on rabache des mots, on ressasse, on redit, on répète... alors que, pour le mystique, Dieu est brûlant, alors que pour le mystique comme pour Pascal, dans la fameuse nuit de sa conversion, Dieu est un feu qui ne s'éteindra plus jamais : au plus intime de son cœur. On a l'impression, dans nos paroisses que Dieu est un ennui ; c'est un devoir, c'est une espèce de personnage lointain, redoutable, émouvant quelque fois, mais, la plupart du temps, ennuyeux.

Et que de stratagèmes il faut pour circonvenir un mourant, pour lui faire accepter les sacrements parce que, justement, la vie chrétienne, du moins ce qu'on appelle de ce nom, est presque toujours, dans nos paroisses, presque toujours pour nous une sorte de rite que l'on accomplit dans un conformisme bien intentionné, cela va de soi.

Ce n'est pas une découverte, ce n'est pas une joie, ce n'est pas une jubilation, ce n'est pas un jaillissement toujours nouveau devant la Beauté de Dieu qui se communique à nous. Ce n'est pas surtout une aventure incroyable qui donne à la vie une saveur inépuisable et qui, chaque jour, fait se lever un monde nouveau.

D'où vient que la vie chrétienne, qui est issue pourtant de l'Evangile, lequel veut dire : " La Bonne Nouvelle ", d'où vient que cette vie est si terne, si grise, si morne, si banale, et que la plupart des chrétiens ressemblent à tous ceux qui ne sont pas chrétiens, vivent avec quelques scrupules de surface, exactement comme tous les autres. D'où vient cela ? D'où vient cet échec, d'où vient cet ennui ?

La science est une aventure. Si vous ouvrez un livre de sciences ou une revue de sciences qui ait une certaine tenue, à chaque page vous poussez un cri d'émerveillement, à chaque page, il y a une nouvelle découverte, à chaque page, vous êtes confronté avec une dimension inconnue de l'univers, à chaque page, vous vous extasiez devant la puissance de l'intelligence humaine qui a renversé le cours de toutes les sensations et qui a établi justement le règne de l'homme jusqu'au cœur de la matière, et qui peut maintenant, de la terre, viser les astres et envisager d'exploiter des énergies qui semblaient à jamais hors d'atteinte.

La science est une prodigieuse aventure, magnifique, qui fait le plus grand honneur à l'esprit humain ; et l'on comprend le savant qui s'y consacre avec une passion brûlante, on comprend ce mot de Branly, un des inventeurs de la télégraphie sans fil, une découverte bien ancienne comparée à celles d'aujourd'hui, on comprend ce mot de Branly, après une séance de parade où l'on avait visité son nouveau laboratoire, disant, après le défilé de tous les invités : " Eh bien ! Ca ne vaut pas, ça ne vaut pas une journée d'expériences ! "

La science est une aventure. L'art est une aventure et on pouvait voir, à certains jours, Clara Haskil, le visage décomposé, sortant d'un concert, ayant l'impression d'avoir tout raté parce que, justement, on ne sait jamais, on ne sait jamais si on est digne, on ne sait jamais si on est au niveau de la beauté, si on a pu faire passer dans ses doigts tout le chant de son cœur, et si le public a communié jusqu'au fond avec cette source éternellement jaillissante qui a fait naître au cours de l'histoire tous les chefs-d'œuvre.

Et l'alpinisme aussi est une aventure, et des hommes, armés d'un courage magnifique, aiment ce goût du risque ; ils s'exposent eux-mêmes, ils se risquent eux-mêmes parce que ils veulent connaître à la fois la grandeur du danger et la splendeur de vivre. Exposant leurs vies, ils en savourent mieux le prix; ayant échappé aux périls, ils vivent avec un cœur plus ardent et plus joyeux.

Et ceux qui sont incapables de se produire eux-mêmes, incapables de créer des chefs-d'œuvre, incapables de courir un risque illimité, ceux-là assistent à des matches, ils vont se geler pendant des heures pour suivre la balle sur la glace et ils n'ont pas tort, ils n'ont pas tort. C'est une manière, justement, de voir se déployer et l'adresse, et l'agilité, et la grâce, et la force musculaire, tant de choses où le corps humain s'exprime d'une manière multiforme et inépuisable, en faisant état de tous ses moyens.

Et nous, que faisons-nous ? Que faisons-nous alors que des milliers de gens vont se geler pendant des heures pour assister à une compétition sportive ? Nos églises, si souvent, en dehors de la messe obligatoire du dimanche, nos églises sont si difficiles à remplir parce que, on s'y ennuie, parce que on s'y ennuie parce que ce n'est pas une aventure, parce que on ne comprend pas que, si l'homme crée la science, s'il crée l'art, si il invente le sport, il y a en lui une valeur encore infiniment plus grande que toutes ces créations - d'ailleurs admirables - où il s'exprime. Et c'est justement l'aventure au terme de laquelle il doit se créer lui-même, où il doit faire de tout son être une source, une origine, un espace illimité ; où il doit marquer de son empreinte l'histoire et en changer le cours, et élever toute l'humanité, et soulever l'univers, et accomplir le geste de Dieu, qui est éternel, le geste de l'amour qui donne.

Est-ce que nous sommes aveugles ? Oui, nous le sommes ! Nous ne voyons donc pas que la croix qui éclate au sommet de nos églises, cette croix qui étend ses bras vers nous, cette croix qui est notre unique espérance, est-ce que nous ne voyons pas que cette croix mesure, d'une mesure infinie, la grandeur de notre vie ? Car enfin, la croix veut dire que Dieu meurt, que Dieu meurt pour nous conquérir, qu'il y a en nous quelque chose de si formidable que, pour le faire surgir, il ne faut pas moins que la mort de Dieu, pas moins que l'agenouillement du Seigneur au Lavement des pieds.

Car enfin, comme le dit le pape, le pape saint Grégoire, admirablement: " Le ciel, le ciel, c'est l'âme, c'est l'âme du juste ! Le ciel, c'est l'âme du juste ! " Ah ! enfin, il ne s'agit donc pas de s'évader de la vie, il ne s'agit pas de tourner le dos à l'existence, il ne s'agit pas de penser à un au-delà de la mort ! ... Le ciel, c'est maintenant ! Le ciel, c'est ici ! Le ciel, c'est en nous ! Et en nous, justement, il y a une aventure encore infiniment plus passionnante que celle de la montagne à conquérir, que celle de l'univers à ordonner, que celle de l'art qui chante.

C'est de nous qu'il s'agit, c'est de nous qui devons devenir justement quelque chose de tellement précieux, de tellement grand, de tellement beau qu'il apparaisse, en effet, que le ciel est au-dedans de nous et que, à travers notre visage, la Présence même infinie, la Présence infinie se révèle et se communique.

Car finalement, l'aventure que nous avons à courir, ce n'est pas moins que celle-là : je veux dire de révéler Dieu, de le faire entrer dans l'histoire, d'inscrire sa Présence, sa Présence de lumière et d'amour dans tous les gestes de la vie.

Qui est Dieu pour les habitants de Lausanne ? Qui est Dieu pour les hommes que nous croisons dans la rue ? Qui est Dieu pour nous, en dehors de la réunion dominicale, en dehors de l'heure que nous passons à l'Eglise ? Qui est Dieu ? Un inconnu, un étranger. Nous avons une petite lueur qui nous amène à la liturgie du dimanche, une petite lueur, et après...?

Nous retombons dans nos servitudes quotidiennes et nous oublions que au-dedans de nous, ce feu continue à brûler, qu'au-dedans de nous, Dieu veut nouer avec nous une alliance éternelle, qu'au-dedans de nous, Dieu veut donner à tous nos gestes une portée, une valeur infinie, qu'au-dedans de nous, Dieu veut faire la conquête du monde, qu'au-dedans de nous, Dieu veut transparaître et se révéler au visage de nos frères.

Une immense aventure est la vie chrétienne qui engage tout Dieu, puisque Dieu n'a pas d'autre moyen d'entrer dans notre histoire que nous-même.

La connaissance du monde serait impossible sans les savants qui s'appliquent à établir un ordre rationnel dans les phénomènes. Le miracle de la musique et de l'architecture, de la peinture, de la sculpture, de la danse, serait impossible s'il n'y avait des artistes pour être les médiateurs diaphanes de cet univers de la beauté. La conquête d'une montagne serait impossible, s'il n'y avait des êtres audacieux et capables de se risquer.

Comment voulez-vous que Dieu apparaisse, que Dieu soit une réalité de la vie, qu'il soit une Présence qui s'impose à tous, joyeusement, comme la Présence la plus réelle, celle qui vivifie toutes les autres, si nous ne sommes pas capables de transmettre et de vivre cette Présence ?

Il y a des moments, j'en suis sûr. Je pense à celui où une jeune maman voit, pour la première fois, son premier enfant, son enfant, cet enfant qui était si près de son cœur, mais qui restait pour elle un inconnu, cet enfant dont elle portait la vie, mais dont elle ignorait le visage : le voilà devant elle; elle peut le reconnaître. Et peut-être le premier mouvement de l'amour dans un jeune homme et une jeune fille qui, pour la première fois, comprennent que leur vie n'aura de sens que s'ils scellent cette union qui les donnera l'un à l'autre - peut-être que dans ce moment, comme dans le moment de la naissance, y a-t-il ce frisson de l'infini, ce sentiment que en effet la vie est immense et qu'elle est une aventure inépuisable !

Et puis, l'émerveillement peu à peu s'élimine, s'use et disparaît, et on rentre dans ce train-train, train-train de la vie quotidienne qui finit par devenir un automatisme sans grandeur et sans âme.

Il nous faut donc réapprendre aujourd'hui à découvrir Dieu comme Quelqu'un, non pas comme un pensum, non pas comme un devoir, non pas comme une loi, non pas comme une obligation, mais Dieu comme la respiration même de notre vie, comme le secret qui va éclore dans le regard de ce petit enfant, qui est perceptible dans le souffle de son sommeil, et qui parfois donne aux parents le sentiment du sacré devant cet être qui a été confié à leur amour.

C'est lui, Dieu, qui est justement dans le regard de ce petit enfant. Mais toute cette profondeur... c'est lui, qui est au cœur de l'amour, cette attente éternelle ! C'est lui, dans cette conversation, dans ce dialogue du savant avec l'univers ou de l'artiste avec la beauté ; c'est lui, finalement, qui est l'aimantation la plus silencieuse, la plus secrète, d'où toutes les grandes oeuvres jaillissent, où toutes les découvertes ont leur berceau, où tous les risques, tous les courages, tous les héroïsmes ont leur ferment.

Nous voulons donc essayer aujourd'hui de nous déshabituer de toutes nos affreuses routines, et d'entrer dans cette liturgie qui devrait être tellement plus belle, tellement plus épanouissante, tellement plus dansante et chantante... Nous allons essayer de découvrir, sous toutes ces habitudes, un visage, ce visage dont parle Jacopone da Todi, un disciple de saint François, à l'aube du 14ème siècle, lorsque il parcourt toutes les routes d'Italie en chantant ses poèmes dont l'un commence par ces mots : " Je pleure parce que l'amour n'est pas aimé ".

Oui, c'est de cela qu'il s'agit : "Je pleure parce que l'amour n'est pas aimé ! " Dieu est l'amour même et rien d'autre. " Regarde en moi, disait le Christ à sainte Angèle de Foligno, regarde en moi et dis-moi si tu vois en moi autre chose que l'amour ".

Et ce mot d'amour, qui a été si prostitué, si profané, si galvaudé, ce mot, c'est un mot divin, c'est le seul qui puisse - dans la langue humaine - désigner ce ciel intérieur à nous-même, ce soleil caché en toute conscience humaine, cette tendresse dont nos tendresses sont seulement le reflet.

Nous allons donc demander au Seigneur, maintenant, de nous ouvrir les yeux, de dilater notre cœur et de nous apprendre dans le silence où sa voix se fait entendre, de nous apprendre qui il est et qui nous sommes, afin que nous sortions de cette église, non pas comme de coutume, ayant accompli un rite obligatoire, mais avec le désir de savourer, enfin, toute la grandeur de notre vie, de lui donner toutes ses dimensions, de laisser transparaître, à travers elles, le visage adorable de l'éternel amour.

Et c'est pourquoi nous allons nous recueillir pour écouter, en disant, au plus profond de nous-même, au Seigneur qui ne cesse de nous attendre au plus intime de nous, au plus intime de nous: " Seigneur, aidez-moi à révéler votre visage dans le sourire du mien ". Amen.

 

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