En 1914, à Neuchâtel. (Une méditation sur l'Evangile du dimanche qui vient...)

 

Le Père Bernard de Boissière nous précise qu'à cette époque, Maurice Zundel avait 17 ans et qu'il vivait deux années fondamentales de sa vie, quant à son orientation future, à l'Abbaye de Einsiedeln où il apprenait l'allemand. Cette abbaye Bénédictine Suisse abritait de nombreux moines qui au moment de la guerre, en 1915, ont renvoyé leurs élèves de langue française préférant se rattacher à l'Allemagne. Maurice Zundel y a passé deux ans et le texte que nous publions a du être rédigé lors d'un passage dans sa famille puisqu'il est écrit en français. Plus tard Maurice Zundel a fondé une oblature à Genève en souvenir de ces oblats.

 

Non : Criton, il est défendu de rendre le mal pour le mal et il ne faut pas tant souhaiter de vivre que de bien vivre. C'est ainsi que Socrate répondait aux instances de son ami qui cherchait à le persuader de prendre la fuite pour éviter la mort prochaine. Non, je ne saurais commettre d'injustice et fouler aux pieds les lois saintes de la patrie ; tu t'affliges de ce que je meure innocent, aimerais-tu mieux me voir coupable ? Restons-en donc là, cher Criton, et suivons le chemin par où le Dieu nous conduit. Et là-dessus, le plus sage des hommes avale intrépidement le breuvage mortel auquel il est condamné et se recouche tranquillement en discutant avec ses amis sur l'immortalité de nos Ames.

Quel esprit Messieurs, élevé au-dessus du sensua­lisme qui consume notre temps, restera froid à ce tableau sublime ? Quel jeune homme épris d'idéal, ne sera pas saisi d'un enthousiasme sincère pour le philosophe athénien ? Et cependant qu'a-t-il fait, sinon que d'être fidèle à son principe : il ne faut pas commettre d'injustices ? Comment Socrate, dira-t-on, toi qui te vantais de voir venir la mort avec indifférence, mai tenant, sans respect pour ces belles paroles, sans respect pour les lois, puisque tu veux les renverser, tu fais ce que ferait le plus vil esclave, en tâchant de te sauver contre les condi­tions du traité qui t'oblige à vivre selon les règles.

Il est vrai que tant de gens n'ont, des principes que pour ne pas les mettre en pratique, que la gloire de Socrate en a été démesurément grandie et qu'elle a souvent fait oublier une figure plus grande, plus sage, plus noble, plus sublime mille fois que lui : Jésus de Nazareth.

Le Christ, en effet, ne vécut pas pour prouver aux hommes qu'ils étaient de parfaits ignorants et il ne mourut pas pour affirmer un principe philosophique, il fit mieux. Vous le savez sans doute, Messieurs, et vous jugerez peut-être inutile d'insister sur cette affirmation et, cependant, si comme à Pierre on vous demandait : Et toi, que penses-tu de Jésus-Christ ? Sauriez-vous que répondre ? Pour Socrate, cela vous serait aisé et vous déploieriez bien vite des trésors d'éloquence pour exalter le penseur antique et son sublime désintéressement ; mais pour Jésus-Christ, quelle idée vous faites-vous de lui et en quels rapports êtes-vous avec lui ? C'est cela la question capitale dont dépendra l'orientation de votre vie.

Combien, dans toutes les classes de la société, ont sombré parce qu'ils n'avaient pas du Christ une idée arrêtée et parce qu'ils n'avaient jamais examiné le lien qui les unissait à lui ? Combien d'étudiants qui avaient reçu une formation chré­tienne dans des écoles de couvent, ont ruiné leur foi et ont ruiné leurs corps et leurs âmes dans des plaisirs honteux ? C'est que la religion était restée chez eux à l'état de surface. Ils avaient connu les dogmes, mais ils ne connaissaient pas l'esprit qui les vivifie ; ils savaient des formules, mais ils en ignoraient les principes et c'est pourquoi à l'heure de la tempête, l'édifice s'est écroulé et leurs ruines ont été grandes.

Mais comment connaître le Christ ? Vous avez ouvert Platon pour connaître Socrate, l'Evangile vous révèlera au mieux Jésus-Christ. Mat. 19, 36. Ouvrons le donc, considérons son héros sous un jour purement humain et dites-moi si un enseigne­ment présente un tel tissu de lumière et d'amour ? Socrate, le plus noble philosophe du paganisme avait dit déjà cette parole incompréhensible : il ne faut pas faire d'injustices, même à ceux qui nous en font. Mais Jésus, s'élevant mille fois plus haut qu le philosophe antique, s'écrie : " Vous avez appris qu'il a été dit : oeil pour oeil, dent pour dent, et moi je vous dis de ne point résister au mal, mais si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre, si quelqu'un veut plaider contre vous pour vous prendre votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. Vous avez appris qu'il a été dit : vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi, mais moi je vous dis : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. Aimez-vous les un les autres. Pardonnez jusqu'à 70 fois 7 fois ". Matth.5,44 et 18,21. Plusieurs fois, sans doute, vous avez entendu ces paroles, mais en avez-vous saisi la profondeur insondable ? Avez-vous compris combien elles témoignaient de la supériorité de ce génie dont les enseignements contredisaient à un tel degré les penchants mauvais de notre pauvre nature... Bienheureux les cœurs purs, bienheureux les pauvres, bienheureux les persécutés... Est-ce là l'enseignement que l'on donne à la jeunesse ? Est-ce ­là celui qu'on accorde aux pauvres et aux persécutés ?

Niez maintenant que la doctrine du Maître fut la plus belle, la plus noble et la plus géniale de toutes les doc­trines : mais sa vie, plus encore que son enseignement, abonde en contrastes merveilleux. Il s'affirmait roi et il naquit pauvre. Il voulait perpétuer sa doctrine et, à cet effet, quels disci­ples choisit-il ? Des savants comme lui, Messieurs, des philo­sophes au courant de tous les systèmes, des orateurs pleins d'éloquence ?

Non, des pécheurs ignorants et timides. Il était le Maître et il lavait les pieds de ses apôtres. Quand on lui amène la femme adultère, il ne peut que lui dire : " Puisqu'ils ne vous ont pas condamnée, je ne vous condamnerai pas non plus allez en paix et ne péchez plus ". Et quand Marie-Madeleine arrose ses «pieds de larmes, il lui pardonne parce qu'elle l'a beaucoup aimé. Et quand il a enduré toutes les souffrances du Calvaire et quand il a essuyé les outrages les plus ignobles, il n'a que des mots de pardon et d'amour : " Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ". Je n'ai pas besoin de vous nommer son amour pour les pécheurs. C'est pour eux qu'il venait : " Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, je suis le Bon Pasteur et le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ".

Mais le mal du péché n'était pas seul à exciter pitié. Son cœur vibrait à toutes les souffrances humaines et il parcourait la Palestine, guérissant, exhortant, consolant, appelant à lui toutes les infortunes : " Venez à moi vous tous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai, prenez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, car mon joug est doux et mon fardeau est léger ".

Et lorsqu'il rencontrait une âme blessée et travaillée, il lui disait ces mots bénis : " Je vous donne ma paix, mais non pas comme le monde la donne ; demeurez dans mon amour ". Et quand il rencontrait un jeune homme en proie à la tentation, il murmurait cette parole mystérieuse : " Bienheureux les cœurs purs ".

N'avais-je pas raison, Messieurs, d'affirmer que nulle vie ne présentait un tel tissu de lumière et d'amour Et si vous vous êtes enthousiasmés pour Socrate, que penserez-­vous de Jésus-Christ ? Et si vous avez beaucoup estimé Socrate, comment estimerez-vous Jésus-Christ ? Vous l'estimerez sans doute, par-dessus tout, comme le génie le plus pur qui soit jamais apparu et quand vous irez dans le monde et que vous entendrez prôner des maîtres et des systèmes nouveaux, vous répondrez avec honneur : "Mon Maître et sa doctrine sont plus grands que tout cela ".

Mais vous n'en resterez pas là. Examinant le lien miséricorde et d'amour qui vous unit à lui, vous ferez plus que de l'admirer, vous l'aimerez par-dessus tout. D'ailleurs, comment pourriez-vous l'estimer à son prix sans, qu'aussitôt vos nobles cœurs ne soient épris de son amour ? Et cet amour planera sur votre vie, comme une étoile conductrice et mieux que toutes les considérations intéressées sur votre salut, préservera vos pas de la chute, vos cœurs de la corruption et transfigurera votre carrière, quelle qu'elle soit, comme un soleil printanier...

Et alors, le cœur rempli d'une douce paix, de cette paix que le monde ne donne pas, mais que le Christianisme accorde à tous ceux qui sont de bonne volonté, vous sentirez réaliser en vous la vérité ineffable de cette parole de Jésus : " Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres ".

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