A Genève, le 3 février 1963.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Bergson a parlé d'une morale ouverte et d'une morale close, d'une religion ouverte et d'une religion fermée. Ce qui paraît être le caractère le plus évident du Christianisme c'est précisément d'être une religion ouverte.

On commence toujours, on n'est jamais lié par son passé, on est dans un présent éternel, on peut toujours commencer.

Et cela éclate au premier regard lorsque, on songe que si la conception d'un péché originel signifie quelque chose pour le Christianisme, il signifie précisément que, aussi profond que puisse être un refus d'amour, il ne saurait être définitif devant Dieu, puisque Dieu va se substituer à nous, comme une mère qui porte le poids des fautes de son enfant, qui se met à sa place, qui se substitue à lui, qui se substitue à lui, qui le vit et qui va, par son amour, accomplir un formidable rétablissement, au point que la Liturgie pourra chanter « cette heureuse faute », « cette « heureuse faute » qui nous a valu un tel si grand Rédempteur.

Ce que les chrétiens voient dans l'affirmation d'un refus d'amour initial, c'est précisément le visage du Rédempteur, c'est cet avenir prodigieux et formidable qui ouvrira de nouveau toutes les portes de lumière par le don du Christ.

Et lorsque le don du Christ aura été répandu en nous par le baptême, lorsque nous serons passés par la nouvelle naissance, s'il nous arrive de transgresser la pénitence, de demander pénitence nous permettra de rejoindre le centre et dans cette vie, ma vie qui est la nôtre, où il y a des heures de lumière et aussi des heures de ténèbres, le sacrement de pénitence nous permettra de retrouver notre équilibre, de faire un nouveau départ dans la genèse de l'amour.

Et au-delà de la vie, lorsque tout semble consommé, le purgatoire apparaîtra comme une immense espérance, comme la possibilité pour tant d'embryons humains qui n'ont pas pu " mûrir ", de se développer et d'atteindre jusqu'à la pleine lumière. Et le dernier mot ne sera jamais dit, puisque le dernier mot, c'est l'amour et qu'il y a dans l'amour des ressources qu'il nous est interdit de limiter.

Et c'est dans cet esprit, nous semble-t-il, qu'il convient de nous placer aujourd'hui, pour voir comment, en Dieu, rien n'est jamais définitif, nous ne sommes jamais liés par notre passé et il nous est toujours possible de considérer que notre jeunesse est devant nous... tellement devant nous que le martyrologe, le martyrologue lorsque, il énonce les saints du jour, parle de leur naissance : ils ont atteint à la naissance définitive, en passant au-delà du voile, et en entrant dans la plénitude de Dieu.

Rien de plus important pour nous que cette vision d'un recommencement toujours possible, cette certitude que nous ne sommes pas liés par notre passé, que notre jeunesse est devant nous, que nous pouvons faire, à chaque instant, un nouveau départ.

Et cela est d'autant plus nécessaire à considérer, et il faut toujours plus profondément nous en convaincre, que la plupart du temps, lorsque nous nous sentons accablés par notre passé, lorsque, il nous semble que nous avons atteint au vieillissement de l'âme, c'est bien plus notre sentiment d'inutilité qui nous consterne, que le sentiment de contrition et justement, c'est alors que, il nous est demandé de ne pas ressasser, de ne pas rabâcher, de ne pas retomber en nous-mêmes, parce que, il ne s'agit pas de nous, nous pouvons toujours être pour Dieu un espace de lumière et d'amour qui lui permettra de s'exprimer, de se révéler, et de se communiquer.

Et ce sentiment de recommencement, cette certitude d'une jeunesse éternelle, cette conviction que le dernier mot n'est jamais dit, que le bon larron, en une seconde, peut devenir un saint, par un seul regard d'amour vers le Seigneur, comme la pécheresse devient archivierge pour être accueillie par lui, comme la femme adultère est purifiée des pieds à la tête, comme quiconque s'approche de lui, peut devenir un homme nouveau.

Cette certitude s'inscrit admirablement dans le mystère de la Liturgie. Car justement la Liturgie est comme le point d'éclatement de l'éternel et du Nouveau Testament puisque c'est dans ces mots que nous exprimons la consécration à laquelle nous allons participer tout à l'heure : « Ceci est le Sang de la nouvelle et éternelle Alliance », or qui dit : « éternel », dit précisément : inépuisable. [... ?]

La liturgie, la messe, ce prodigieux envoi de la terre vers le ciel, qu'est-ce que cela veut dire, sinon justement de récapituler toute l'histoire de l'univers et de l'humanité, de la situer dans le jour de l'amour et de lui conférer, par-là même, son achèvement.

Il y a dans la Liturgie lorsque, on essaie de la vivre, lorsqu'on s'y engage dans le silence le plus profond de soi-même, il y a une puissance extraordinaire de renouvellement. Vivre la messe qui vous met immédiatement dans un sentiment extraordinaire d'innocence.

Rien que de plus simple que ces éléments du pain et du vin qui sont empruntés à la vie et qui sont appelés à nous communiquer la présence du Seigneur, à nous ouvrir ensemble à cette Visitation qui nous est toujours offerte. Mais rien que le drame lui-même, rien que le développement gestuel et oral, quand il n'est pas [banalisé] shunté, est bien quelque chose de souverainement impressionnant.

C'est un incroyant qui contestait l'existence historique de Jésus, qui s'émouvait devant le déroulement de la Liturgie et qui s'étonnait qu'un prêtre put prononcer, sans en être émerveillé, ces paroles d'une si divine simplicité : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».

Et c'est vrai que rien n'est plus innocent, rien de plus candide, rien n'est plus transparent, rien n'est plus simple, rien n'est plus vital, si justement, nous consentons à le vivre dans le silence le plus profond de nous-mêmes. Et, dès que nous y consentons, c'est toute l'histoire qui se dresse à l'horizon, c'est toute l'évolution de l'univers qui vient frapper à notre seuil et qui nous demande à être assumée.

Justement, parce qu'il s'agit de la nouvelle et éternelle Alliance, personne ne peut être en dehors, personne ne peut être exclu. Et comme l'éternel recueille en son présent toute l'histoire, Il est en mouvement vers l'éternité, c'est-à-dire devant le présent (..... ?) . Nous pouvons regarder et considérer tous les personnages de l'histoire qui nous sont connus par des documents, dont les visages sont inscrits dans notre mémoire, pour lesquels nous pouvons avoir des sentiments de vénération comme exactement Socrate, Socrate, Démocrite ou Platon...

Tous ces personnages de l'histoire, tous les grands découvreurs, les savants comme Archimède, comme Hipparque, comme Ptolémée, tous les savants du Moyen-Age ou de la Renaissance, du 18ème siècle ou du siècle dernier, tous les héros qui ont joué un rôle quelconque dans l'élaboration de nos cultures et de nos civilisations et, d'une manière plus émouvante encore, tous les milliards de milliards d'hommes qui n'ont pas laissé leurs noms inscrits, dont la poussière même a été accueillie par le temps, tous ces êtres peuvent nous devenir présents et tous ceux que nous appelons les morts, peuvent resurgir et les cimetières peuvent être abolis, si nous accomplissons justement ce formidable rassemblement d'amour dans celui que saint Paul nomme le second Adam, et en qui toute la création fait un nouveau départ.

Et c'est cela que nous allons nous appliquer à vivre, si vous le voulez bien, au cours de cette liturgie, en faire le rassemblement de toute l'histoire, de toute l'humanité, de tous ceux qui nous ont précédés, de tous ceux qui coexistent avec nous sur cette planète, de tous les éléments qui s'y sont accomplis avant l'apparition de l'homme, de toute l'évolution végétale et animale, qui succède à la minérale, tout ce qui a pu se passer dans d'autres planètes dans d'autres planètes où il y a sans doute d'autres gens qui peuvent être atteints par notre amour.

Dans cette immense synthèse, que nous allons nous efforcer d'accomplir, puisque la messe signifie rigoureusement cela, nous mettre en équation de lumière et d'amour avec le cœur du Christ qui est universel, que nous ne pouvons pas limiter à nos désirs et à nos besoins, que nous ne pouvons joindre que si nous faisons l'universalité et si nous embrassons avec lui toute l'histoire et tout l'univers.

Et naturellement nous allons revivre dans cette évocation, ceux qui nous sont le plus personnellement reliés, ceux qui nous ont quittés le plus récemment, ceux qui ne cessent de vivre au plus intime de notre pensée et de notre cœur, notre cœur, pour prendre une conscience toujours plus nette que, en Dieu, il n'y a pas de mort. Comme personne n'est exclu de son amour, personne n'est en dehors de sa vie. Et nous voulons nous enfoncer toujours plus avant dans ce mystère d'amour, en pensant que nous le vivons pour eux, que nous le vivons pour les accomplir et pour les achever, comme si notre amour est infirme, il peut être magnifié en devenant une offrande pour les autres et que nous sommes là précisément dans cette intention.

Ce n'est pas pour nous, c'est pour eux. La communion, ce n'est pas un acte singulier, individuel et privé, c'est nécessairement un acte public et universel, un acte cosmique qui concerne tous les chrétiens.

C'est justement pourquoi il est indispensable que nous fassions un silence total sur nous-mêmes, sur nous-mêmes et sur notre passé, sur nous-mêmes et sur nos limites, sur nous-même et sur nos ennuis, sur nous-même et nos infirmités, sur nous-mêmes et nos défaillances.

Qu'importe tout cela finalement, s'il est vrai que nous nous tenons debout dans ce cosmos, illuminé par le Christ qui est confié entre nos mains pour être accompli dans son amour.

Quand nous allons le redire tout à l'heure : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », nous songerons que ce Corps du Christ, c'est tout l'univers, que ce Sang du Christ c'est toute l'histoire, et que c'est dans la mesure justement où nous réalisons le Corps du Christ dans cette immensité, que nous sommes fondés à l'appeler et qu'il répondra infailliblement à notre appel, puisque s'il a voulu nous rassembler dans ce repas où la fraternité divine issue de la paternité divine veut s'exprimer, c'est qu'il nous est impossible de le retrouver, impossible de vibrer authentiquement si nous ne vivons pas l'universelle communion.

C'est le seul sentiment catholique, vous le savez bien, ce n'est pas d'exclure, ce n'est pas d'entretenir un esprit de secte, c'est au contraire de faire tomber tous les murs de séparation afin que tous soient accueillis, que tous reçoivent un Vivant, que tous soient un seul Corps dont Jésus est le chef et la tête.

Si nous arrivons, ne fût-ce qu'une seconde, à vivre cet universel, cette messe constituera un événement que nous n'oublierons pas et inscrira en nous cet appel à l'universel qui est consubstantiel et identique à la vocation du chrétien, plus profondément à la vocation de tout homme vivant qui d'ailleurs trouve infailliblement et nécessairement, s'il est sincère, quel que soit le credo qu'il professe et dans quelque climat qu'il vive, il trouve dans le Christ, précisément la vie de sa vie.

Nous allons donc demander ensemble au Seigneur, qui est la vie de notre vie et la vie de toute vie, qu'il ouvre notre cœur à cet immense dessin et que ce matin, nous devenions vraiment avec lui des créateurs et que ce matin, avec lui, nous nous universalisions, afin qu'il se passe quelque chose d'essentiel dans l'histoire et dans l'univers.

Que tous les hommes, les malades, les captifs, les abandonnés, ceux qui meurent de faim ou de froid, ceux qui gémissent dans leur agonie, ceux qui sont plus désespérés encore dans leur solitude, que tous les vivants, ici ou au-delà du voile, que tous ne fassent qu'un dans cet appel, dans cet espoir, dans cette immense chaîne d'amour qui nous rassemble tous autour de la croix afin de vaincre la mort avec le Christ et de déposer dans tout l'univers ce germe de résurrection qui le doit transfigurer, afin que toute réalité devienne une « Hostie » et que toute la création devienne l'immense ostensoir de l'amour en qui nous avons « l'être, le mouvement et la vie ».

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