En 1962, à Lausanne, homélie donnée à des enfants.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Je voudrais avec votre permission vous raconter ce qui constitue pour moi un des plus beaux souvenirs de mon enfance. Le dimanche, comme vous le faites sans doute en famille, nous allions nous promener, mes parents, mes deux sœurs, mon frère ; et, parfois, mus par une bonne inspiration, mon frère et moi, lorsque le soir commençait à tomber, nous prenions le pas, le pas de course et nous allions faire le souper, nous mettions une nappe sur la table, nous sortions la plus belle vaisselle, nous préparions des fauteuils pour accueillir nos parents et nous leur interdisions absolument de faire le moindre travail, nous les servions, nous relavions, nous relavions la vaisselle et nous étions heureux de leur avoir, de leur avoir donné ce moment de bonheur.

Nous n'étions pas des petits saints, hélas, mais enfin, nous avions tout de même, de temps en temps, ce bon mouvement et, de me le rappeler aujourd'hui, ça constitue pour moi vraiment un des plus beaux souvenirs : ce repos des parents, cette joie, ce sentiment que ils ne sont pas seulement ceux qui se dévouent et qui se fatiguent pour leurs enfants, mais que, de temps en temps, leurs enfants comprennent qu'ils peuvent être fatigués et que ils ont besoin de repos. Je pense que vous pourriez en faire autant et que nous pourrions tous nous rappeler ce mot admirable de l'apôtre saint Paul ou plutôt de Jésus rapporté par l'apôtre saint Paul : Il est plus beau, " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir " (Ac. 20, 35). Ce mot est magnifique. Il est d'une très grande noblesse: " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir."

Vous vous rappelez cette femme pauvre qui me disait : "La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de notre amitié." Rien ne la blessait davantage. C'était pour elle la plus grande douleur de la vie. On lui apportait de temps en temps, oui, quand elle n'en pouvait plus, quand elle et ses enfants allaient mourir de faim, on lui apportait de quoi prolonger sa misère ; mais personne ne s'asseyait auprès de la table pour y demeurer. On sentait que les gens voulaient se carapater, se défiler, s'en aller le plus vite possible parce que, comme elle le disait, " personne n'a besoin de notre amitié ". Et qu'est-ce qu'elle réclamait, cette femme pauvre, cette femme admirable ? Elle réclamait justement le droit d'être généreuse. Elle sentait que toute la grandeur de l'homme, c'est de donner.

Et c'est pourquoi notre Seigneur a dit ce mot magnifique: " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir " ce mot qui, justement, nous exprime et nous révèle toute la joie de Dieu. Quelle est la joie de Dieu ? C'est la joie de donner, c'est la joie de tout donner en se donnant. Et Dieu ne fait jamais autre chose que se donner et, quand il nous demande de donner, c'est comme faisaient mes parents quand ils acceptaient de se mettre à table et de s'asseoir dans les fauteuils que nous avions préparés pour eux. C'était parce que ils avaient de la joie à voir que, de temps en temps, nous étions généreux et que nous étions prêts à nous donner.

Alors, il ne faut jamais oublier que ce qui grandit la vie, ce qui la rend plus belle, ce qui fait vraiment de nous des hommes, c'est non pas d'être des parasites, des parasites qui s'accrochent aux autres uniquement pour recevoir, mais de savoir donner, parce que c'est un geste royal ou plutôt c'est un geste divin.

Vous connaissez, vous avez entendu parler de cette jeune femme qui s'appelle Denise Legris. J'ai ici ce livre où elle raconte sa vie, et vous pouvez voir ici un dessin, un dessin : des fleurs, des fleurs qu'elle a peintes... Et Denise Legris est née sans bras, sans bras et sans jambes. Elle gagne sa vie en peignant, elle ne veut pas qu'on la plaigne, parce que elle est heureuse, finalement. Elle a su trouver le bonheur à travers cette infirmité extraordinaire et, avec une espèce de génie, elle a su tirer parti de son corps mutilé, en apprenant à manger toute seule, en apprenant à se lever, à s'asseoir toute seule, en apprenant à écrire, admirablement, puisqu'elle a écrit elle-même tous ses livres et en apprenant à peindre puisque c'est par-là qu'elle gagne sa vie. Et le dernier mot de son livre, c'est ce mot si émouvant: enthousiasme, enthousiasme...

Cela paraît absolument impossible qu'un être qui ait si peu reçu, qui aurait pu être condamné à vivre dans un asile, puisse vivre libre, s'habiller même avec élégance, et passer sa vie à peindre la beauté pour la joie des autres. Nous voulons donc aujourd'hui nous souvenir que c'est cela, c'est cela l'appel de Dieu. Quand Dieu nous demande quelque chose, c'est pour nous le donner. Tout ce que Dieu nous demande, c'est un don magnifique, parce que finalement Dieu nous demande de devenir ce qu'il est et, comme il ne fait jamais autre chose que de tout donner en se donnant, notre grandeur et notre gloire, c'est d'apprendre, nous aussi, à donner.

Et puisque saint Paul, dont nous venons d'entendre les extraordinaires aventures, est un homme doué, lui aussi, d'une immense générosité et que c'est lui qui nous a rapporté ce mot admirable de Jésus : " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ", nous allons demander, comme l'Église nous y invite ce matin, par l'intercession, c'est-à-dire par la prière de saint Paul, notre ami, nous allons demander à Jésus de nous apprendre à ouvrir les mains pour donner et non pas à les fermer pour recevoir et pour accaparer.

Et si, souvent, au cours de la messe, le prêtre étend les bras et se tourne vers nous, il nous dit:" Dominus vobiscum ", il veut nous donner par-là le Seigneur lui-même. Eh bien ! C'est cela, notre richesse, c'est de porter dans notre cœur cet immense amour qui est Dieu lui-même et de pouvoir ouvrir les bras pour le donner. Alors nous allons redire avec les scouts, avec les scouts comme vous dites, nous allons redire l'admirable prière : " Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à travailler sans chercher le repos, sans attendre d'autre récompense que celle de savoir que je fais votre sainte volonté." Comme c'est beau ! Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux, apprenez-moi à donner, apprenez-moi à ouvrir les bras pour apporter aux autres toute l'immense joie que vous êtes...

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