Au Caire, à Dar El Salam ou Notre Dame de la Paix, le 29 mai 1962.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Mesdames et Messieurs, nous nous occupons des médiateurs. Nous avons envisagé l'univers médiateur, à savoir, dans notre dernier entretien. Parmi ces médiateurs d'univers ou dans l'univers, il y en a un qui nous touche de très près, c'est notre corps. Nous voulons donc essayer de cerner ce sujet difficile, envisager notre corps lui-même comme le médiateur entre Dieu et nous.

Ce sujet est difficile parce que c'est bien une des choses que nous connaissons le moins, notre corps, bien que nous habitions en lui et avec lui et qu'il ait une importance si exceptionnelle dans notre vie, nous le connaissons fort mal.

Nous pouvons l'envisager, si vous le voulez d'abord, à travers une parabole et une histoire assez émouvante que raconte Oscar Wilde. Oscar Wilde, dans un conte qui a une saveur de réalité très émouvante, dessine le portrait d'une femme solitaire qui avait l'habitude de se rendre chaque semaine dans une maison qui n'était pas la sienne et où elle passait un certain nombre d'heures. Elle y entrait seule, elle en sortait seule et un homme qui s'intéressait à elle fut frappé de ces visites régulières et la curiosité même lui fit concevoir une espèce de mystère, c'est-à-dire que il fut appâté par le mystère dans la mesure même où il s'intéressait à cette femme et parce qu'il la considérait à travers un mystère, il s'y intéressa encore davantage.

Il finit d'ailleurs par faire sa connaissance, par contracter avec elle une amitié assez vive pour que il devint un hôte de sa maison sans d'ailleurs qu'il y eût en eux, entre eux des rapports suspects. L'attachement de l'un pour l'autre semblait grandir et, un jour, l'homme se crut assez introduit dans l'intimité de la femme pour l'interroger sur le sens de ces visites hebdomadaires à cette maison où elle entrait seule et d'où sortait seule. Elle se récria de la manière la plus vive, voyant dans cette question un empiétement indiscret sur sa vie privée et elle lui fit une scène qui prit un tel relief et un tel éclat que ils se séparèrent.

La femme prit la fuite sur le continent puisque la scène se passe en Angleterre et l'homme ne put que constater une absence qui se prolongeait jusqu'à ce qu'il apprit sa mort. Et, après sa mort, il fit une enquête : il alla s'informer auprès des concierges et il acquit la conviction que, comme elle venait seule et qu'elle sortait seule de cette maison où elle apportait ces visites hebdomadaires, elle y demeurait aussi parfaitement seule.

D'où l'interrogation qu'il se posa : mais pourquoi, à quoi tendaient finalement ces visites ? Qu'est-ce qu'elle y cherchait ? Et la réponse qu'il se donna fut simplement celle-ci : elle voulait créer autour d'elle un mystère. C'était une façon d'affirmer sa valeur que de créer autour d'elle un mystère. N'ayant sans doute dans sa vie aucun événement qui eût une dimension infinie, elle avait voulu cerner sa vie de cette auréole de mystère pour lui donner une certaine saveur.

Cette histoire en elle-même est symbolique. Elle nous permet d'aborder tout de suite le corps humain comme une manière de se dissimuler. Notre corps peut nous dissimuler à autrui. Il peut être un écran entre nous et les autres pour nous dissimuler, je viens de le dire, mais aussi pour protéger la privauté de notre âme.

Mais cela peut ouvrir une perspective extrêmement féconde. Il y aurait en nous un dedans, pas seulement un dehors, mais aussi un dedans que nous pourrions dans une certaine manière voiler et protéger contre des regards indiscrets. Vous connaissez bien ce jeu, qui est d'ailleurs si tragique et si douloureux puisque, dans la même maison. cohabitent des êtres qui s'assoient chaque jour à la même table et qui n'en demeurent pas moins étrangers, c'est-à-dire que leur visage les dissimule les uns aux autres, leur visage est un écran protecteur de l'âme de chacun par rapport à l'âme d'autrui et, en allant plus loin, sans créer des frontières artificielles, on peut dire en effet que la noblesse de l'âme a besoin de cette protection et il faut l'occulter, c'est-à-dire la dissimuler à des regards indiscrets.

Donc le corps à la fois dissimule, le corps protège, le corps révèle, le corps est un voile, comme il peut être aussi une manifestation, mais cela n'est possible que parce que, déjà, il y a en nous ce jeu mystérieux du dehors et du dedans qu'il est facile de signaler, mais qu'il est extrêmement difficile de définir.

Le corps peut être ensuite - et c'est peut-être encore plus important et plus profond - un écran entre nous-même et nous-même, c'est-à-dire que le corps est cet élément qui exprime et qui établit une distance de nous-même à nous-même. Nous avons bien souvent signalé cette distance et nous l'éprouvons d'ailleurs continuellement : rien n'est plus difficile que de s'atteindre soi-même et il y a de nous-même à nous-même une distance infinie.

Pouvons-nous constater expérimentalement cette distance ? Nous le pouvons puisque cette distance a toute l'épaisseur de l'univers et qu'elle est au fond l'univers lui-même. Il y a d'abord entre nous et nous-même toute la distance de l'univers : cela veut dire que notre corps est peut être un produit de l'univers, c'est-à-dire un produit du monde physique et des lois objectives qui le régissent. Dans un sens, c'est vrai. Nous pouvons bien l'affirmer, notre corps est un produit de l'univers, c'est-à-dire du monde physique et des lois objectives qui le régissent dans ce sens que notre corps se forme comme le corps des animaux vivipares chez lesquels l'embryon se développe dans le sein maternel, dans ce sens encore que notre corps est habité et mû comme le corps des animaux par des automatismes instinctifs où monte la sève de l'univers en étant d'ailleurs particulièrement adaptés à notre habitat terrestre. Il y a des moments où nous sentons cette continuité entre l'univers et nous justement parce que les rythmes de l'univers s'expriment en nous et que toutes les pulsations cosmiques retentissent dans nos instincts.

Cela veut dire encore plus profondément, c'est-à-dire en allant vers les soubassements plus lointains que la vie animale, cela veut dire que notre corps obéit à une biochimie qui affecte l'acide nucléique de nos cellules en modifiant leur équilibre électrique. Il y a en nous ce jeu des éléments les plus primitifs, ce jeu des cellules et des éléments les plus fins qui les constituent et de l'équilibre électrique de ces éléments. Tout cela joue en nous dans une complexité indéchiffrable, mais dont nous sommes parfaitement certains qu'elles nous rattachent au monde physique.

Comme tous les vivants, d'ailleurs, mais surtout chez les animaux supérieurs, notre corps nous individualise, c'est-à-dire que notre corps nous sépare et nous distingue des autres et nous établit dans une sorte d'unicité. Nous ne sommes pas interchangeables. Même les vrais jumeaux ne sont pas interchangeables puisque ils existent séparément les uns des autres.

Cette unité, cette unicité entraîne l'appropriation des automatismes instinctifs,c'est-à-dire, et c'est cela qui est singulier, alors que notre corps nous individualise, nous imprime le sceau de notre unicité, nous sépare et nous distingue, il nous invite aussi à nous approprier des automatismes instinctifs, des instincts cosmiques qui nous rattachent à l'évolution de l'univers. Le cygne mâle tue son congénère mâle quand l'un et l'autre visent la même femelle. Cependant l'instinct sexuel chez l'un et chez l'autre constitue une donnée absolument anonyme et pourtant cette donnée anonyme est appropriée par chacun en raison de ce que chacun est individualisé.

Les crimes passionnels chez les hommes ont exactement la même nature. L'homme est saisi par ses automatismes passionnels exactement comme les plantes ou les animaux, et surtout comme les animaux supérieurs et il réagit de même. Bien que rien ne soit plus anonyme que ces instincts, il croit s'y exprimer personnellement et il en fait une possession dont il n'admet pas la contestation puisque il aboutit si souvent au crime pour défendre ses possessions.

Mais chez l'homme, cette tendance à l'appropriation est beaucoup plus étendue et envahissante qu'elle ne l'est dans le monde animal parce que chez nous le corps touche à l'esprit ou, si vous le voulez, le corps a une vocation spirituelle ou, si vous le voulez encore, le corps doit se faire esprit ou encore le corps est touché par l'esprit, ou encore le corps a une capacité d'infini, ou encore le corps peut exprimer l'infini et du fait précisément que, d'une manière ou d'une autre, le corps est touché par l'infini ou le touche, il risque de s'en prévaloir et de l'annexer. Et c'est bien ce que fait la biologie en nous, la biologie peut tout s'annexer : la technique, la science, la morale, la religion.

Donc l'individualité, parce qu'elle entraîne la possession au contact en nous de l'Infini, cette individualité devient envahissante au point que elle s'annexe toute la vie de l'esprit et elle la dévalorise, bien entendu, dans la mesure même où elle en fait une possession et la biologie, puisque c'est cette biologie qui est en nous la source de l'individuation, la biologie incline d'autant plus à tout annexer que c'est le corps en nous qui nous révèle l'univers.

Nous sommes en contact avec l'univers par notre corps, par nos sens, par notre épiderme, nous vivons l'univers, nous sommes immergés en lui, nous sommes portés par lui, nous respirons en lui, comme nous sommes nourris et portés par lui mais, en le vivant, nous le connaissons et c'est bien notre corps qui ne cesse de nous révéler l'univers et, non seulement notre corps nous révèle l'univers mais notre corps nous révèle aux autres, autant qu'il nous dissimule aux autres et il nous révèle à nous-même autant d'ailleurs que il nous occulte à nous-même. C'est le corps qui orchestre nos joies et nos douleurs et c'est la sensibilité en nous - encore une faculté biologique, animale, cosmique - c'est la sensibilité en nous qui nous donne la température de notre vie intérieure.

Quand notre vie spirituelle - dans la mesure où nous en avons une - quand notre vie spirituelle ne peut pas se réfracter à la sensibilité, ne peut pas s'irradier en elle et s'exprimer par elle, nous éprouvons une immense difficulté.

Un homme qui est privé de toute sensibilité, comme il arrive dans certaines maladies, peut garder des convictions intellectuelles, des convictions religieuses, peut éventuellement continuer à vivre une vie basée sur ces conceptions, mais avec une extrême difficulté parce que il a un sentiment d'irréalité.

Dans la sécheresse absolue, il y a comme un germe d'indifférence qui semble frapper toutes les valeurs qui, au temps de la jeunesse où l'émotivité était très vibrante, apparaissaient comme la réalité même de la réalité. Dans les phases d'absolue sécheresse au contraire - je ne parle pas des sécheresses mystiques qui constituent les grandes épreuves des grands mystiques, je parle de ces sécheresses qui viennent d'un court-circuit dans la sensibilité, qui viennent d'une maladie qui a frappé certains sens et qui empêchent ce rejaillissement, ou je parle ou plutôt je pense à ces intermittences de la sensibilité qui se produisent toutes les fois que les énergies nerveuses sont mal distribuées.

Vous connaissez, par expérience, ce phénomène extraordinairement pathétique de court-circuit de la sensibilité, quand il y a une extrême fatigue, quand on a été jusqu'au bout de ses efforts, quand on a dépassé dans le surmenage sa capacité de travail, quand on est arrivé sur la trame de ses nerfs, il arrive qu'on ne peut plus vibrer à certaines réalités, qu'elles sont comme frappées de mort, qu'on n'arrive plus à les sentir et qu'au contraire certains gouffres s'ouvrent au plus profond de l'être, certains attraits désordonnés qui, en outre, ont plus de puissance que justement on a été plus loin dans le surmenage.

Rien n'est plus subtil et plus difficile à équilibrer que cette circulation des énergies nerveuses analogues, et aussi importantes pour le psychisme, que la circulation du sang. Et il est clair que, là où se produit un désordre, là où l'équilibre est définitivement compromis, s'installe la névrose ou la psychose mais, avant même d'en arriver à ces extrémités, il y a des états extrêmement dangereux justement parce que on perd le sens des réalités que l'on affirmait dans l'enthousiasme et qui semblent être privées de toute sève du fait que, les énergies nerveuses ayant perdu leur harmonieuse distribution, il y a des territoires qui ne sont plus irrigués et qui constituent des zones désertiques où la vie ne peut plus se mouvoir et se déployer qu'avec une extrême difficulté.

Et c'est d'ailleurs pourquoi je sens toute l'importance du corps, toute l'importance de la sensibilité pour nous révéler nous-même à nous-même. On peut dire que, normalement, nous obéissons aux indications de notre sensibilité au point que nous jugeons de la valeur de nos expériences les plus intimes par leur retentissement heureux et harmonieux dans la sensibilité.

C'est quand il y a un hiatus entre notre sensibilité et notre volonté, entre nos résolutions et notre sensibilité que les plus grandes difficultés s'amorcent et qu'elles peuvent apparaître à certains moments comme insurmontables. Et il arrive d'ailleurs très souvent que, sans l'intervention d'autrui, sans l'intervention d'une tendresse, d'une présence, d'une sympathie ou d'un geste de tendresse, il soit impossible de remettre effectivement cette sensibilité, c'est-à-dire de provoquer une distribution heureuse de ces énergies dans un équilibre parfait entre le centre et la périphérie.

On comprend que, si le corps a toute cette importance, que ses propensions annexionnistes soient si développées et que nous arrivions à être dupes à un point incroyable de cet annexionnisme puisque, pouvant tout mimer, nous pouvons croire avoir tout accompli alors que nous nous approprions simplement du dehors des principes, des résolutions, des attitudes que nous ne sommes pas réellement devenus. Et c'est celà précisément l'immense danger de cette appropriation quasi-instinctive du corps par rapport à toutes les valeurs de l'esprit que, à la fois, nous sommes tentés de nous prévaloir - ou de rejeter - suivant les cas, un infini que nous ne sommes pas devenus.

Ces remarques ne font que, ne font que confirmer ce que nous avons remarqué dès le début, à savoir que notre corps est ambigu, qu'il est situé entre le dehors et le dedans, qu'il oscille entre les deux et qu'il est extrêmement difficile, à cause de cela, de définir sa situation et de la définir lui-même.

En parlant d'ailleurs de "dehors " et "dedans ", il est bien entendu que il s'agit d'un dehors et d'un dedans métaphysiques. Il y a là de nouveau, dans la manière de s'exprimer, une occasion d'erreur parce que le dedans peut signifier simplement ce qui n'est pas à l'air libre, comme nos viscères, comme notre oesophage ou notre estomac. Il y a des réalités intérieures physiologiquement, dans ce sens qu'elles ne sont pas exposées à l'air libre.

Quand nous parlons de " dehors " et de " dedans " pour qualifier l'ambiguïté de notre corps, il ne s'agit nullement de cette opposition entre les parties de notre corps qui sont exposées à l'air libre et celles qui ne le sont pas. Il s'agit d'un dehors et d'un dedans métaphysiques, c'est-à-dire que nous qualifions ici par " dedans ", nous entendons par " dedans ", certaines valeurs dont nous sommes la source et l'origine et par " dehors ", au contraire, tout ce qui nous arrive par la causalité physique, tout ce que nous devons simplement à l'univers, à l'hérédité, aux automatismes passionnels, à notre milieu, dans la mesure où notre milieu nous a annexés à lui-même et a déposé en nous des germes et des tendances dont nous ne sommes pas les inventeurs.

Et c'est cette ambiguïté radicale, cette suspension de notre corps entre le dedans et le, le dehors qui détermine précisément la signification très différente de toutes nos attitudes, le rayonnement très différent de notre présence et de notre action suivant que notre corps est objet ou sujet, qu'il est une unité silencieuse ou un tumulte cosmique, suivant qu'il est paix ou vertige, suivant qu'il est sympathie ou antipathie.

Sartre d'ailleurs nous donne, admirablement à entendre, cette distinction du dehors et du dedans dans l'analyse qu'il fait de l'amour dans L'être et le néant. Il y a une page d'une extrême beauté, que j'ai eu l'occasion de citer d'ailleurs bien souvent, où Sartre montre l'amour charnel comme une tentative d'obliger la personne humaine à " se faire chair ". Et cette expression est émouvante chez lui parce que elle traduit certainement une expérience très profonde et que d'ailleurs l'expression est parfaitement intelligible. " Se faire chair ", c'est donc obliger le secret le plus profond d'un être à s'extérioriser, à se confondre avec sa peau et à s'offrir à un contact purement physique. Sartre d'ailleurs en conclue immédiatement que c'est là une tentative désespérée et impossible puisque elle détruit cela même qu'elle prétend saisir.

Le secret d'un être est quelque chose d'unique, quelque chose qui est inaccessible, qui ne peut être en lui, si l'on entend par ce secret une valeur que l'on aspire à rencontrer, cela ne peut être en lui qu'une valeur de don. On peut y atteindre que par l'échange et dans la réciprocité de l'amour. Dès que on prétend la saisir physiquement en l'obligeant à " se faire chair ", on détruit ce qu'on voulait atteindre et on le profane.

Si on peut " se faire, se faire chair " dans ce sens, c'est donc, c'est donc aussi qu'on peut se faire esprit car, si " se faire chair " exprime une tentative impossible et sacrilège, c'est qu'elle a pour contrepartie la possibilité pour nous de se " faire esprit " et de se faire infini.

Et c'est là que, précisément, notre corps apparaît dans sa fonction la plus profonde peut-être et la plus métaphysique : notre corps serait un écran, mais qui nous invite à décoller de nous-même, un écran qui nous empêche de coller à nous-même parce que, collant à nous-même, nous ne pouvons pas nous réaliser nous-même.

Vous vous rappelez que certains scolastiques comme saint Anselme, saint Bonaventure, se sont posés la question de savoir s'il y a une matière dans les anges et il est extrêmement intéressant de constater ou plutôt d'entendre la réponse qu'ils donnent à cette question.

Ils répondent : " Oui, il y a une matière dans les anges. " Et cette réponse est parfaitement intelligible dans le contexte où nous nous mouvons en ce moment même : ils entendent par " matière ", au fond, cette sorte d'écran qui établit une distinction entre les créatures et Dieu. Si la créature ne se confond pas, confond pas avec Dieu, c'est qu'il y a entre elle et Dieu une certaine frontière. Si la créature se confond avec Dieu, il n'y a pas de Création. Pour qu'il y ait communication de Dieu et création authentique, il faut qu'il y ait une distinction, une frontière entre la créature et Dieu et c'est ce qu'ils désignent sous le nom de " matière ".

Toute créature comporte donc une matière dans un sens analogique. Cette matière, elle devient de plus en plus opaque à mesure qu'on s'éloigne de la source, mais il y a une matière en toute créature dans ce sens qu'il y a entre toute créature et Dieu une frontière métaphysique et cette frontière métaphysique qui constitue, si vous le voulez ce que nous appelons notre corps à notre échelon et à notre niveau d'être, cette frontière métaphysique n'est pas pure négation, elle ne nous situe pas irrémédiablement en dehors. Elle ne nous chosifie pas. Elle ne nous maintient pas irréductiblement dans la, la situation d'objet. Elle est bien plutôt un appel à décoller de nous-même parce que elle est une impossibilité de coller à nous-même sans nous manquer.

S'il y a une distance infinie de nous-même à nous-même, c'est précisément parce que nous ne pouvons réellement nous réaliser, nous ne pouvons nous révéler qu'en décollant de nous-même pour la raison très simple que l'être est relation.

Vous savez la place unique, incomparable, que tient dans la pensée chrétienne cette notion de " relation ". Toute la puissance de l'être est concentrée dans la relation, toute sa signification, toute sa vertu, toute sa valeur, toute sa noblesse, toute sa beauté, toute sa transparence, toute son innocence, toute son éternité, ce qui faisait dire à Bachelard dans une intuition prodigieuse et d'autant plus, plus émouvante que il n'était pas chrétien ou du moins ne se savait pas l'être, bien qu'il fût un génie si pur, si candide, si rayonnant et donc fondamentalement, fondamentalement et admirablement chrétien, ce qui lui faisait dire : " Au commencement est la relation. "

Eh ! bien, ici, le corps peut avoir cette fonction d'être un appel au décollement, comme il constitue - ou peut constituer - une impossibilité de coller à nous-même sans nous manquer nous-même, c'est-à-dire que le corps, finalement, est capable de se transformer, d'être lui-même saisi par cette relation et d'être personnifié.

Il y a une distinction fondamentale entre individu et personne, comme vous le savez. L'individu, c'est l'être séparé, réduit à son unicité, au carrefour de toutes les influences cosmiques qui ont présidé à sa conception : il est unique par privation, il est unique comme un point à l'intersection de toutes ces énergies cosmiques.

La personne, au contraire, est une source et une origine. La personne est un centre où tout l'univers fait un nouveau départ. La personne est créatrice autant que l'individu est privatif.

Notre corps peut donc se personnifier. Il peut être touché par cet élan infini. Il peut entrer dans ce circuit d'éternité. Il peut se spiritualiser. Et c'est à ce titre-là seulement qu'il existe comme un corps humain et, au fond, nous pouvons, nous pourrions reparcourir tout cet itinéraire en partant de cette question : le corps humain existe-t-il ou n'existe-t-il pas ? Et il faudrait répondre : mais si, le corps humain peut exister, il peut exister mais il n'existe pas encore. Il n'existe pas encore, nous avons à le revêtir ou plutôt à le créer dans son humanité. Il n'existera pleinement que lorsque il sera entré tout entier dans cette relation personnifiante, lorsqu'il sera devenu tout entier une offrande et une oblation.

C'est, comme toute réalité, dans l'être relatif que notre corps s'accomplit infiniment et, en effet, il faut qu'il s'accomplisse infiniment car il ne peut être un corps humain qu'à ce titre. Etre humain, c'est être source, c'est être origine, c'est être sans frontière, c'est être sans limite, ni d'espace ni de temps, enfin c'est être infiniment.

Il y a donc bien dans notre corps une vocation spirituelle, une vocation personnelle, une vocation d'infini et c'est à ce moment-là que notre corps, je veux dire dans la mesure où il réalise cette vocation d'infini, devient lui-même médiateur, médiateur entre Dieu et nous et tellement médiateur que nous pouvons dire analogiquement, comme le Père Schwalm le dit de l'humanité de Jésus-Christ, nous pouvons dire analogiquement que notre corps est le sacrement des sacrements car il est de toute évidence que les sacrements, cet organisme vivifiant où l'univers lui-même, fait circuler, circuler en nous la sève de la vie divine. Il est de toute évidence que cet organisme sacramentel a pour fin de nous transformer, de nous faire entrer nous-même dans les circuits de la vie divine de manière consciente et personnelle et permanente, tellement que nous devenions à notre tour des transmetteurs et des foyers de cette vie divine. Et il est inconcevable que nous devenions des transmetteurs et des foyers de la vie divine si notre corps n'entre pas lui-même dans le circuit, s'il ne devient pas le temple et le sanctuaire de la divinité, si toutes nos fibres ne vivent pas de la Présence de Dieu.

Puisque les sacrements aboutissent à nous, puisque ils ont pour but de nous transformer, puisque ils établissent un circuit d'univers entre Dieu et nous, à plus forte raison avons-nous à être nous-mêmes à être un circuit où la vie divine circule.

Ce qu'il y a de plus sacré dans l'univers, c'est donc l'homme et le corps de l'homme; et c'est dans la mesure où nous réalisons cette consécration de tout nous-même, et de notre corps en particulier, que tout l'univers peut se spiritualiser à travers nous. Car on peut dire que le corps humain est dans l'univers l'onde pilote, l'onde pilote qui établit une relation existentielle entre Dieu et l'univers.

Si nous sommes enracinés dans l'univers physique, si nous sommes le produit de l'univers physique, c'est le premier temps. Le second temps, c'est que l'univers physique s'enracine en nous, que l'univers physique se spiritualise en nous, se, se personnifie en nous, devienne enfin en nous une offrande et une oblation. C'est la clef de voûte, finalement, de la Création. C'est son accomplissement comme je le disais justement, c'est son accomplissement de devenir à travers nous cette offrande d'amour. Il paraît donc absolument essentiel d'établir dans la chaîne des médiations et de donner un rang privilégié à notre corps.

Nous avons recourus, justement, à cette image qui est probablement une réalité : la longueur d'onde. Nous avons défini notre voix par un chiffre, comme une longueur d'onde. Et nous avons dit que cette voix peut exprimer, selon les tons, la colère, la convoitise ou l'amour. Le même, le même timbre de voix, la même structure, la même longueur d'onde peut exprimer la chose la plus différente.

Quand notre voix est personnifiée, quand elle est purifiée, quand elle est devenue vraiment musique, elle peut exprimer l'Infini - et elle l'exprime en effet. Eh ! bien, notre corps, c'est à l'instar de notre larynx ou à l'instar de notre voix plutôt, notre corps est un chiffre, notre corps est une longueur d'onde et cette longueur d'onde peut aussi exprimer, selon les temps et selon notre choix, elle peut exprimer la possession ou l'amour. Elle peut nous détourner de l'Infini ou nous y amener. Elle peut entrer dans le circuit de l'éternel Amour ou faire écran entre lui et nous mais, évidemment, que sa vocation fondamentale, c'est de devenir musique, qui est de réaliser cette fonction sacramentelle, de réaliser cette médiation où Dieu se communique par toute la réalité, où Dieu est un secret confié à toute la Création - et particulièrement à l'être humain et, dans l'être humain, à ce corps qui est normalement la manifestation de notre présence au monde.

Bien entendu, le corps vu sous cet aspect n'est connaissable que par celui qui développe en lui toutes les exigences humaines ou du moins qui est sur le chemin de ce développement. Nous l'avons dit bien souvent, on peut réduire, on peut réduire le geste de la main, on peut réduire le sourire que quelqu'un nous adresse sur un quai de gare au moment où nous prenons congé, on peut le réduire à toute la chimie musculaire et nerveuse, à des transformations de l'acide nucléique dans nos cellules. Et il est bien vrai que un geste du bras ou de la main, il est bien vrai que la mimique du sourire peut se réduire à cela pour un physiologiste et doit se réduire à cela pour lui. Si ses instruments doivent mesurer les énergies en jeu dans le geste ou dans le sourire (qui est un autre geste d'ailleurs), il faut que tout l'événement se limite à cela. Mais il est clair que personne n'y songe qui est dans le secret de l'amour, personne ne songe à la mécanique musculaire, chacun saisit la signification du geste, le lit à l'intérieur de son amour et l'interprète, en effet, comme un geste d'amour. Ce sont deux aspects de la réalité qui ne s'excluent pas, bien entendu, mais qui ne s'absorbent pas non plus l'une dans l'autre.

Il y a donc une possibilité pour ce corps humain de développer et de rencontrer sa propre réalité à l'infini. Et c'est ce qui lui donne toute, toute son importance dans la chaîne des médiations. C'est ce qui fait de lui, finalement, le suprême évangile.

Si il y a une hygiène à garder, si le yoga peut avoir tant d'importance pour l'équilibre du corps, pour sa réalisation harmonieuse, pour conserver sa jeunesse et sa souplesse, pour lui garder toute sa possibilité d'expression spirituelle, c'est justement que cette expression spirituelle a une importance capitale, précisément parce que nous sommes toujours dans un monde, un monde à double entente, parce que le dehors et le dedans jouent l'un dans l'autre, peuvent entrer en rivalité l'un avec l'autre ou, au contraire, se compléter l'un l'autre admirablement dans ce jeu merveilleux qui laisse place à une découverte inépuisable parce qu'à travers une expression, on peut entrer en contact authentique avec l'être. Mais on sait très bien que ce contact n'est pas définitif, qu'il n'épuise pas tout, que dans une vie qui devient, qui se rejoint toujours mieux elle-même ou en tous cas qui est capable de le faire, il y a place pour une découverte ultérieure qui confirmera la première, qui l'enrichira, qui sera suivie d'une autre plus enrichissante encore et que cet Himalaya de la découverte n'aura jamais de terme.

Il reste donc que il y a une culture du corps, il y a une spiritualité du corps qui est d'une importance capitale puisque, finalement, c'est là le premier évangile, c'est là le sacrement des sacrements, c'est là pratiquement la seule voie qui puisse conduire effectivement à Dieu.

Puisque chacun de nous est un centre, puisque chacun de nous émet une atmosphère, puisque chacun de nous est un pôle d'attraction ou de répulsion selon son attitude, il est clair que la manière dont notre corps exerce sa présence et son action revêt une importance spirituelle incomparable. C'est là le sens, le sens de la, de la chasteté : la chasteté ne veut pas dire autre chose que de donner au corps une valeur infinie, infinie... que de le personnifier, que de le vêtir d'intériorité, que de lui conférer une dignité inviolable, que de le promouvoir au rang de sacrement des sacrements et de l'introduire par conséquent immédiatement dans le cycle des médiateurs indispensables à la Révélation de Dieu parmi les hommes et à l'accession de l'humanité, à l'accession de l'humanité à Dieu.

Une fois de plus, nous entrons dans ce monde sacré où il n'y pas d'interdit, mais où tout prend une valeur infinie parce que toute réalité est hantée, est ourlée par cette Présence mystérieuse en laquelle nous avons le mouvement, l'être et la vie, cette Présence toujours inconnue et toujours reconnue, cette Présence qui est le suprême cadeau, cette Présence qui nous invite à faire de nous-même un cadeau et un don puisque il n'y a pas pour nous d'autre Présenceeffective. Etre une présence réelle, c'est être un don. Etre une présence réelle, c'est dessiner un espace libérateur. Etre une présence réelle, c'est annoncer un avènement éternel. Etre une présence réelle, c'est être source de vie, c'est être ferment de liberté.

Nous avons naturellement quelque peine à concevoir que ce corps qui apparaît si fragile, si limité, si menacé, qui est si dépendant de l'univers, qui est enraciné en lui, qui paraît si .... ses courants, qui est envahi par ses automatismes passionnels, nous avons de la peine à croire que il soit appelé à une telle grandeur, à une telle noblesse, à une telle sainteté, à une telle éternité, ni que il soit le premier élément d'une évangélisation de tout l'univers. Il en est pourtant ainsi : c'est là le versant, le versant mystérieux de notre être le plus authentique. Nous ne pouvons être qu'infiniment. Nous ne pouvons être que en entrant dans cette relation qui constitue précisément tout le prix et toute la valeur de l'existence.

Il y a donc une oraison du corps. Le corps est lui-même une oraison. Il ne se réalise que comme une prière puisque il n'existe que dans une relation. Il suffit de le vivre dans toutes ses dimensions humaines pour que il devienne précisément cela : une introduction et continuelle au monde divin, une révélation continuelle du monde divin.

Et c'est une raison de plus de l'aimer, de l'aimer sans mesure, de l'aimer infiniment comme Dieu l'aime, de l'aimer non pas comme une chose, mais comme une personne et de le traiter avec tant de respect qu'il ne soit jamais une chose posée devant nous et dont nous puissions user comme une possession mais comme une réalité que nous avons à devenir et qui est nous-même car, finalement, quand est, quand est franchie cette distance infinie de nous-même à nous-même, nous devenons notre corps, nous sommes notre corps. On ne peut plus le dissocier de nous-même et il est entré lui-même dans l'éternel, il a lui-même vaincu la mort et il subsistera comme longueur d'ondes, comme cette longueur d'onde qui se cherchera une autre forme d'expression non plus liée à ce monde-ci, non plus adaptée à notre habitat terrestre mais indépendant de lui ou indépendant de lui s'il s'agit d'une réalité et c'est par là justement que nous sommes promis tout entiers à l'immortalité, à condition que nous acceptions d'exister infiniment comme nous sommes appelés à le faire, et que le commun soit une hostie, pour nous une hostie à consacrer, une hostie à consacrer...

C'est là la merveille, la merveille d'une spiritualité authentique, c'est que elle nous met devant nous-même cette fois non plus dans une distance infranchissable d'opacité, non pas dans une distance qui nous empêche d'accéder à nous-même, mais dans une distance de respect qui nous agenouille devant cette offrande que nous pouvons devenir lorsque nous entrons dans le circuit de l'Infini, que nous nous transformons en lui et que nous devenons, à notre tour, un vivant évangile et la seule expression incontestable de l'Infini dans l'univers physique où nous avons nos premières racines et qui trouve en nous son suprême accomplissement quand le corps humain est justement une hostie entre des mains de lumière.

 

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