Au Cénacle de paris, le 16 janvier 1972.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Chers amis, j'ai eu, oui, il y a un certain nombre d'années, j'ai eu l'occasion de faire une conférence au Caire, à l'Eglise de Notre Dame de la Paix, sur La peste de Camus, qui était alors un livre récent.

Parmi les auditeurs se trouvait un écrivain arabe très connu, Taha HUSSEIN qui fut profondément scandalisé de la manière dont je présentais le sujet en parlant de la pauvreté de Dieu.

Vous savez que le thème de La peste, c'est précisément ce fléau qui s'abat sur une ville qui atteint les innocents et qui torture, en particulier, des enfants complètement sans défense.

Et, l'un des personnages, le Docteur RIEUX, se scandalise tellement de cette souffrance des enfants, qu'ils ne savent qu'en faire que il va jusqu'à dire : ‘ le plus grand honneur que l''on puisse faire à Dieu devant un tel spectacle, c'est d'admettre qu'il n'existe pas ; car autrement, il serait coupable puisqu'il est l'auteur du monde par hypothèse, il serait coupable de toutes ces souffrances, il apparaîtrait comme un tortionnaire.'

J'ai donc parlé à cette occasion de la pauvreté de Dieu sur laquelle nous allons revenir, et Taha HUSSEIN qui n'est d'ailleurs pas un homme de religion, et qui est plutôt agnostique et plus politicien que spirituel, tout en étant une très grande intelligence et un grand écrivain, Taha HUSSEIN ne pouvait pas admettre, au nom même de la cohérence de la pensée, que l'absolu prît cette figure de pauvreté. Parce que, évidemment, Taha HUSSEIN voyait Dieu à travers un concept, un concept : comme un objet que l'on peut définir, qui a ses contours parfaitement déterminés et qui exclut logiquement toute sorte de fragilité qui semblerait en lui être une imperfection.

A l'encontre, Camus qui avait eu communication, à mon insu, du texte de cette conférence, m'envoya un petit mot bouleversant d'humilité où il me remerciait d'avoir essayé de le comprendre du dedans, reconnaissant que le problème du mal était, en effet, le problème clé dans sa pensée, souhaitant que nous puissions nous en entretenir. Voilà deux attitudes d'esprit très opposées. Et qui, en effet, traduisent très profondément et très vitalement l'opposition entre un monothéisme fermé, où Dieu apparaît comme un être solitaire, et d'ailleurs tout puissant, à l'égard duquel on ne peut avoir que des rapports, sans doute de confiance, puisqu'il est miséricordieux, mais avant tout de soumission.

Il s'agit de s'abandonner à lui, c'est le sens même du mot Islam, et de s'abandonner à lui et d'admettre que il a nécessairement toujours raison, puisqu'il est le clément et le miséricordieux.

L'attitude d'un Camus qui procède davantage et plus profondément d'une expérience vécue, qui est infiniment plus sensible aux données humaines de tous nos problèmes, évidemment, ne peut pas admettre ce concept a priori, et il est tenté de nier Dieu pour ne pas charger Dieu d'une iniquité totalement inexplicable, et qu'il est hors de propos de vouloir légitimer.

Cela veut dire que le monothéisme chrétien constitue quelque chose de très particulier, qui peut se caractériser comme l'intériorisation du monothéisme dans cette révélation essentielle de la Trinité.

Parmi tous les travaux sur les origines chrétiennes, parmi toutes les tentatives pleines d'érudition qui ne cessent de se faire jour pour cerner le phénomène chrétien, pour saisir l'initiative de Jésus, pour tenter de définir sa position au centre de l'histoire, il est extrêmement rare que l'on fasse allusion à cette donnée fondamentale qui distingue l'œuvre du Christ de toutes les autres, c'est que justement Jésus a inscrit dans notre histoire la Trinité divine.

Il l'a vécue, ça a été son expérience fondamentale, et son témoignage consiste essentiellement à révéler la Trinité divine. C'est-à-dire à nous montrer en Dieu, non pas un être solitaire, qui ne pourrait que se repaître de lui-même, qui se glorifierait éternellement dans sa solitude de ce qu'il est ; qui serait un narcisse à l'échelle infinie, et qui nous demanderait par surcroît de le glorifier, de le louer, et de ne cesser de célébrer sa grandeur.

Il est évident que c'est ce Dieu solitaire, ce Dieu qui réside bien plus dans un concept que dans une expérience, et ce Dieu solitaire qui prêtant à toutes les objections : pourquoi lui plutôt que moi ? Pourquoi ne suis-je pas Dieu ? Pourquoi m'inflige-t-il sa Présence ? Pourquoi m'oblige-t-il à reconnaître son excellence ? Pourquoi m'a-t-il doué d'une intelligence uniquement pour que j'en connaisse les limites ? Pourquoi m'a-t-il donné une volonté sinon uniquement pour que j'en sache qu'il dépend de lui et qu'elle doit se soumettre à lui ?

Il a créé en moi une sorte de centre autonome qui est condamné finalement à la servitude. Ma liberté ne signifie rien, puisque finalement elle est soumise à ses décrets, qu'il aura nécessairement le dernier mot et que l'histoire est déjà terminée puisque il en connaît l'issue ! davantage, puisque lui-même en a fixé le terme.

Et, c'est là, sans doute, l'objection la plus profonde, la plus émouvante, la plus légitime, si l'on peut dire, contre Dieu, conçu précisément comme cette puissance extraterrestre qui domine tout, qui assujettit tout, et qui triomphe de tout. (Pour poursuivre, il vous faut cliquer sur "Lire la suite" et repositionner le curseur "son" )

C'est là l'objection fondamentale, c'est que elle écrase notre autonomie, c'est que, elle est la première à violer notre inviolabilité.

On sent cette réaction nettement dans Nietzsche : ce témoin, ce regard qui pénètre tout avec une totale indiscrétion, et qui annihile notre intimité, qui nous arrache le secret de notre intimité, qui foule aux pieds précisément notre inviolabilité.

Sans doute, notre dépendance, nous pouvons l'expérimenter sur un plan biologique : il est évident que le concert de nos cellules, il est évident que cette synergie, cette communauté d'action au sein de notre organisme des milliards de milliards de cellules qui nous constituent, dans un synchronisme parfait, dans une interdépendance qui est ordonnée à notre subsistance, il est évident que toute cette chimie prodigieusement intelligente qui conditionne notre subsistance, et où nous sommes totalement passifs, car tout cela se fait en nous, sans nous, tout cela peut nous donner, en effet, le sentiment d'une prodigieuse intelligence, qui exclue le hasard.

Le hasard ne peut pas être une explication de tous ces organismes, de tous ces composés physico-chimiques, et d'ailleurs vivants. Le hasard ne peut pas être une explication de la perfection de ces rouages, de ces milliers de réactions qui, dans une bactérie, aboutiront en vingt minutes à sa naissance et à sa reproduction. Et cela, depuis des milliards d'années, avec une sorte d'infaillibilité où donc des milliards d'éléments, dans ce temps si court concourent à la naissance, au développement et à la reproduction de la bactérie.

Nous pouvons concevoir qu'il y ait une intelligence à l'œuvre dans l'univers. Mais, précisément, rien ne nous garantit que cette intelligence est bonne devant les catastrophes, devant les misères innombrables, devant cette histoire de larmes et de sang qu'est l'histoire du genre humain. Reconnaître une intelligence, ce n'est pas encore reconnaître un amour.

Il se pourrait que nous soyons dupés par une puissance maligne qui nous donne tout ce que nous possédons physiologiquement, biologiquement et psychiquement, sans que elle soit une puissance de générosité et d'amour.

C'est pourquoi l'objection la plus forte, c'est celle, celle que Marx a faite et que je viens de retracer, d'une certaine manière, l'objection la plus forte c'est que notre autonomie est violée, si Dieu existe, comme une puissance dont nous dépendons radicalement, sous les décrets de laquelle nous sommes nécessairement assujettis et qui aura, quoiqu'il arrive, le dernier mot qui nous fermera la bouche en nous obligeant à réaliser ses desseins.

Il y a une sorte de contradiction entre cette autonomie dont nous avons le sentiment, entre cette inviolabilité qui est l'expérience humaine la plus caractéristique, il y a une sorte de contradiction entre ce sentiment d'autonomie et d'inviolabilité et notre dépendance à l'égard d'un Dieu tout-puissant.

Et c'est justement cela que le témoignage de Jésus éclaire de la manière la plus profonde et la plus émouvante.

Jésus nous apprend que justement Dieu n'est pas une puissance solitaire qui se regarde, qui se repaît d'elle-même, qui crée un monde qui ne lui est rien, en l'assujettissant à ses décrets, mais que Dieu est une éternelle communion d'amour, que Dieu ne prend pas possession de lui-même d'une manière possessive, mais d'une manière désappropriante, que Dieu est Dieu précisément parce que il donne tout, que Dieu justement ne subit pas son existence, mais qu'il la donne, que Dieu, en un mot, est libre de lui-même.

Rien ne nous atteint davantage que ce témoignage parce que tout notre problème est là : notre inviolabilité est à la racine de notre sentiment d'autonomie, notre inviolabilité qui est ce que nous défendons le plus passionnément contre les autres. Notre inviolabilité quand nous la considérons de notre propre côté, nous sommes totalement incapables de la définir parce que justement ce moi qui exprime cette inviolabilité, ce moi qui se pose dans l'existence, ce moi qui veut s'affirmer contre les autres, il est incapable de s'affirmer en face de lui-même, il est totalement incapable de s'affirmer en face de lui-même pour de bonnes raisons : il n'en a aucune !

Quand j'essaie de me demander : Qui suis-je ? Je bute constamment contre des préfabrications.

Qui suis-je ? mais je suis un donné, je suis un résultat, je suis un réseau de nécessités ; je porte une hérédité que je n'ai pas choisie, j'ai été élevé dans un milieu que je n'ai pas choisi, j'ai absorbé un langage et une culture que je n'ai pas choisis, je suis arrivé à une époque que je n'ai pas choisie, je suis enveloppé par des mouvements d'intelligence, de volonté, je suis pris dans un réseau d'aspirations collectives, je suis victime d'une histoire dont je ne suis pas l'auteur.

Où situer ce je et moi qui s'affirment avec tant de passion pour défendre son inviolabilité, où le situer?

Je peux m'affirmer comme l'unique en piétinant en esprit tout le reste de l'univers. Je puis considérer que moi seul compte, et que cela justifie tout le train du monde : moi seul compte ! Je peux me donner à moi-même ce spectacle dérisoire d'une autosuffisance ; si je suis frappé d'apoplexie à la seconde suivante où je viens d'émettre toutes mes prétentions, qu'est-ce qu'il en reste ?

Je ne subsiste pas par moi-même, je suis porté par des forces que je ne domine pas, dont je ne connais même pas la source dans l'univers physique où je suis enraciné. Qui est ce je, moi ?

A quoi tient finalement cette inviolabilité hors de laquelle il n'est pas de conscience humaine ? Sur quoi repose-t-elle et qu'est-ce qui peut la fonder ?

Ou bien je m'inclinerai devant le diktat des autres pour subsister matériellement, j'accepterai toutes les servitudes qu'accepte le personnage de En attendant Godot qui se laisse nourrir par un autre, mais qui est tenu en laisse par lui ; les clochards, eux, ont au moins, cette grandeur, qu'ils ne dépendent de personne et qu'ils peuvent attendre ce qui va justifier leur existence et consacrer leur dignité.

Où est ce je ? Ou moi ? que nous avons toujours à la bouche, qui se rebiffent contre les autres, qui est si vulnérable aux blessures qu'on peut lui infliger, qui se retire sous sa tente toutes les fois que il a été méconnu ? Qui est-il et où est-il et qu'est-ce qui peut le justifier ?

Faire de moi un surhomme ou grimper par-dessus ma tête, adopter une morale de maître qui vaut pour quelques-uns, cela ne m'empêchera pas d'être sujet à la mort et d'être contesté par les autres qui prétendent, eux aussi, à la maîtrise et à la suprême grandeur.

Qu'est-ce que je vais faire de moi ? Qu'est-ce qui va donner un sens radical, authentique, incontestable à cette affirmation de mon inviolabilité que je demande aux autres de respecter, et que je serai amené, si je suis fidèle aux exigences que je porte en moi, si je ne triche pas avec moi-même, que je serai appelé moi-même à respecter. Où situer ce je, moi ? Il nous échappe complètement dès que nous voulons le saisir parce que encore une fois, nous butons sur du préfabriqué et que nous pouvons prendre conscience que finalement tout l'univers que nous construisons à partir de ce je, moi qui est nécessairement notre perspective sur tout l'univers, que ce monde-là n'est pas plus justifié que ce je, moi lui-même. Alors, tout s'ébranle dans l'incertitude.il ne reste plus que l'affirmation passionnée de l'esclave qui refuse, refuse, refuse son esclavage, cette affirmation passionnée où on prend conscience d'une manière incontestable de sa dignité, quand on est traité indignement.

Mais or d'expérience incontestable, dès qu'on veut cerner ce je, moi, il échappe et on n'arrive pas à en saisir le moment. La Trinité, tout d'un coup nous révèle dans l'expérience unique et incomparable de Jésus-Christ, la Trinité dont il est précisément le héraut, la trinité dont il vit, dans laquelle il est enraciné, et c'est pourquoi il en témoigne d'une manière si profonde, si vitale, c'est pourquoi il veut l'inscrire dans notre histoire comme un évènement unique qui va déterminer une ère nouvelle. Si toute l'histoire se divise en avant et après Jésus-Christ, c'est précisément en raison de cette révélation de Dieu comme Trinité.

Car toute la vie de l'esprit est suspendue à cette révélation. La vie de l'esprit, en effet, c'est une vie intérieure, c'est une vie infiniment précieuse, c'est une vie universelle, c'est une vie qui se concentre en un centre indivisible, intemporel, où éclate une lumière infinie qui atteint tous les êtres jusqu'à la racine d'eux-mêmes dans une désappropriation totale, dans une pauvreté, dans un dépouillement infini.

Et c'est cela l'immense clarté de la Trinité, c'est que tout d'un coup, la vie de l'esprit apparaît comme une virginité, comme une désappropriation, comme une pure transparence, comme un élan vers l'autre où on se pose en se déposant, où l'on s'affirme dans une démission totale, où on est soi dans un pur regard vers l'autre ; où, en un mot, on ne subit plus son être, parce que on l'assimile, on le saisit en le donnant.

C'est quelque chose d'absolument prodigieux parce que ça éclaire, tout d'un coup, le problème que nous sommes. Alors que nous étions tentés, et que nous le sommes constamment, en dehors du rayonnement trinitaire, que nous sommes tentés de nous crisper sur nous-même, de défendre inviolabilité comme notre propriété et d'exclure tout ce qui n'en est pas l'affirmation inconditionnelle, voilà que, tout d'un coup, nous sommes appelés à comprendre, nous sommes invités à considérer que cette inviolabilité signifie ce pouvoir merveilleux et inaliénable, inaliénable, de nous donner, de faire de tout notre être une offrande, de n'être pas condamné à subir notre existence, mais de pouvoir nous en dépouiller en la communiquant.

Nous pouvons atteindre enfin une transparence virginale, c'est d'ailleurs ça la réelle virginité, à une transparence virginale où toute la vie se dépense dans l'amour d'un Autre, plus intime à nous-même que nous-même, qui est d'ailleurs présent dans tous les êtres.

C'est-à-dire que, finalement, le problème que nous sommes, à la fois s'éclaire, se pose avec toute sa profondeur et toute sa force, et se résout dans cette extraordinaire expérience qui est celle de Jésus-Christ et dans cette révélation qui est la lumière de cette expérience.

Notre inviolabilité peut donc être affirmée et elle doit l'être dans le respect d'une existence qui est toute chargée de la Présence divine, mais qui ne peut l'affirmer, qui ne peut en porter le rayonnement, qui ne peut en saisir la lumière et en vivre l'amour, que dans le même mouvement de dépouillement qui est le centre et le sens de la vie divine.

Dieu est Dieu parce que il est dans sa nature de se dépouiller totalement de soi. Dieu est Dieu parce qu'il n'a prise sur son être qu'en le communiquant. Dieu est Dieu parce que il ne peut rien posséder. Dieu est Dieu parce que il ne peut pas se regarder d'un regard de complaisance puisque ce regard sur soi est en lui un regard vers l'Autre.

Le Père n'est que ce regard vers le Fils qui n'est que ce regard vers le Père dans la spiration totale de l'Esprit saint vers l'Un et l'Autre.

C'est quelque chose de colossal de voir précisément que ce mystère qui a été si longtemps considéré comme un rébus métaphysique. Et où, on a buriné des concepts avec, d'ailleurs, une intelligence extraordinairement subtile et valable, il est infiniment émouvant de voir que il n'y a rien qui nous éclaire davantage, que c'est la seule manière d'aborder le problème que nous sommes et de le résoudre et d'en prendre conscience.

Alors toutes les objections tombent, toutes les objections tombent et Dieu n'est pas un obstacle à notre inviolabilité : il la révèle, il la fonde, il la constitue, il la parfait, il la garantit ; il en est la respiration, la lumière et la joie.

Toute notre vie consiste à nous désapproprier de nous-même comme la sienne, à faire ce vide immense ou plutôt à créer cet espace illimité où la vie infinie qui est Dieu puisse se répandre et se communiquer.

Il est donc certain que le monothéisme Trinitaire est autre chose qu'un monothéisme unitaire où la vie divine s'enfonce dans une solitude incompréhensible et adhère à soi-même en nous écrasant.

Le Dieu trinitaire est un Dieu charité, un Dieu amour et qui n'est Dieu que parce que il est tout amour, que parce que il ne possède rien et qu'il donne tout.

Il y a déjà une lumière inépuisable dans cette rencontre avec la Trinité divine, j'entends une lumière qui nous concerne immédiatement puisque elle seule, finalement, nous permet de poser le problème que nous sommes.

Toutes les philosophies échouent et aucune ne l'a fait. Je veux dire qu'aucune n'a posé ce problème de manière à rencontrer toutes ces données et à rendre raison de cette inviolabilité qui parait contradictoire avec toutes les dépendances qui nous inscrivent dans l'univers qui nous porte.

Mais, précisément, cette lumière qui jaillit dans notre rencontre avec la Trinité divine, cette lumière, elle jette un jour incomparable sur toute la création. Et si une parabole extrêmement simple peut venir au secours de notre imagination qui est indispensable à l'inscription d'une donnée conceptuelle dans .... : un père, un père ou une mère qui sont vraiment dignes de ce nom, savent et sentent l'inviolabilité de la conscience de leurs enfants.

Ils savent que ils n'ont pas le droit, simplement au nom de leur force d'adulte, au nom des bienfaits matériels dont ils sont la source, ils n'ont pas le droit d'imposer à cette conscience un donné qui l'assujettirait sans qu'elle y consente.

Ils sentent que l'éducation, dans ce qu'elle a de plus essentiel, c'est d'amener la conscience de leurs enfants à cette autonomie, à cette liberté qui est le fruit, et l'expression, et le rayonnement d'une véritable libération.

Ils savent que ils ont à faire éclore l'intériorité de la conscience de leurs enfants en la respectant, en s'agenouillant devant elle comme Jésus au lavement des pieds.

Ils adulent donc dans leurs rapports avec leurs enfants, ils adulent tout ce qui est représenté par leur dévouement matériel, par les avantages temporels qu'ils assurent à leurs enfants part le fait que ils les nourrissent, ils les vêtent, que ils leur, leur assurent le bien-être.

Toutes ces précautions, toutes ces attentions qui constituent la providence matérielle des parents à l'égard de leurs enfants, des éducateurs authentiques savent que cela ne compte pas, qu'ils n'ont pas à séduire la conscience de leurs enfants, mais que il faut la restituer à elle-même, qu'il faut l'aider à se dégager de ses options passionnelles, c'est-à-dire à réaliser vraiment son inviolabilité en la fondant sur le don de soi, et donc sur la rencontre avec la " beauté si antique et si nouvelle, qui est plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même ".

Donc, la visée, la visée des éducateurs, la visée d'un père et une mère qui ont tout fait dans l'ordre matériel, qui sont allés jusqu'au bout de leur dévouement pour assurer le bien-être de leurs enfants, la visée suprême c'est précisément de laisser leurs enfants entièrement autonomes en face d'eux-mêmes. J'entends d'une autonomie, bien sûr, qui a son centre dans le don d'eux-mêmes, ce don d'eux-mêmes que le don des parents doit, par osmose et par contagion de lumière, doit susciter.

Les parents donc savent que c'est une aventure où il faut courir tous les risques qu'il faut se risquer soi-même pour la courir, ils savent que c'est dans la mesure où ils se démettront d'eux-mêmes qu'ils susciteront ou qu'ils pourront susciter cet espace intérieur qui fera de chacun de leurs enfants un véritable univers.

Comment ne pas concevoir la création sous cet aspect, si Dieu est ce Dieu-là, si il est uniquement une éternelle communion d'amour, si il est une liberté infinie, si il est radicalement libre de lui-même, si il ne subit pas sa vie parce que elle est pure don? Quel peut être le sens de la création, sinon d'appeler ces êtres auxquels il se communique, de les appeler à devenir ce qu'il est, à devenir créateurs, à ne pas subir leur existence, à lui ressembler en devenant, comme lui un don total, en se réalisant, comme lui, dans une désappropriation radicale d'eux-mêmes ?

Il y a donc dans cette perspective, une vocation de l'univers qui est une vocation divine, une vocation de divinisation, c'est-à-dire une vocation d'autonomie et d'inviolabilité dans une libération continuelle de soi-même.

La création donc appelle des créatures suscitées par l'amour de Dieu, non pas subir son joug mais à devenir ce qu'il est, à participer à ce qui est de plus divin en lui, si l'on peut dire, qui est justement cette communion d'amour où il se donne tout entier, sans jamais pouvoir adhérer à soi autrement que dans ce regard vers l'autre qui constitue tout le personnalisme divin. Dieu ne subsiste que dans ce regard vers l'Autre qui constitue tout le personnalisme divin.

La création se pose ou est posée donc en face de Dieu dans une autonomie foncière puisqu'elle est appelée à devenir ce qu'il est, à ne pas se subir, donc à s'offrir pour fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles inaugurées par le geste créateur.

Alors, du coup, devient compréhensible que cette création ne soit pas contrainte de se réaliser, qu'elle soit appelée à le faire mais précisément par un élan suprêmement intérieur et si elle est ainsi donnée à elle-même pour se réaliser, comme Dieu, par le don de soi. Il peut se faire que Dieu, comme le père qui entreprend l'éducation de ses enfants ou la mère, agenouillés devant leurs consciences, il peut se faire que ils ne puissent pas. Il peut se faire que ce don n'aboutisse pas, il peut se faire que l'enfant se ferme, il peut se faire, s'il s'agit de Dieu que la création se refuse et que elle entre dans ce mal essentiel qui est justement de se fermer sur elle-même, d'acquiescer à ses limites, de les revendiquer comme le bien suprême, de s'opposer de toutes ses forces à cet amour agenouillé devant elle.

Et le mal justement apparaîtra alors sous son véritable aspect, j'entends l'aspect évangélique, il ne s'agit pas de définitions métaphysiques ou il ne s'agit pas de concept, mais il s'agit de vivant ou Dieu est révélé précisément comme le bien en personne qui veut se communiquer, mais qui ne peut jamais le faire en s'imposant, qui donc peut être vaincu, qui donc peut être refusé, qui donc peut-être crucifié. Et c'est à ce propos que je parlais justement de la pauvreté de Dieu, à l'occasion de La Peste de Camus, la pauvreté de Dieu.

C'est par ce que au cœur de cette inviolabilité, il y a une Présence divine que le refus de la reconnaître, de la respecter et de la fonder, ce refus est finalement une blessure infligée à Dieu, une blessure mortelle. C'est pourquoi le mal finalement est la mort de Dieu, reçue par lui, acceptée par lui, en nous et pour nous.

Tout un autre aspect de la création, dans une visée purement libératrice, dans une visée d' amour, dans une visée d'amour dont le respect des parents pour la conscience de leurs enfants est la plus émouvante parabole.

Dieu est donc engagé dans sa création.

Il ne la surplombe pas dans une indifférence majestueuse, il ne la surplombe pas en gagnant sur tous les tableaux, en étant glorifié par ceux qui se condamnent eux-mêmes, et en étant glorifié également dans sa miséricorde par ceux qui réussissent à se libérer d'eux-mêmes. Il est engagé dans toute cette création comme un père et une mère sont engagés dans l'éducation de leurs enfants, qui ne peu aboutir que dans cette démission d'eux-mêmes ou ils se donnent tout entiers pour susciter dans leurs enfants un don semblable au leur.

Dieu pourra mourir dans cette création, et c'est ce qu'il fait :" Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là." (Pascal, Le mystère de Jésus.)

Il est donc certain que la révélation du Dieu Trinitaire est la grande lumière parce que c'est la naissance de notre liberté. A travers notre libération, nous pouvons donner enfin à ce mot de liberté son sens plénier dans une autonomie souveraine, mais qui comporte une exigence totale pour s'accomplir, une exigence totale de désappropriation, de transparence et de dépouillement.

Nul doute que dans la lumière de Jésus-Christ nous ne puissions envisager le problème que nous sommes autrement, nul doute que ce témoignage de Jésus-Christ éclaire d'une manière unique ce que nous sommes et ce que nous sommes appelés à devenir.

Jésus nous a délivrés de Dieu, j'entends de ce Dieu conceptuel, de ce Dieu extérieur, de ce Dieu qui est une limite et une menace, de ce Dieu qui serait finalement la négation de l'esprit.

Car si l'on nie notre esprit, si l'on nie cet univers intérieur, si l'on nie notre inviolabilité, si on la méconnait, si on la piétine, si on la limite, nous n'existons plus autrement que comme des produits de l'univers physique, oeuvres du hasard cette fois, et dépouillés de toute signification.

Ce qu'il y a de prodigieux dans l'Evangile, qui est Jésus-Christ, c'est précisément de révéler avec un éclat unique la dignité de notre esprit. Et cette dignité infinie, éternelle, cette dignité infinie, elle ne pouvait justement nous devenir sensible qu'à travers le dépouillement d'un Dieu qui n'est qu'une éternelle communion d'amour.

Parce que, c'est parce que le visage de Dieu s'est intériorisé en Jésus-Christ, c'est à cause de cela que nous pouvons aborder le problème que nous sommes et comprendre toute la vocation d'une création qui n'est pas asservie, mais qui est appelée à devenir ce que Dieu est en s'échangeant avec lui dans une relation nuptiale qui doit aboutir à l'éternel mariage d'amour..

L'ère chrétienne, c'est l'ère de notre libération. Et l'on comprend que l'histoire du monde soit divisée entre ce qui est avant, et ce qui est après Jésus-Christ parce que Jésus-Christ nous a conduits à nous-même, parce que Jésus Christ nous a ouvert le cœur de Dieu, parce que Jésus Christ nous a plongés dans l'intimité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, parce que Jésus Christ nous a révélé la pauvreté de Dieu, parce que Jésus Christ nous a permis de nous déprendre de nous-même, de cesser d'être condamner à nous affirmer en nous asphyxiant dans la présence de notre moi préfabriqué, parce que Jésus-Christ a ouvert en nous l'espace d'une liberté infinie où la Présence divine se révèle et se respire.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir