A Ghazir, en 1959.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Je me trouvais à Florence un mois de septembre, il y a bien longtemps; Florence qui est la ville des fleurs et des chefs-d'œuvre. J'étais avec un ami, nous avions visité le Palazzo Pitti, le Bargello, l'Académie et nous étions fatigués, épuisés d'avoir tant vu et tant regardé, car il y a vraiment trop de choses dans les musées et on n'a pas d'espace, on n'a pas de recul, les yeux ne savent plus où regarder.

Et nous avions abouti, ce matin, à San Lorenzo et nous nous trouvions précisément dans la Chapelle des Médicis, qui est au chevet de cette église. Dans cette chapelle toute blanche, en forme de rotonde, dans cette chapelle toute blanche, il y a quelques-uns des plus grands chefs-d'oeuvre de Michel-Ange, entre autres et essentiellement le tombeau de Julien et de Côme de Médicis avec les allégories, qu'on retrouve partout et qui sont si admirables, de l'aurore et du crépuscule, du jour et de la nuit.

La chapelle était toute blanche, nous étions seuls, mon ami et moi ; il n'y avait aucun bruit. Nous disposions de tout le temps et de tout l'espace. Et, comme nous étions très fatigués, nous nous sommes éloignés l'un de l'autre pour regarder tranquillement, sans aucune espèce d'idée préconçue, précisément parce que notre lassitude nous empêchait de nous monter le bourrichon.

Et je regardais ce " pensioroso " qui est Côme de Médicis, cette image du penseur et de la pensée et ces allégories du jour et de la nuit, de l'aurore et du crépuscule, je regardais tout à mon aise et je me laissais faire. C'était le premier contact vraiment libre avec Michel-Ange, ce contact qui n'obéit pas à la suggestion d'une compagnie, à la suggestion d'un guide ou à l'écrasement que l'on éprouve devant la richesse d'un musée.

J'étais là, libre, disponible et, peu à peu, j'entrais, j'entrais dans ce silence où commencent toutes les musiques, et, peu à peu, ce n'était plus l'œuvre de Michel-Ange que je percevais, c'était, à travers elle et au-delà d'elle, cette Présence que l'on ne connaît jamais, mais que l'on reconnaît toujours, cette Présence qui m'envahissait, qui m'envahissait, que je respirais, dans laquelle je me libérais de moi-même.

Et je ne me sentais, je ne me sentais plus dans ma pesanteur, je ne me sentais plus en moi-même, j'étais suspendu à cet attrait, à cet appel, à cette aimantation : je n'étais plus qu'un regard vers cette divine Beauté. Et c'était une paix si profonde, et c'était une joie si pure, que elle restait infiniment paisible. Aucune exaltation, aucun besoin de battre des mains, de rendre témoignage avec des mots. Simplement suspendu, libéré dans cet immense espace, et ma joie elle-même, que j'éprouvais mais sans la, la ramener à moi-même, la joie elle-même était offerte avec tout moi-même.

C'est là que j'ai compris peut-être le plus profondément pour la première fois comment, en effet, la Présence de Dieu s'atteste, se vérifie, devient incontestable dans cette libération de soi. Nous collons naturellement à nous-même, nous gravitons autour de notre moi biologique, de notre moi-pesanteur, de notre moi-zéro, de notre moi égocentrique. Mais comment pourrions-nous faire autrement quand nous sommes seuls ? Pour sortir de nous, il faut avoir à qui nous donner. Et justement Dieu, c'est celui qui se lève en nous comme une présence silencieuse qui vient à pas de colombe et qui nous rend sensible un visage à qui nous donner.

Et je me disais - sans me le dire, d'ailleurs, car il n'y avait aucun mot - au fond Dieu, Dieu c'est quand, en moi, je ne suis plus moi. Quand en moi, je ne suis plus moi, c'est qu'il y a un Autre, un Autre qui est venu, un Autre qui m'a prévenu, un Autre qui m'appelle, un Autre qui m'accueille, un Autre qui me délivre, qui me comble et qui suscite en moi, qui suscite en moi la générosité qu'il est. Car le don se fait de soi-même, puisque on ne se voit plus, puisqu'on adhère, puisqu'on est suspendu. Le don se fait de lui-même : on se perd et on se trouve, puisque c'est alors vraiment qu'on devient intérieur, intérieur à soi-même, qu'on échappe à l'envoûtement du dehors, qu'on est au cœur de la paix, qu'on est au centre de son unité et qu'on communique et qu'on communie avec toute vie et toute beauté.

C'est cela, Dieu, dans le dialogue où l'on naît à soi-même, parce que on est libéré de soi-même, et où on est tout entier offert dans la joie même que l'on éprouve, car on ne se voit plus en soi-même, on se voit en lui, à travers lui, et pour lui, réalisant dans un éclair l'intuition de Rimbaud : " Je, je est un Autre. "

Finalement, c'est à cela, c'est à cela que l'Évangile veut nous conduire. C'est à cela qu'est ordonnée toute l'institution chrétienne. C'est là la vérité, l'unique vérité, dont chaque dogme est un sacrement, chaque dogme nous reconduisant précisément à ce centre silencieux, à cette intimité du Seigneur, qui fait surgir la nôtre et qui ouvre en nous cet immense espace qui n'a plus de frontière et où on peut se sentir intérieur à tous et à chacun. Car, justement, à travers Dieu, qui est le plus grand secret d'amour qui soit ou plutôt qui est le secret qui est au coeur de toutes les véritables tendresses, à travers Dieu, on peut, sans violer la clôture des autres, devenir intérieur à leur vie.

En lui, il n'y a pas de mur de séparation et ceux qui paraissent dehors et ceux qui sont étrangers et ceux qui sont dans les pays lointains et ceux qui sont derrière le voile de la mort, tous, tous en lui deviennent présents, parce que il est la vie, il est la vie de tous et de chacun et qu'à travers lui nous pouvons nous échanger sans parole, dans le plus profond de notre être, qui ne vient au jour d'ailleurs que dans sa lumière.

Dieu, c'est quand, Dieu c'est quand en moi ce n'est plus moi. Dieu, c'est plus que moi, c'est plus que moi en moi qui n'est pas moi et dans lequel ma vie respire. C'est vers cette découverte que nous achemine l'Évangile.

C'est cette découverte qu'il faut constamment renouveler, en cherchant chaque jour et à chaque instant du jour le chemin qui y conduit. Et ce chemin, c'est toujours, d'une manière ou d'une autre, c'est une forme de silence, de silence intérieur, de silence où l'on écoute, où l'on perçoit finalement tout au fond, tout au fond, quand tous les bruits sont tombés, où l'on perçoit cette petite voix qui surgit des profondeurs, cette petite voix qui nous introduit dans toute vérité et qui est la vérité même, cette vérité qui est informulable, cette vérité qui est la nouvelle naissance dans la suprême connaissance, cette vérité qui est la lumière de la flamme d'amour.

Ne perdons pas notre temps, ne dispersons pas notre énergie sur une autre recherche. C'est là que nous trouverons la vie de notre vie. D'ailleurs, les autres ne sont pas un obstacle à cette découverte, car le silence, ce n'est pas un silence matériel, ce n'est pas nécessairement un silence de paroles : c'est un silence d'être, un silence d'être, un silence où on est attentif aux profondeurs de la vie, un silence où le regard se porte vers la source éternelle, un silence derrière le visage fermé, on pressent le mystère abyssal, le mystère infini que recèle, que contient toute conscience humaine.

Et il arrive souvent que ce sont précisément les autres et les autres par leurs défaillances, les autres dans tout ce qui leur manque qui nous ramènent à la découverte de la source.

En effet, les hommes sont si souvent d'une telle banalité, ils sont si vides, si creux, ils sont tellement esclaves des mots tout faits, des formules usées jusqu'à la corde, des slogans, des en-têtes de journaux, des choses qu'ils ont lues dans les livres qu'ils répètent comme des rites ancestraux et morts, qu'on ne peut pas croire que la vie humaine se limite à cela.

C'est impossible ! Il faut qu'il y ait autre chose et que, dans cette misère, dans cette nullité, dans cette banalité où chacun se croit original en faisant comme tout le monde, il faut qu'il y ait autre chose.

Et ce sentiment justement de vide absolu de tant d'êtres nous met en état d'attente. En creux, nous sentons justement, en creux nous sentons une Présence possible, une Présence infinie qui va peut-être surgir, qui va surgir lentement de la confiance, du respect, de la bonté. Et il peut se faire que, " in extremis ", lorsque nous sommes dans le trente-sixième dessous, lorsque nous sommes au seuil du désespoir, que ce soit précisément la nécessité où un autre a de notre secours qui nous ouvre la porte de lumière et nous jette dans le Cœur de Dieu.

Un très beau film l'illustre magnifiquement, un très beau film allemand, édité par une société protestante et catholique sous les auspices de la réconciliation après la guerre, après la catastrophe qui s'est abattue sur ce pays qui avait dominé toute l'Europe, qui avait épouvanté le monde entier et qui se trouvait occupé dans toutes les parties de son sol, occupé, mutilé, écorchée vive.

Le film commence en wagon, en chemin de fer. Une petite fille tient dans sa main un cerf-volant. Elle est avec son père, un homme dans la quarantaine vêtu de noir. La petite fille ouvre la fenêtre du wagon et dévide sa ficelle et laisse flotter son, son cerf-volant.

Le cerf-volant aboutit à la queue du train dans un compartiment où une voyageuse qui s'appelle Edwige écrit son nom, Edwige sur le cerf-volant. La petite fille ramène la ficelle, lit " Edwige ". Alors elle écrit sous le nom " Edwige " : " Quel est ton âge ? " Elle dévide sa ficelle, elle renvoie son cerf-volant qui revient à Edwige qui écrit : " Cent ans ". La petite fille ramène sa ficelle. Cent ans, oh, quelle surprise alors ! Elle demande : " Où habites-tu ? " Elle renvoie son cerf-volant. Mais un voyageur impatienté avec les courants d'air coupe la ficelle et le cerf-volant s'en va en plein ciel.

On arrive à la station du terminus. Tout le monde descend. La petite fille quitte le wagon avec son père. La voyageuse qui s'appelle Edwige, naturellement reconnaît immédiatement la petite fille, se présente : " Edwige ". Elle a une trentaine d'années. " Mais tu n'as pas cent ans " dit la petite fille. Éclat de rire ! Le père, qui est pasteur, dit une sentence pieuse - parce qu'il a l'habitude de dire des paroles édifiantes - qui agace Edwige. Enfin, on se quitte, on se serre la main. Chacun va de son côté.

Le pasteur est veuf. Il a perdu sa femme. Il lui reste au monde que ce trésor qui est la petite Lottie. Il rejoint son nouveau poste dans cette ville qui a été particulièrement bombardée, où le Temple a été très amoché et on est en train de le construire ou de le reconstruire. Dans l'entre temps, le culte se fait à l'hôpital, dans un des hôpitaux de la ville tenu par des diaconesses. C'est là que le pasteur est appelé à loger.

Naturellement, toutes les diaconesses sont en effervescence pour accueillir le nouveau pasteur. On astique de la cave au grenier, de manière à ce que l'hôpital soit présentable. On le reçoit avec tous les honneurs dus à son rang. On le conduit dans son appartement et la sœur qui a l'habitude, la diaconesse qui a l'habitude des paroles édifiantes dit : " Nous nous excusons mais, en raison des bombardements, nous n'avons pas encore d'électricité. Ici, chacun est sa propre lumière ! "

Le pasteur, agacé cette fois, lui aussi, à son tour, n'insiste pas davantage et la petite Lottie fait comme chez elle : et immédiatement, elle conquiert tout le monde de la cave au grenier. C'est le soleil de la maison et dès qu'elle paraît, toutes les sentences bibliques s'arrêtent au coin des lèvres et il n'y a plus que des sourires.

Le pasteur doit inaugurer son ministère prochainement. Et voilà que, tout d'un coup, au tournant de l'escalier, il aperçoit Edwige : " Et comment ? Vous êtes là ! " -- " Oui, oui je suis la doctoresse de la maison. " -- " Ah ! Bon ! " Alors, le pasteur doit faire son premier sermon dans le réfectoire des diaconesses, qui ont préparé les cantiques d'usage pour introniser son ministère.

Lorsque le pasteur quitte la chaire, il va sortir du réfectoire, il aperçoit dans une embrasure la doctoresse qui était venue en catimini pour écouter son premier sermon. Il dit : " Comment, vous êtes là ? Vous êtes là ?.. Vous êtes venue me faire passer mon examen ? " - " Oui " dit-elle. " Eh bien! Comment ? Que pensez-vous de ça ? " -- " Pas trop mal, pas trop mal ! "

Ils sortent ensemble et, tout d'un coup, la doctoresse lui dit gravement : " Ce que vous dites, vous le croyez ? Vous croyez ce que vous dites ? " - " Mais oui, dit le pasteur, oui, oui, oui certainement, mais certainement, mais certainement j'y crois. " - " Eh bien ! Moi, je n'y crois pas, je n'y crois pas, dit la doctoresse, je n'y crois pas. J'avais une petite fille, comme vous, une petite fille comme la vôtre. Elle est morte. Et puis, nous avons eu la guerre, et nous avons eu les bombardements et nous avons eu toutes les victimes, et j'avais une petite fille qui est morte. Je n'y crois pas. Et vous, vous, pasteur, si votre petite fille mourait, vous y croiriez encore ? " - " J'espère bien, dit le pasteur, j'espère que oui, j'espère que, avec la grâce de Dieu, j'y croirais encore ! "

Enfin, ils sont très bons amis. La doctoresse, qui n'a aucune religion, qui a horreur de ces bigotes de diaconesses, la doctoresse monte tous les soirs pour assister au coucher de la petite Lottie. Elles sont grandes amies et c'est le seul soleil de sa vie. D'ailleurs, c'est le seul soleil de tout le monde. Elle est, dans l'hôpital, connue comme le merle blanc et partout, dès qu'elle arrive, c'est la Fête-Dieu.

Il y a dans la ville un prêtre, un prêtre qui était commandant d'aviation pendant la guerre. Il a été dégoûté du métier et, à la fin de la guerre, il est devenu prêtre. C'est un homme très courageux, très ouvert, très généreux. Il rend visite au pasteur. Il le prend par le bras et lui dit : " Eh bien ! Dans cette ville crucifiée, nous allons ensemble, n'est-ce pas, essayer de faire un travail constructif. " Et ils montent ensemble au sommet de la tour du Temple qui est prêt ou dont la restauration est près d'être achevée, et ensemble ils regardent cette ville mutilée par la guerre et qui essaie de revivre. Et le prêtre dit au pasteur : " Nous sommes les sentinelles dans la nuit. C'est à nous de veiller sur ce peuple et de lui rendre l'espérance ".

Et la vie se poursuit dans le travail de l'hôpital, dans les ministères du pasteur et du prêtre, dans les jeux de la petite Lottie, dans les sourires qu'elle échange avec la doctoresse. Or, quand on annonce dans la ville un immense spectacle : on doit monter sur le parvis de la cathédrale une grande pièce du Moyen-Age qu'on appelle " Jedermann " c'est-à-dire " Tout le monde " une grande pièce avec une moralité qui représente les différents stades de l'existence, les différentes conditions humaines jusqu'au jugement de la mort. Et un grand acteur, doit tenir le rôle principal, le rôle de " Jedermann " qui arrive dans la ville et il se trouve avoir été pendant la guerre sous les ordres du prêtre alors chef d'escadrille dans l'aviation.

Et l'acteur sait que le prêtre ou plutôt que son ancien chef est devenu prêtre, qu'il est dans cette ville, et il désire naturellement le rencontrer. Et il le rencontre. Ils évoquent leurs souvenirs et l'acteur dit au prêtre : " Voilà, voilà le mystère du destin : vous, vous étiez commandant d'aviation et vous avez trouvé à travers le désastre la foi et vous êtes devenu prêtre. Et moi, à travers la catastrophe, j'ai perdu la foi. Je ne crois plus à rien et je n'espère plus rien ".

Le prêtre sent tout le drame de cette conscience, combien il est difficile de la toucher et il lui dit : " Mais est-ce qu'il n'y avait pas une femme que vous aimiez avant la guerre ? Si vous la retrouviez, est-ce que ce ne serait pas une espérance ? " -- " Peut-être, dit l'acteur, peut-être si je la retrouve et si elle m'aime. " Ils se quittent.

L'acteur s'en va vers l'hôpital. Il monte l'escalier, il croise dans l'escalier la petite Lottie et, sans être annoncé, il surgit dans le bureau de la doctoresse - car c'était elle la femme qu'il avait aimée. Elle le regarde : " Qu'est-ce que vous venez faire ici ? " - " Eh bien, dit-il, mais voir si vous m'aimez toujours. " -- " Non, non je ne vous aime plus. " - " Et l'enfant ? " - " Mort ! "

Il sent qu'il n'arrive pas à l'atteindre, qu'il n'y a plus de lien, qu'il n'y a plus de lien, que rien ne vibre. Alors, il entre en fureur, il boucle la porte, il se jette sur la radio, l'ouvre de façon à faire un bruit du tonnerre, et il va la saisir par la gorge et, tout d'un coup, il se ressaisit, il ouvre la porte et il se trouve nez à nez avec la supérieure des diaconesses qui est une vieille chipie, un vieux chameau, endurcie dans son pharisaïsme biblique, qui déteste la doctoresse, parce qu'elle ne va pas à l'église, qui a entendu du bruit, alors qu'elle répétait des cantiques dans la salle au-dessous et qui est venue naturellement pour mettre fin à ce scandale.

Quand elle voit qu'un homme sort de la chambre de la doctoresse, alors elle ne se tient plus de rage et elle dit à la doctoresse, sèchement : " Dans 48 heures, dans 48 heures, vous aurez fait vos malles ".

La doctoresse lui dit : " Comment ! C'est ça votre Dieu ! C'est ça votre Dieu ! Si vous étiez une vraie chrétienne, votre religion s'intéresserait à des gens comme nous, justement parce que ce sont les gens comme nous qui en ont le plus besoin ! " Mais elle sait que ce sont des paroles perdues, que l'autre est un coeur dur, enfermé dans sa propre justice.

Bon, elle fera ses malles, et puis après, qu'importe ? Elle fera ses malles. Le bruit se répand qu'elle va quitter.

Le pasteur la rencontre dans l'escalier. Il est tout ému car, au fond, déjà il est attaché à elle beaucoup plus qu'il ne pense et elle à lui beaucoup plus qu'elle ne pense. Il lui dit : " Mais comment ? Enfin, Je vous en prie. Mais non, ce n'est pas possible, vous n'allez pas nous quitter, vous n'allez pas partir ! " Elle le regarde et lui dit : " Écoutez, s'il y avait quelqu'un qui fût désespéré et qui eût besoin de vous, n'est-ce pas vers lui que vous iriez ? " -- " Oui " dit le pasteur. " Eh bien, laissez-moi partir, laissez-moi partir ! "

Le dimanche suivant, le dimanche suivant, on doit inaugurer les nouvelles orgues. Le Temple n'est pas encore tout à fait réparé, mais enfin, comme les orgues sont prêtes pour ce dimanche-là, il y aura une grande cérémonie dans le Temple et le pasteur prépare son plus beau sermon, les diaconesses leurs plus beaux cantiques. Et le jour arrive. Et la petite Lottie, naturellement, qui aime son papa et qui l'adore, mais enfin qui n'est pas spécialement intéressée par ses sermons, est allée se blottir auprès du souffleur, à l'orgue. Elle met ses petits pieds sur les pédales et, à sa manière, elle fait marcher l'orgue.

Quand le sermon commence, lent, solennel, le souffleur, qui est un vieux priseur, a oublié d'acheter son tabac. Il demande à la petite Lottie d'aller lui acheter du tabac, ce qu'elle fait très volontiers, puisque ça va lui permettre d'échapper à l'immobilité que requiert un sermon.

Quand elle sort, elle se trouve devant les balançoires. " Les balançoires ! Les balançoires ! Ah comme c'est beau les balançoires ! " Et justement, au pied des balançoires, il y a l'acteur, l'acteur désespéré qui a vu la petite fille dans l'escalier, qui la voit près des balançoires : " Eh bien, tu ne voudrais pas faire un tour aux balançoires ? " - " Oui, non, oui, non oui... ? oui ! " Et la petite Lottie monte dans sa balançoire, elle y va, elle y va, elle y va de tout son élan, elle atteint l'horizontale au moment où la doctoresse, avec ses bagages, sort de l'hôpital, dans le cabriolet de la directrice. Elle voit cette petite fille tout là-haut, elle tremble, la petite fille a dépassé l'horizontale et vlan ! elle tombe sur le sol. Fracture du crâne. La doctoresse se précipite, la recueille, affolée, déchirée, la ramène à l'hôpital. Les portes s'ouvrent, naturellement, devant la fille du pasteur. Le culte s'achève, et le pasteur apprend que sa petite fille a fait cette chute, que son état est désespéré.

La doctoresse s'installe au chevet de la petite fille. Tous les professeurs sont appelés. On ne peut rien faire que de laisser agir la nature, sans pouvoir donner aucun espoir. Le pasteur est là, silencieux, avec la doctoresse au chevet de la petite fille. Le prêtre averti vient les trouver, donne silencieusement l'absolution à la petite fille et il est là de toute son amitié pour ce moment si difficile.

La journée passe, le soir tombe, la représentation commence sur le parvis de la cathédrale et on entend la voix du grand acteur. Il est normal qu'il évoque toutes les conditions humaines, les riches, les pauvres, les justes et les injustes, les avares, les généreux, et finalement la mort, la mort et le jugement, où il n'y a plus de tricherie, où chacun est tout simplement ce qu'il est, et sa voix, sa voix parvient jusque dans l'hôpital, et la petite fille qui agonise : " Papa, qu'est-ce que c'est ? Papa, qu'est-ce que c'est ? " - " C'est Jésus qui vient te chercher. " - " Tu viens avec moi, Papa ? Tu vas m'accompagner ? " - " Oui. " Et le dernier, le dernier mot de l'acteur s'achève, la petite fille meurt.

Le prêtre, qui se trouvait là, entraîne, entraîne le pasteur et lui dit : " Nous nous sommes dit l'un à l'autre : nous sommes les sentinelles dans la nuit ! Et maintenant, c'est nous, c'est nous-mêmes qui sommes dans la nuit, et c'est nous-mêmes qui devons dans cette nuit faire appel à toute notre foi pour adhérer au Père des cieux. " Alors il dit le " Notre Père " que le pasteur répète après lui.

On pare la petite fille. Elle est là, toute blanche comme un lis, tout entourée de fleurs. Elle paraît vivante. Le pasteur oublie qu'elle est morte. C'est sa petite fille. Il s'installe à l'harmonium, il chante un des beaux chorals de Bach qu'il avait coutume de chanter avec elle, quand la doctoresse qui s'est glissée en tapinois pour voir ce qu'il advenait, ce qu'il advenait, si il était désespéré ou non, l'entendant chanter, se dit : " Bon, c'est l'autre qui a besoin de moi. " Elle s'en va à pas de loup.

Enfin, on enterre, on enterre la petite fille. Ah ! Cette fois, il n'y a plus d'illusions à se faire, il n'y a plus d'apparences, il n'y a plus la robe blanche, il n'y a plus les fleurs, il n'y a plus ce beau visage endormi. C'est fini, fini, fini, fini : on ne se reverra plus. Et le pasteur désespéré erre, erre auprès des balançoires où sa petite fille s'est tuée. Et l'homme des balançoires lui dit : " Eh bien, pasteur, je pense que vous sentez Dieu maintenant dans cette épreuve ? " - " Non, dit le pasteur,non je ne le sens pas " dit le pasteur. " Oh, vous ne le sentez pas ? Moi, je le sens. Moi j'ai perdu ma femme, j'ai perdu mes enfants mais, quand je lui parle, il me répond. " - " Il ne me répond pas, dit le pasteur, il n'y a pas de réponse, il n'y a pas de réponse, c'est drôle. " - " C'est drôle ! " dit l'autre. Et le pasteur s'en va dans la direction du Temple. Il veut monter à la tour et se jeter en bas pour mettre fin à sa vie.

Pendant ce temps, l'aviateur, devenu l'acteur et qui a été très involontairement la cause de la mort de la petite fille, ayant terminé son jeu et satisfait à tous ses engagements, plus désespéré que jamais, retrouve le prêtre, plus désespéré que jamais, en lui disant : " Quand nous jetions des bombes sur les villes du haut de nos avions, nous étions à 4, 5, 6, 10 kilomètres en hauteur de la ville, nous ne voyions pas les désastres que nous accomplissions, nous ne voyions pas les morts, nous n'entendions pas le cri des mourants. Maintenant je sais ce que c'est que la mort, je l'ai vue dans le visage de cette petite fille. " Et il est si désespéré que le prêtre sent qu'il n'y a rien à faire et il lui dit tristement : " Je ne peux rien pour vous. "

L'acteur s'en va et, lui aussi, se dirige vers le Temple pour monter dans la tour et se jeter en bas. Et, quand le pasteur y aboutit, il se trouve en face de l'acteur : et chacun comprend l'intention de l'autre et le pasteur dit à l'acteur les mêmes mots que le prêtre vient de lui dire : " Je ne peux rien pour vous. " Alors l'acteur se ramasse, prend son élan, va se jeter et bondir dans le vide, quand le pasteur, le pasteur, le pasteur tout d'un coup, comprend, il se jette vers lui, il le retient et le sauve.

Alors il est sauvé, il est sauvé : la lumière se fait en lui, il retrouve, il retrouve la foi. Il retrouve Dieu parce que il est allé à la rencontre de l'autre, parce qu'il s'est identifié avec l'autre. Parce qu'il a voulu le sauver de l'abîme, il a échappé lui-même à son abîme.

Ils redescendent tous les deux et, le dimanche suivant, comme le Temple n'est pas suffisamment réparé pour que le culte s'y poursuive, le prêtre a offert très généreusement son église. Et on voit, à la fin de la messe, le prêtre et le pasteur qui se rencontrent dans la sacristie. Ils se serrent la main. Le prêtre embrasse le pasteur qu'il sent tout endolori : " Allons, bon courage ! " - " Oui, dit le pasteur, oui, j'y crois. Mais c'est dur car c'est la première fois que je vais parler sans voir le visage de ma petite fille. "

Voilà ce film, ce film qui est une parabole, si vous le voulez, de cette puissance de la charité qui, finalement, dans les passes les plus difficiles, au coeur des plus profondes ténèbres, allume la petite lampe de l'éternelle Présence.

Il y a une oraison à faire sur les autres. Quand nous ne pouvons plus prier de notre propre élan, il y a toujours une oraison à faire sur les autres, et nous ne perdrons jamais la foi, jamais, si nous ne perdons jamais le respect de l'humanité.

Dans un bulletin de lycéens, j'ai écrit ce tout petit mot : " Crois-tu en l'homme ? L'essentiel est là, et le plus difficile. " Les limites de l'homme nous crèvent les yeux, elles ne cessent de nous décevoir et de nous blesser. Le cri de la femme pauvre nous rappelle pourtant qu'il y a autre chose : " La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. " La misère est moins intolérable que la méconnaissance de la valeur où elle puise la conscience de sa dignité. Elle refuse de se réduire à un organisme affamé. Elle se sent capable d'un don gratuit qui pourrait combler un coeur ouvert au sien. Elle ne demande qu'à être l'espace de générosité qui révélera sa qualité de source et d'origine et prouvera qu'elle est unique et irremplaçable, comme il faut qu'elle le soit pour accepter de vivre.

Goetz, le héros de Sartre dans Le Diable et le Bon Dieu, Goetz est un bâtard princier qui devient un homme de guerre parce qu'il n'a pas d'autre issue, étant bâtard, que de gagner sa place au soleil par la guerre. Goetz est en perpétuelle fureur contre le genre humain qui le confond avec sa peau de bâtard et, pour prendre sa revanche, il se fait l'ennemi de Dieu.

Il montre ainsi qu'il est plus grand que ceux qui le méprisent puisqu'il n'a peur de rien, comme il se mesure avec Dieu. Bien sûr que ce dieu est un faux dieu, c'est le mythe de la revanche dont il a besoin pour se venger du mépris injuste qui l'atteint.

Goetz, le héros de Sartre dans Le diable et le bon Dieu, témoigne dans le même sens. Il n'admet pas qu'on l'identifie avec sa peau de bâtard. En se posant comme l'ennemi de Dieu, il feint simplement de trop mépriser les hommes qui le méprisent, pour se mesurer avec eux. Mais la revanche infinie qu'il réclame nous rend sensible la blessure infinie qui le déchire. Sa révolte a la dimension de la Présence méconnue qu'il découvrirait en lui-même si sa fureur ne l'emportait tout entier contre ceux qui la piétinent. Il se détourne ainsi du trésor dont sa colère exige le respect, du vrai Dieu caché en lui qui est le fondement et le gardien de sa dignité.

C'est là, en effet, que Dieu se rencontre - et nulle part ailleurs - dans ce ciel intérieur à nous-mêmes, dans ce ciel que nous avons à devenir. C'est ce que Jésus enseignait à la Samaritaine inquiète de savoir sur quelle montagne se dressait le Temple de Dieu, en l'invitant à découvrir en elle-même la source qui jaillit, qui jaillit en vie éternelle.

Mais combien plus irrécusable cette leçon devient-elle au Lavement des pieds, où le Christ agenouillé devant ses apôtres tente vainement de leur faire prendre conscience du Royaume intérieur à eux-mêmes. Jamais la foi en l'homme n'a été plus rigoureusement infinie, jamais la réciprocité de la Présence divine et de la présence humaine n'a été plus tragiquement affirmée. Ne t'inquiète donc pas si tu crois vraiment en l'homme, si tu traites chacun comme une origine et comme une fin, si tu demeures silencieusement agenouillé au seuil de toute conscience humaine, car tu ne peux le faire - quel que soit le nom que tu lui donnes - qu'en rencontrant Dieu.

Inquiète-toi, au contraire, si tu prétends croire en Dieu sans reconnaître sa Présence en l'homme, car déjà tu n'es certes qu'une idole qui est la caricature de Dieu dans la mesure même où elle est la négation de l'homme.

Et nous le voyons clairement dans l'Évangile. Vous vous rappelez ce passage si éclairant où Jésus dit : " Oui, bien sûr, vous croyez en Dieu, bien sûr, vous servez Dieu, bien sûr, vous le servez si bien que vous passez un moucheron et que vous avalez un chameau ! Vous le servez si bien que vous avez trouvé le moyen de frustrer la loi naturelle en disant " Corban ! " Voilà, vous offrez tous vos biens à Dieu qui n'en a pas besoin, qui ne peut pas les prendre et, comme ca, vous êtes dispensés d'assister votre père et votre mère. Voilà votre religion. Voilà votre Dieu, un faux dieu, un faux dieu fait à votre image ! "

C'est pourquoi je vous donne un commandement nouveau : de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. Et c'est à cela justement que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés. "

Car rencontrer l'homme et rencontrer Dieu, c'est un seul et même moment, c'est une seule et même naissance, c'est un seul et même Thabor, c'est une seule et même communion. C'est pourquoi quelqu'un a dit ce tout petit mot si admirable et qui résume tout : " Dieu, c'est quand tu es bon. "

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