Au Sacré-Coeur d'Ouchy, Lausanne, le 21 novembre 1965.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, malgré quelques imperfections sonores passagères:

 

Chers amis, le bien est Quelqu'un à aimer. Ce n'est pas d'abord quelque chose à faire : c'est Quelqu'un à aimer. Cette expérience et cette affirmation qui résume toute l'expérience chrétienne fait écho à ce que nous disions sur cette révolution accomplie par le Christ, accomplie dans le Christ ; cette révolution qui nous a introduit dans une connaissance de Dieu tout à fait nouvelle et tout à fait imprévue. C'est parce que Dieu est ce qu'il est, c'est parce qu'il est tout Amour, c'est parce qu'il est suprême désappropriation, c'est parce qu'il est Trinité, c'est parce qu'il est une éternelle communion de charité, que le bien est Quelqu'un à aimer, et non d'abord quelque chose à faire.

            A cette révélation nouvelle de Dieu, correspond une nouvelle morale, dont saint Paul nous a dit le caractère libérateur : " Nous ne sommes plus sous la Loi. " (Rm 6, 14). Il n'y a plus d'interdit, nous sommes en face de Quelqu'un qui est confié à notre amour, qui nous apporte dans son Amour notre délivrance à notre dignité.

Au vrai, nous ne savons plus aujourd'hui, en dehors du Christ réellement vécu, nous ne savons plus ce que veut signifier une morale. Pourquoi se limiter ? A quoi se limiter ? Pourquoi ne pas tout essayer ? Et finalement, ceux qui s'en tiennent encore à une règle quelconque ont l'impression d'être sous un joug absurde et révoltant. Et les autres entendent se permettre tout ce qui ne conduit pas encore en prison !... sachant bien que, dans l'avenir, on sera de plus en plus coulant et que, finalement, l'homme vivra ses instincts sans aucune contrainte en évitant simplement toutes les conséquences fâcheuses autant qu'il se peut. Mais non, justement, il y a, il y a une exigence prodigieuse, une exigence libératrice, une exigence qui ordonne tout, une exigence qui nous per.. qui nous permet de faire de notre vie un chef-d’œuvre, c'est l'exigence de l'amour... l'exigence de l'Amour.

Nous voyons bien, que toutes ces questions nous possèdent, que posséder c'est se limiter, c'est se rendre esclave. L'avare attaché à ses biens... je le vois cet avare, cet homme cultivé qui se privait de tout, qui se conduisait - plutôt qui se réduisait - lui-même à la misère avec des millions, qui condamnait les siens à coucher sur des grabats, à se priver de soins alors qu'il regorgeait, regorgeait d'argent, possédé par ses possessions : c'est l'exemple classique.

Mais nous savons bien que, dans toute la vie, à chaque instant, posséder quoi que ce soit avec un esprit de possession, c'est se limiter, c'est se rendre esclave, c'est limiter ce à quoi on est attaché, c'est enfermer les choses ou les personnes dans ses propres limites.

On est libre que lorsque on est prêt à donner ; libre lorsque surtout, lorsque essentiellement, on est prêt à se donner. Et justement, parce que, ce que le Christ nous révèle, c’est un visage d'Amour imprimé dans nos cœurs, un visage qui ne peut vivre en nous qu'avec le consentement de notre amour, le Christ nous introduit dans une morale à la fois créatrice et libératrice. Il ne s'agit pas de nous soumettre à une loi arbitraire. Il s'agit de nous rendre libres de nous-même pour accueillir un Amour infini qui ne peut vivre en nous que si nous lui offrons un espace illimité.

Tout est changé dans cette perspective, précisément parce que il n'y a plus rien d'arbitraire, précisément parce que il ne s'agit que d'aimer, parce qu'il n'est fait appel qu'à notre générosité ; et c'est vrai !

Qu’est-ce que veut dire la Croix, sinon que Dieu meurt si nous ne l'accueillons pas, Dieu meurt si nous ne l'aimons pas ; car Dieu étant tout Amour, ne peut se fixer en nous que par l'Amour, ne peut être reçu et connu que par l'Amour. Et, sans amour, nous n'avons plus de point d'attache avec lui, aucun moyen de le saisir, et aussitôt il devient pour nous, en même temps que nous nous faisons esclaves, il devient pour nous une idole incompréhensible et inassimilable.

Le bien est Quelqu'un à aimer. Dès qu'on possède, on tue ce qu'on possède, on s'en prive même soi-même, on limite la vie, on la rend absurde, on cesse d'être un créateur, une source et une origine. On renonce à être une personne, on renonce à être quelqu'un pour devenir quelque chose. Mais si le bien est Quelqu'un à aimer, ce Quelqu'un nous est confié, ce Quelqu'un n'a prise sur nous que par son Amour, et si nous le rejetons, il ne peut que mourir pour nous, mourir d'amour pour ceux qui refusent de l'aimer. C'est là tout le sens de la Croix et la mesure de notre grandeur et de notre liberté.

Et c'est pourquoi la morale évangélique, qui est une exigence nuptiale, qui nous introduit dans un mariage mystique avec Dieu qui est tout Amour, la morale évangélique suppose de notre part une perpétuelle conversion. Il est impossible de demeurer dans la lumière, impossible d'être fidèle à tout, impossible de n'être esclave de rien, impossible de devenir en toute chose un espace de liberté, si l'on ne se tourne pas constamment vers ce visage imprimé dans nos cœurs, qui est le visage du Dieu vivant. Il faut, à chaque seconde, naître de nouveau, à chaque seconde, chaque seconde, faire un nouveau départ, à chaque seconde, délivrer de nous-même, protéger contre nous-même, cette fragilité divine.

Cette fragilité d'un Dieu désarmé qui ne peut rien qu'aimer et que tout refus d'amour rejette vers la Croix !... Et précisément, parce que le bien étant Quelqu'un à aimer, le mal aussi est Quelqu'un qui souffre, est Quelqu'un qui meurt ! A cause de cela, il y a dans la morale évangélique un ferment permanent de générosité. Comment pourrais-je restreindre l'espace, comment pourrais-je devenir esclave de moi-même, comment pourrais-je enfermer dans mes limites qui que ce soit ou quoi que ce soit si, finalement, c'est Dieu qui en paie le prix, si c'est Dieu qui en est victime, si c'est Dieu qui est crucifié, si c'est Dieu qui meurt ?

Et c'est vrai! Dieu meurt. Il suffit que nous nous repliions sur nous-même pour que la lumière ne circule plus, pour que nos antagonismes resurgissent, pour que toutes les oppositions se fassent jour, que tous les conflits se rallument, que toutes les guerres se déclenchent, que toutes les haines fassent explosion. Et comment trouver Dieu dans tous ces conflits ? Comment trouver Dieu dans la haine ? Comment trouver Dieu dans le massacre ? Comment trouver Dieu dans l'opposition et le fanatisme ?

La morale évangélique nous met en face d'un Cœur. Elle nous met en, elle nous met en face de Quelqu'un qui nous est confié, qui veut vivre en nous, qui ne peut se révéler qu'à travers nous, qui a absolument besoin de nous pour devenir une Présence réelle à l'Histoire. Et c'est pourquoi, encore une fois, la morale évangélique suppose, à chaque instant, une nouvelle naissance, à chaque instant un nouveau retour à Dieu, à chaque instant une nouvelle et radicale conversion. C'est ce qui en fait toute la beauté, toute la grandeur. Elle est neuve toujours. Comme elle est source de nouveauté, elle n'est jamais, elle ne peut jamais être une loi, une contrainte, un interdit. Elle est toujours ce visage bien-aimé, ce visage fragile, ce visage ineffable qui nous appelle, qui veut transparaître à travers le nôtre et qui veut se communiquer aux autres à travers notre générosité.

Nouveauté du Christ, nouveauté de Dieu, nouveauté de l'homme, nouveauté du bien ; partout un monde tout neuf, partout une création originelle, partout un appel à la grandeur et à la liberté. Et pour être fidèle à ce don merveilleux, il faut le recueillement, il faut être à l'écoute, il faut être attentif.

Et c'est cela, finalement, l'amour évangélique, c'est ça la respiration de la charité divine : une attention d'Amour, à l’Amour, une attention d'amour à cette Présence bien-aimée qui nous est confiée en nous, dans les autres, et dans tout l'univers. Etre à l'écoute, entendre ce De profundis de Dieu, entendre cet appel des profondeurs d'un Dieu qui agonise, d'un Dieu qui compte sur nous, qui fait crédit à notre amitié et qui, en se donnant totalement à nous, soulève la pierre de nos cœurs et nous permet enfin de naître à la liberté en nous libérant de nous-même dans un élan de générosité et d'amour.

Demandons donc, demandons au Christ d'inscrire en nous cette nouveauté de l'Evangile, qui est la Bonne Nouvelle, demandons-lui de ne voir en lui que ce visage d'Amour, et de régler tous les débats entre nous-même et nous-même, de les régler uniquement en aimantant notre cœur vers ce visage que nous avons à révéler et qui ne peut revêtir toutes sa splendeur que si, à chaque instant, nous consentons de nouveau au don total de nous-même.

Et rien n'est plus beau, et rien n'est meilleur, parce que rien n'est plus libérateur, rien n'est plus créateur, parce que, finalement, nous aspirons tous à cette chose unique où toute notre dignité est comprise, qui est d'aimer. Car, si Dieu est Amour et rien qu'Amour, l'homme aussi, dans sa grandeur authentique, n'est qu'amour ; et c'est dans ce don où il se constitue, dans ce don où il atteint à lui-même et à sa liberté, qu'il devient aussi le révélateur de Dieu, qui nous appelle tous à cette mission incomparable et magnifique de transfigurer la vie, de transfigurer le travail, de faire de toutes nos relations humaines, de toute notre activité quotidienne, une offrande d'amour qui soulève le monde, qui le transforme.

Une offrande d'amour qui fait tomber tous les murs de séparation et qui nous unit tous ensemble comme un seul pain vivant, qui nous unit tous ensemble en un seul point vivant qui est Dieu au-dedans de nous, Dieu l'unique, Dieu la vie de notre vie, Dieu qui nous envoie aujourd'hui, afin que le monde soit plus beau, que la vie soit plus digne d'elle-même, et que l'homme, enfin, authentiquement devienne un fils de Dieu.

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