Au cénacle de Paris, le 16 janvier 1972

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

En faisant de Dieu un événement de l'histoire, en inscrivant sa Présence au cœur de l'humanité, Jésus-Christ a intériorisé Dieu.

Dieu n'est plus une puissance cachée derrière les étoiles, Dieu est au-dedans de nous : l'entretien avec la Samaritaine en est la plus magnifique parabole. Dieu n'est pas sur cette montagne, le Garizim, où les Samaritains avaient construit leur sanctuaire.

Dieu n'est pas sur la colline de Sion où le temple resplendissait dans tout son éclat, Dieu est en toi, pécheresse, il est en toi qui ne savais pas où placer ton coeur, il est en toi comme une source qui jaillit en vie éternelle.

C'est ce que Jésus manifestera d'ailleurs au lavement des pieds en s'agenouillant devant ses disciples et devant nous : le royaume de Dieu est en nous, Dieu est une Présence dont nous sommes le sanctuaire.

C'est donc en pénétrant dans le plus secret de nous-mêmes, dans cette région du silence où résonne la musique éternelle, c'est là que nous découvrirons le Dieu vivant en nous découvrant nous-même.

            Du même coup, Jésus a intériorisé la morale. La morale n'est plus une morale d'obligations imposée du dehors par une puissance étrangère, la morale est une exigence d'être qui s'accomplit dans une offrande d'amour.

Exister, c'est ne pas subir son être. Exister, c'est être l'origine et la source de soi-même. Exister, c'est devenir une valeur universelle, justement, dans cette relation nuptiale avec un Dieu caché au fond de soi-même.

Bien sûr que cette exigence est totale et embrasse tout l'être : tous les aspects de l’être, toutes les relations de l’être. Elle va beaucoup plus loin que le Décalogue qui s'adressait à une collectivité. Elle accomplit éminemment tout ce qu'il demande, mais en le dépassant, et toujours sous l'horizon d'une libération où l'être atteindra sa plénitude. Il ne s'agit pas d'une conformité à une Loi, mais d'un accomplissement de l'être.

Et cette morale, d’ailleurs, a un caractère éminemment stimulant : parce que, puisqu’il s’agit d'un rapport avec Quelqu'un, ce Quelqu'un qui se révèle totalement confié à notre amour, se livre à nous dans sa fragilité.

C'est une des choses les plus émouvantes du christianisme, précisément, de nous avoir délégué l'échec de Dieu dans l'histoire, l’échec de Dieu fondé, précisément, sur le dessein de Dieu de se communiquer dans ce qu'il a de plus intime, de nous appeler à devenir ce qu'il est, c'est-à-dire libres comme lui-même, libres de nous. De façon à ce que nous soyons devant lui comme les partenaires d’un amour, à égalité en quelque manière, où, seul le don de nous-même peut répondre et découvrir le don que Dieu est.

Et ce Dieu au cœur de l'histoire, précisément, échoue : il n'arrive pas à convertir cette collectivité qui se considérait comme le peuple élu et dont sa mort marque la fin, sur le plan de l’élection.

Dieu échoue, et voilà que nous prenons conscience qu'il échoue en nous, qu’il échoue en nous et toutes les fois que nous nous détournons de lui, toutes les fois que nous couvrons son silence par notre bruit, toutes les fois que nous voulons affirmer notre moi possessif contre son moi oblatif. Il échoue et, comme dit saint Paul aux Thessaloniciens : Nous éteignons l'Esprit, nous éteignons Dieu.

Dieu peut être éteint et Il est sans défense parce que, il est l'amour et que l'amour ne peut à aucun prix s'imposer. Il ne peut que s'échanger en suscitant un don pareil au sien.

Dieu fragile ! C’est cette découverte qui nous réveille, constamment, de notre léthargie : comment refuser ce don qui va nous accomplir, si ce don est aussi et d'abord l'accomplissement de Dieu dans l'histoire ? Car le règne de Dieu n'est pas une abstraction, ce n’est pas une vision conceptuelle. Le règne de Dieu, c'est sa présence au coeur de la création qui ne peut, justement, le connaître qu'en s'échangeant avec lui.

Faute de cet échange, nous retournons au monde des concepts, au monde des mythes et finalement au monde des idoles, jusqu'à la négation de l’athéisme qui est la négation d'un faux dieu et jamais du vrai, car si on se trouve en face du vrai, il est impossible de le nier.

Il ne faut pas perdre de vue que l'horizon chrétien se termine à cette prise de conscience de la fragilité de Dieu et de la charge que nous avons de lui.

Notre libération, c'est une chose magnifique : nous créer nous-même, être source et origine, ne pas subir notre être, le donner, en faire un chef d’œuvre de lumière et d'amour. Rien n'est plus exaltant, mais rien n'est plus difficile et nous sommes naturellement tentés de remettre à demain ce que nous ne pouvons faire aujourd'hui. Nous pouvons être las de cet effort, nous pouvons considérer que ce n'est pas d'une urgence immédiate, que, si aujourd'hui nous nous relâchons, demain nous nous reprendrons.

Mais qu'est-ce que devient Dieu dans l'intervalle si il reste confié à notre amour ? Et il l'est toujours et il n'y a pas de neutralité dans ce sens que, si nous ne sommes pas avec lui, nous sommes contre lui ; il n’y a pas de neutralité si nous ne sommes pas transparents, nous devenons opaques. Il est donc indispensable de veiller pour que la vie de Dieu ne s'éteigne pas en nous.

Bien qu’ …, il ne s'agit pas d'un Dieu dont, dont on parle, mais d'un Dieu dont on vit et dont vivront les autres ; ce Dieu qui est la vie de notre vie et la vie de toute vie. Ce Dieu là, si nous l’abandonnons, j’entends volontairement, avec une complicité secrète envers notre moi possessif, forcément il s'éteint et ceux qui nous entourent ne reçoivent plus le rayonnement de sa Présence; ils ne reçoivent plus de nous ce ferment de libération qui constitue notre essentielle vocation.

Dieu fragile, Dieu exposé à la mort, Dieu recrucifié, enfin Dieu en agonie jusqu'à la fin du monde, et depuis le commencement, comme Pascal l'a si profondément vécu et exprimé.

Et c'est vrai, et tout est là.

Si nous nous sentons gagnés par la lassitude, si nous sommes rongés par la tentation, si nous sommes au bord de la chute parce que la lutte a trop duré, si notre courage est complètement mort, il reste à considérer ce visage du Seigneur imprimé dans nos cœurs et qui nous attend dans le coeur des autres.

Quand nous prenons conscience qu'il s'agit de lui et de sa vie, quand nous nous redisons à nous-mêmes la parole de Jésus : ‘ celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère ’, enfin, nous voyons de quoi nous sommes chargés et qui nous est confié.

Finalement, nous n'avons pas d'autre tâche sur la terre que celle-là : d’enfanter Dieu, c’est-à-dire de communiquer l'infini en en vivant, parce que la seule manière de le communiquer, c'est d'en vivre ; parce que le communiquer c’est dans une relation interpersonnelle, l'avoir assimilé nous-même, avoir fait le vide en nous pour l'accueillir, de manière à pouvoir le laisser rayonner à travers nous.

Il est cependant opportun de considérer que, dans tous les secteurs, il en va de même, et que c'est toujours la même question qui se pose, de nous libérer pour libérer Dieu de nos limites et, comme dit Graham Greene, pour le protéger contre nous-même.

 

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Dieu est à la source d'une prière qui se confond avec la vie, d'une prière sur nous-même sur le prochain, sur l'univers, sur toute la création. C’est une prière qui n’est pas autre chose que cette prise de conscience, sans cesse maintenue, qui n’est pas autre chose que cette attention d'amour à ce qui est l'enjeu de toutes nos décisions. Toutes nos décisions portent finalement sur la vie divine qui est remise entre nos mains.

Et si nous sommes vigilants, bien entendu nous ne nous livrerons pas à un prosélytisme indiscret, nous ne chercherons pas à pénétrer par effraction dans la solitude des autres, mais nous essaierons de créer autour d'eux un espace qui leur permettra de découvrir l'espace qu'ils ont à devenir, si tant est qu'ils ne le sont pas encore devenus.

Cela est vrai, encore une fois, dans tous les secteurs : la concupiscence des yeux ou l'orgueil de la vie, ce besoin de s'étaler, de s'exhiber, d'être au sommet de la pyramide, de surplomber les autres en les regardant de haut, haut en bas, ce besoin d'approbation, ce besoin d'être écouté, ce besoin de jouer un rôle et de tenir une place, tout cela ne peut être surmonté, toutes ces tendances, cadre naturel, ne peuvent être surmontées que si nous sommes conscients que la suprême grandeur, c’est celle de Dieu qui est totalement désapproprié de soi et que c’est cette désappropriation qui fera de nous une valeur universelle en permettant à cette Présence divine de devenir pour les autres le soleil de la vérité et de l'amour qu'ils découvriront au fond de leur coeur.

Cela est vrai de la chasteté. On en a tant parlé à propos du mariage des prêtres, de la chasteté. Il est évident que la chasteté ne signifie rien si elle n'est pas une libération de soi-même. Si on ne la voit pas comme une manière de se déprendre du joug de l'espèce qui a monté ces mécanismes qui sont merveilleusement adaptés à la survivance de l’espèce, qui nous engloutissent dans leur vertige et qui nous font poser le geste de l'espèce, d’ailleurs sans la vouloir, dans l'inconscience absolue des déterminismes psychiques qui correspondent dans tous les êtres vivants aux déterminismes physiologiques destinés à la propagation de la vie. Si on n’a pas vu que, il s’agit d’échapper à cet envoûtement, de convertir l'espèce en personne, de lui donner un visage, de voir la vie dans sa source divine et de voir, au cœur de la vie, la présence de Dieu et de pressentir jusque dans le spermatozoïde et dans l'ovule une vocation humaine et donc une vocation divine qui exige le plus profond respect.

Mais je ne veux pas m'attarder à ce secteur qui ne peut être reconnu et équilibré que dans cette vision d'une libération de nous-même qui libère Dieu.

 

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Je veux essayer d'envisager la justice, elle-même, la justice comme une libération, la justice qui est inscrite dans le droit, la justice qui correspond aux exigences du droit : la justice, elle ne peut trouver son équilibre, elle ne peut devenir une réalité de l'histoire que si elle est perçue et vécue comme une libération de nous-même.

Je prends une image, si vous le voulez.

L'abbé Pierre me disait que Mgr Helder Camara, au moment où il était coadjuteur de Rio de Janeiro, lui avait fait remarquer sur une colline, au sommet de laquelle le cardinal archevêque avait sa résidence d'été, avec toutes les installations de confort, avec une piscine, adéquates... Il y avait sur cette colline six cent mille troglodytes, six cent mille hommes qui couchaient dans la terre et qui n'avaient d'autre abri, et qui étaient d'ailleurs totalement privés d'eau au point que, exerçant leur humour au coeur de leur détresse, ils disaient que le cardinal archevêque, quand il a pris son bain, ait au moins la bonté de laisser couler son eau, l'eau de sa piscine.

Eh ! bien, évidemment, cette image est atroce parce que elle montre la coexistence de deux mondes qui s'ignorent complètement l'un l'autre, et où le monde supérieur dans l'échelle sociale est complètement inattentif et complètement inconscient de ce que signifie cette coexistence du confort le plus poussé avec la misère la plus indicible.

Nous savons comment Marx a été orienté par ses enquêtes qui portaient sur le travail en Angleterre sous le règne de la pieuse reine Victoria. Nous savons comment Marx, dans des enquêtes qui ont d'ailleurs le sceau le plus authentique de l'officialité - elles ont été authentifiées par les rapports des inspecteurs du travail - nous savons comment Marx a été aiguillé par ce spectacle vers ce nouveau messianisme qui a donné naissance aux empires communistes.

Il n'y a aucun doute que la vision qu'il pouvait avoir de l'humanité, des rapports du travail ou des travailleurs avec les employeurs, était quelque chose qui devait susciter en lui une révolte insurmontable. Le travail de seize heures auquel des enfants étaient condamnés au fond d'une mine, une promiscuité invraisemblable où seize personnes couchaient dans la même chambre, pêle-mêle, sans qu'on sache de qui étaient les enfants qui pouvaient naître, tout cela ne pouvait que susciter en lui un haut-le-cœur irrépressible, et avec la conception qui était la sienne, avec le messianisme qu'il avait hérité de ses pères juifs.

Il n'y a aucun doute que, il pouvait être entraîné, ayant d'ailleurs posé à la base de sa vie la négation de Dieu, il était évident qu’il allait être entraîné à constituer un nouvel évangile dont nous avons à prendre conscience.

Vous vous rappelez que Marx, jeune encore, avait établi un désaccord fondamental entre l'existence d'un homme digne de ce nom et l'existence de Dieu. Parce que, justement, il voyait en Dieu l'expression de la suprême autorité qui fondait la suprême dépendance. Si je dépends totalement d'un être au point de lui devoir non seulement mon entretien et ma subsistance, mais ma vie, mais mon être, je suis totalement livré à ses initiatives et les miennes ne comptent pour rien. Je suis annihilé par sa Présence et je ne peux exister que s'il n'existe pas.

C'est donc, en vue d'affirmer la dignité humaine et son pouvoir créateur, à travers la transformation de la nature par le travail, c'est dans cette vue que, il entreprend ses recherches qui vont, peu à peu, se concrétiser dans cette libération du prolétariat avec lequel il vit quotidiennement, non pas en embrassant son travail, mais en faisant ses enquêtes, qui sont innombrables, qui sont consignées avec les derniers détails dans Le capital et qui donnent, en effet, une vision d'horreur insoutenable.

Ce qui est frappant, c’est que Marx, qui a voulu défendre avec raison l'autonomie humaine, qui a pressenti l'inviolabilité de l'homme, mais qui n'a pas su la fonder, précisément, sur cette Présence au plus intime de nous-même, qui fait de chacun le centre du monde parce qu'il porte la seule valeur en laquelle les hommes puissent communier, s'étant privé de ce fondement, qu'est-ce qu’il est resté ?

L'affirmation des droits de l'homme qui sont d’ailleurs, foulés aux pieds chez l'immense majorité des hommes, alors restituer à ces hommes leurs droits qui sont méconnus, c’est-à-dire prendre en charge cette collectivité qui représente à elle seule toute l'humanité parce que, elle n'a que son humanité : elle n'a pas ressources, elle n’a pas de propriétés, elle n’a pas d’assurance, elle n’a pas de confort, elle n’a pas de moyen de s'affirmer, elle est nue, elle est uniquement l'homme.

Elle est donc prédestinée à ce messianisme, c’est elle qui doit affirmer l'humanité contre ceux qui l'oppriment et qui la réduisent à l'état d'instrument en lui donnant juste la subsistance qui permet à l'instrument de durer.

Les droits de l'homme vont s'identifier avec une collectivité et c’est cette collectivité prolétarienne qui va être investie de l'absolu. Et, c'est bien ce qui se passe : tous les empires communistes se sont constitués par une dictature et subsistent en vertu de cette dictature.

Nous avons appris récemment avec horreur que dans les prisons soviétiques, après 53 ans de régime communiste, on s'en prend aux cerveaux des résistants, des opposants, on s'en prend à leur cerveau, parce que, ils ne peuvent être des opposants que s'ils sont des détraqués. Donc l'opposition devient une maladie psychique qu'il faut surmonter et guérir par des traitements psychiatriques qui aboutiront finalement à la désintégration du cerveau. Ce qui est illustré magnifiquement par cette réponse d'une doctoresse au service de l'Etat disant à un opposant qui lui demandait si le régime voulait absolument que l'on pense comme lui, ce que nous voulons surtout, c'est que vous ne pensiez pas !

On ne peut pousser plus loin la négation de l'homme au nom de l'humanité. Cela soulève le coeur, autant que la misère des travailleurs pouvait le faire au moment où Marx menait ses enquêtes.

Mais il ne faut pas oublier, si nous voulons comprendre le système, et sa permanence, et sa durée, et ses méthodes, et ses cruautés, il ne faut pas oublier que, justement, nous nous trouvons en faveur, nous nous trouvons en présence d'un absolu investi dans la collectivité. Puisque l'absolu n'est pas dans la personne, il n'est pas au coeur de chacun.

Parce que chacun, qu’est-ce qu’il est ? Il est zéro dans l'immensité du monde.

Le porteur du message, le porteur de l'avenir, c'est le prolétariat comme tel, c'est la collectivité comme telle, c'est elle qui est messianique, c’est elle qui est porteuse du droit, du droit absolu qui ne souffre donc pas de discussion. Car l'absolu, heureusement, par son être même exclut toute espèce de conditionnel. Il faut l'accepter en bloc et intégralement ou le nier tout à fait. Dès que, on le conteste, on le met en danger, c'est-à-dire que finalement on le nie.

Si donc, la collectivité veut subsister, en fonction de cet absolu qui est investi en elle, il faut que elle n’admette aucune espèce de déviation, toute déviation risquant de porter atteinte à sa subsistance, de défaire tout le système, et surtout, ce qui est beaucoup plus grave, d'entamer ce messianisme qui est une religion de l'homme, une religion sans dieu ou une religion dont l'homme est le dieu, mais l'homme collectif, et non pas l'homme personne, ce qui donnerait une chance de libération.

Ce système n'empêche pas que la moitié de la terre est communiste, que le communisme offre constamment une tentation à tous ceux qui sont comme les troglodytes de Rio de Janeiro, qui n'ont rien à perdre et qui ne peuvent connaître une condition pire que celle qui est la leur.

Alors autant tenter leur chance et si ils doivent être soumis à un régime de force, ils le sont déjà. Ils ne connaissent pas la liberté, ils n'ont pas cette joie d'une humanité cultivée qui possède une .. , qui possède un univers intérieur, un univers d'émerveillement, un univers de musique et de peinture, un univers de connaissances et de découvertes : tout cela leur est étranger.

Ils ne connaissent que les rigueurs d'une existence à peine tolérable, tant on s'étonne qu'elle n'aboutisse pas au suicide ou à la révolte et à la révolution immédiate.

L'économie libérale, de son côté ? Bien sûr, pour tous ceux qui ont des ressources, pour tous ceux qui peuvent jouir d'une longue culture, pour tous ceux dont les intentions d'ailleurs sont pures, dont la vie est irréprochable, dans la légalité établie, qu'est-ce qui les empêche d'identifier leur vie avec la justice : ce qu'ils possèdent, ils le possèdent légitimement !

Maurice Chevalier n'a pas volé les millions qu'il a gagnés, il les a gagnés très honnêtement, mais les a-t-il gagnés légitimement ? Est-ce que, il est normal qu'un homme puisse s'approprier tant d'argent et tant de ressources, dont il a pu faire d'ailleurs un usage très modéré, alors que tant d'autres vivent comme des animaux ou même pas comme des animaux, car les animaux de proie arrivent à se tirer d'affaire, mais vivent en marge d'une civilisation technique incomparable, sans avoir leur part du gâteau.

La justice, c'est justement cela que je voudrais essayer d'atteindre, la justice comme toute vertu dans la lumière de l'Evangile, ne peut s'accomplir que dans la libération de nous-même.

Le droit de posséder ne peut être que, une exigence de se donner. Tous les droits ne peuvent être fondés que sur l'inviolabilité de la personne. Si j'ai un titre inaliénable à posséder quelque chose ou à exercer une certaine activité, ce droit ne peut avoir d'autres racines que ma dignité, que mon inviolabilité, que ma vocation de devenir une valeur universelle. Si je n'étais que tripes et boyaux, si je n'étais que viscères et glandes, quel droit pourrais-je posséder, de quel droit pourrais-je me réclamer ? Nous serions dans la jungle et le plus fort l'emporterait nécessairement et légitimement puisque il n'y a pas d'autres lois que des rapports de force. S'il y a des droits, c'est que, précisément, il y a des exigences intérieures qui rendent ce droit inviolable, quelles que soient la force ou la faiblesse du porteur et du détenteur du droit.

Alors, finalement, le droit coïncide avec mon inviolabilité, je viens de le dire, mais quand cette inviolabilité n'est que l'expression première de ma vocation qui est d'être le sanctuaire d'une Présence infinie et universelle qui est le seul bien commun de toute l'humanité et de tout l'univers, le droit, quel qu'il soit, est donc fondé, finalement, sur cette vocation de me réaliser comme Dieu dans le don total de moi-même.

Davantage, le droit ne peut que fonder les conditions qui rendent pratiquement possible ce don de moi-même qui est la forme suprême de mon existence. Le droit doit être tel qu'il soit reconnu par les autres, non pas seulement comme mon bien, mais comme leur bien puisque le don de moi-même est leur bien, leur bien suprême, et que, ils ne peuvent protéger ma personne et être intéressés à sa survivance que parce que je suis pour eux une source de bien, et d'un bien inexprimable, d'un bien qui va jusqu'à la racine de leur être, d'un bien qui sera la promotion de leur liberté par leur libération.

Alors nous arrivons tout de suite à ce que j'ai répété des milliers de fois, à savoir que le droit circonscrit et définit un espace de sécurité qui doit assurer et rendre possible un espace de générosité. Je ne possède rien, légitimement, que pour assurer cette autonomie, que pour assurer cette libération qui est le bien de tous les hommes. Et en assurant ce bien qui est le bien de tous les hommes, je ne peux vouloir avec la même volonté, je ne puis que vouloir avec la même ardeur, la même passion, la même plénitude, vouloir que, pour eux aussi, il en soit de même, parce que c'est le même bien qu'ils ont à sauver en eux, le même bien que moi-même : ils sont les porteurs de Dieu comme moi et nous ne devons communier que, en l'échangeant.

Alors, tous nos titres de propriété s'effondrent, devant cette exigence, en se limitant à ceci que nous avons droit comme tout le monde et comme chacun et comme tous, à égalité, nous avons droit à ce qui nous est indispensable à l'accomplissement de notre libération qui est la forme suprême d'exister et qui fera de nous pour les autres un ferment de libération.

            Vous vous rappelez comment saint Thomas se demandant si un homme pris de court, réduit à la dernière nécessité, ne pouvant subsister parce que, il n'a pas de quoi se sustenter, comment saint Thomas se demande si cet homme peut prendre ce que personne ne lui donne, pour échapper à la mort, et il répond sans hésiter : oui. Et le motif qu'il en donne, c'est que, en s'appropriant ce bien qui va le sauver de la mort, il ne fait que prendre ce qui est sien ; ou plutôt ce bien devient sien, en répondant aux nécessités urgentes dans lesquelles il se trouve et auxquelles personne d'ailleurs ne porte secours.

Saint Thomas se réfère, se réfère donc à une propriété commune : tous les hommes ont le droit, un droit égal à vivre des richesses de la création, et la distribution des biens, leur répartition en propriétés dites privées, ce qui aboutit, comme disait Marx, à la privation des neuf dixièmes des hommes, leur répartition en propriétés privées ne vaut que en vue d'une meilleure administration au profit de tous. L'indivision, remarque saint Thomas, donnant lieu constamment à des conflits et surtout à l'indifférence, chacun rejetant sur l'autre l'administration d'un bien commun dont personne n'est, personne, dont personne n’est nommément responsable.

Alors saint Thomas envisage que il y a une communauté de biens qui appartient à toute la communauté des hommes et que, lorsque la distribution des biens se retourne contre la vie, il faut revenir à la communauté primitive, et l'homme qui prend ce qui va l'arracher à la mort dans le cas d'extrême besoin, prend ce qui devient sien.

C'est là une remarque extraordinairement émouvante et infiniment instructive puisque, elle nous montre ce caractère essentiellement humain d'une morale qui veut être chrétienne et qui ne peut concevoir la justice que comme une libération. Il ne s'agit donc pas que je m'attache à ce que je possède comme si c'était à moi, mais que je m'en détache parce que c'est aux autres autant qu'à moi, que je n'en ai que l'administration éventuellement, et non pas l'usage indifférencié, que je n'en ai que l'administration, mais au profit de tous.

          Je crois que ceci est d'une immense importance. On parle des droits de l'homme, le marxisme parle des droits du prolétariat en s'insurgeant constamment contre l'impérialisme ; l'économie libérale parle du droit de propriété, selon une tradition légaliste qui lui donne en toute sincérité bonne conscience : en effet, c'est beau de jouir de la vie, c'est beau de pouvoir s'adonner à l'art, c'est beau d'écouter la musique, c'est beau d'avoir un espace, c'est beau de pouvoir voyager, c'est beau de n'avoir pas à penser à sa subsistance.

Mais tous les autres, tous ceux qui ne doivent cesser d'y penser, ceux qui sont réduits à un tube digestif, jamais d'ailleurs satisfait, parce que ils n'ont pas ce qu'il faut pour le remplir, comment pourraient-ils, comment pourraient-ils trouver ce système est conforme à leurs, à leurs aspirations, est conforme à un Evangile qui commence par : «  Bienheureux les pauvres selon l'esprit, parce que le Royaume des Cieux leur appartient ? » 

C'est-à-dire qu'on ne place pas le droit, de part et d'autre, sur les mêmes fondations et que, surtout, dans cette proclamation inefficace qui n'abouti(ssen)t pratiquement à aucune réforme, puisque la misère ne cesse de s'accroître, surtout on ne voit pas que le droit concerne non pas les individus que nous sommes, mais les personnes que nous avons à devenir.

C'est ce que Marx n'a pas vu, c’est ce qu'il ne pouvait pas voir puisque, il avait décidé de créer son autonomie dans la négation ou sur la négation de Dieu. Ce n'est pas l'homme tel qu'il est, l'homme biologique, l'homme avec ses besoins physiques et animaux qui est le sujet du droit. C'est cette personne qui pourra surgir au-delà de ses limites ou à travers elles et en les transformant. C'est cette Présence qui pourra se faire jour et qui tout d'un coup va susciter une dimension universelle qui fera de la seule existence humaine un bien commun.

           Répéter que les hommes ont tous les mêmes droits, sans spécifier de quel homme il s'agit, c'est naturellement appeler à la révolution tous ceux qui gémissent dans les limites inhumaines de leur abjection. Et, c'est appeler tous les légistes et tous les hommes qui sont satisfaits du statu quo, parce que il est à leur avantage, sans que peut d'ailleurs, ils n'aient eu l'intention de dépouiller personne, c’est les appeler à une affirmation abstraite du droit fondé sur des répartitions établies et c’est susciter cette guerre qui n'aura pas de fin entre les classes qui ne pourront jamais se rencontrer si elles ne sont abolies par le fond, par la racine, précisément, en retrouvant le sens d'une justice qui soit une libération.

J'ai toujours l'impression d'irréalité lorsqu'on parle des droits de l'homme parce que je me redis sans cesse : mais de quel homme s'agit-il ? Si on s'en rapporte à la biologie, à la physiologie, à la psychologie, aux dons inégaux avec toute, toute évidence, inégaux entre les hommes - les uns ayant des qualifications qui les désignent à être des chefs, les autres à profiter de cette aubaine incroyable de rencontrer un chef authentique - l'égalité ne peut être fondée qu'en avant, en avant sur cet homme qui doit naître, qui est appelé à naître, et qu'il faut donner à chacun la possibilité de devenir.

Mais bien sûr ceux qui ne sont pas dans le camp de la misère, que peuvent-ils faire ? Que peuvent-ils faire qui soit vrai et authentique et qui prolonge les intentions du Seigneur qui nous a donné une morale de libération et qui nous appelle à être ce que Dieu est dans la lumière virginale de son dépouillement ?

Ce que nous pouvons faire, c'est de desserrer les mains d'abord sur nos possessions, c'est de prendre conscience qu'elles ne sont pas à nous, que nous n'avons pas un titre supérieur aux autres à posséder n'importe quoi, que le droit de propriété, comme tous les droits, a son fondement dans une générosité à protéger et à rendre possible. Or, ce n'est pas évidemment au nom de cette générosité que je vais refuser aux autres l'accès aux biens qui sont indispensables à leur libération : ce serait la dernière des hypocrisies de revendiquer pour moi un espace de sécurité qui, soi-disant, conditionne mon espace de générosité, si j'empêchais les autres de jouir à leur tour d'un espace de sécurité qui leur permet de devenir un espace de générosité.

Il s'agit donc au moins, c'est un premier commencement, de mettre en lumière cette justice évangélique qui est une exigence de libération, qui nous veut totalement ouverts à la pauvreté divine, et qui nous envoie, bien entendu, vers les autres hommes pour les aider à conquérir cette dignité en leur offrant des conditions telles, qu'ils puissent devenir à leur tour le sanctuaire de Dieu.

Et tout cela doit être fait sans clameur. Il ne s'agit pas d'incriminer les uns ou les autres, de monter en épingle, en épingle les crimes de l'Union Soviétique ou de Cuba ou de je ne sais quelle autre puissance politique comme la Chine. Tout cela est peine perdue, quoique nous devons, bien entendu, accueillir les témoignages véridiques qui nous en proviennent, et exercer notre sens critique à leur égard, mais il s'agit avant tout de prendre conscience que la justice évangélique comme toutes les autres vertus ne vise que notre libération, et plus profondément encore la libération de Dieu en nous.

Tous les hommes sont appelés à devenir hommes. Tous les hommes sont appelés à se faire, à se créer, à devenir source et origine, et la grande douleur c'est cela, la grande misère c'est cela ; et d’ailleurs, elle est partout répandue, hélas, chez les possédants comme chez les autres, la grande douleur, c'est cela, que l'Amour n'est pas aimé, comme disait Jacopone da Todi, c'est que Dieu n'est pas reconnu sous son vrai visage, c'est que l'infini soit constamment éteint par le bruit que nous faisons avec nous-même.

Si nous sommes sensibles à la fragilité divine, si nous voulons sauver Dieu au coeur de l'histoire, alors il faut que nous poussions jusqu'au bout ce dépouillement de nous-mêmes et que, sans semer la haine autour de nous, nous revendiquions pratiquement, c'est-à-dire par un engagement de notre être, et par un dépouillement personnel, que nous revendiquions l'universalité de cette justice, parce que bien sûr on ne peut pas demander aux six cent mille troglodytes de la colline de Rio de Janeiro, sous les jardins de l'archevêque, on ne peut pas leur demander de prendre au sérieux un évangile de pauvreté dont ils ne voient pas l'accomplissement. On ne peut pas leur demander de prendre au sérieux un Royaume de Dieu qui n'est pas vécu passionnément et totalement par ceux qui le proclament.

Mais en tout cas, ce qui me paraît capital, c'est de rompre une nouvelle fois cette équivoque, de définir la justice dans la lumière d'une morale de libération, et d'axer finalement tout notre effort sur cette charge de Dieu que nous avons également dans les autres et en nous-même. Car nous sommes chargés de la vie divine dans ces multitudes innombrables et nous savons bien que, tant que elles ne sont pas dans des conditions où elles se sentent suffisamment heureuses, il ne s'agit pas de transférer notre civilisation technique telle quelle dans tous les pays. Il ne s'agit pas du tout de faire de notre confort le synonyme du bonheur, mais il faut que dans les échanges, dans cette inter, interdé, interdépendance de tous les peuples, il faut que, il y ait cette préoccupation première de sauver le Règne de Dieu, de sauver la vie de Dieu et de permettre à chacun de le reconnaître comme la vie de sa vie.

Il est donc certain que c'est l'homme que nous avons à être qui a des droits ; et que cet homme que nous avons à être, il est engagé dans un dialogue ou plutôt, il ne peut naître que d'un dialogue d'amour avec ce Dieu, inconnu, et si merveilleusement reconnu toutes les fois que nous naissons à nous-même et que, pour un instant, nous échappons à l'esclavage de nos déterminismes.

Alors quoi ? Comment retrouver la lumière dans toutes les circonstances, comment savoir quelle justice nous allons vivre et comment nous allons collaborer à l'instauration de cette justice, en dehors de toute clameur et de toute haine, et de toute condamnation.

Eh ! bien, nous le saurons, concrètement, dans la mesure où nous reprendrons conscience de cette immense fragilité de Dieu, et où il nous apparaîtra comme celui qui veut naître de nous aujourd'hui, comme celui qui veut devenir aujourd'hui un événement de notre histoire, comme celui qui aujourd'hui veut inscrire sa Présence dans les faits humains, et qui nous appelle avec tant d'urgence qu'il nous demande de répondre comme la Vierge au jour de l'Annonciation et d'accomplir cet appel incroyable que Jésus nous adresse : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »  

 

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