Au couvent des Bénédictines, rue Monsieur à Paris, entre Pâques et août 1928.

 

           A M…

C'est l'homme éternel que je cherche en vous, M…

                On dit que vous êtes la plus grand parmi les jeunes qui écrivent.

                Je ne sais pas votre âge, j'ignore s’il dépasse le mien   mais qu’importe votre âge, homme de désirs, M… ?

                Vous ne faites pas de littérature ; vos fontaines de désir sont pleines du sang de votre cœur.

                Vous êtes une voix. Vous êtes un cri. Et je n'en ai pas entendu qui m'ait pareillement déchiré les entrailles !

                Depuis Faust,   comme Faust avec la fureur lucide du génie, qui balance l’univers dans sa main : un grain de sable dans l’abîme du désir.

                Quoi ! Des miettes pour tromper la faim du géant : êtes-vous fou ?

                Ah ! Que cette faim est belle, que cette soif est impérieuse, que cette fièvre est divine !           

                C'est le tout que je veux, le tout de chaque chose et le tout en chaque chose ; étreindre tous les êtres, posséder tous les corps, sentir contre mon cœur le battement de tous les cœurs   revêtir toutes les formes :

                L'Ange, la Bête ; l’Esprit, la Fange ; la Brute, la Héros.

                Et pourtant, M…, pour jouir du " Bestial " même, restez-vous, être homme encore, prisonnier de votre nature, captif de votre intelligence. Mais vous ne songez qu'à fuir ce gouffre, que le plaisir doit combler.

                Mais non ! Je vous trahis, ce gouffre, c'est l’âme de votre plaisir. Vous voyez clair, vous n'êtes pas dupe : c’est le mirage de l’attente qui crée le paradis de volupté.

                L'objet n’est plus rien, aussitôt que possédé.

               Il est ceci, mais cela lui manque.

               Il n’est le tout de rien.

               Alors, maudite soit mon ivresse, et cette vaine extase qui profane le désir, blessé par ces limites qui le laissent disponible, avec la fièvre amère du coursier qui a bondi vers les sources, qu’il trouve desséchées.

               Et voyageur traqué, vous reprenez votre chasse, avec l’héroïsme atroce de qui n’attend rien de la prise, usant d'habiles détours pour retarder l’heure de trouver.

               Mais vous n’êtes pas un habile, vous ne savez pas vous mentir.

               Vous êtes ingénu, M… (C’est pourquoi je vous aime). Vous n’allez pas jouer avec vous-même !

               C'est de vous que l'objet attend la joie qu’il vous donnera : son indigence est plus grande que la vôtre.

               Allez-vous être l'homme qui poursuit la lumière qu'il porte à la main ? Tous ces efforts : ZERO. Vous l’avez écrit. Vous n'irez pas plus loin.

              " En moi, et en moi seul, comme hier, comme toujours, ce que je crois et ce que j'espère encore."

              Mais toute cette dépense, Monsieur de Montherlant, c'est peut être que le MOI ne suffisait pas ?

              Voici en tout cas une autre expérience, et une autre évasion. Et aussi, il faut le dire, une autre fin. (Mais qui peut prévoir la vôtre ? Celle que VOUS n’écrirez plus, et qui sera votre dernier cri, et, peut-être, votre premier repos.)

              Fuir l’échoppe du drapier, se jeter dans les guerres, chevaucher la gloire   puis célébrer les noces magnifiques de la Dame de son rêve : ainsi parait le Pauvre d’Assise, quand il entre dans l'Histoire.

              Mais, vous le dites justement, le plaisir veut l'ascèse et l’Amour, le dépouillement.

              La Maîtresse redoutable à laquelle s'est donné Jean, dit François, fils de Pierre Bernardone, ne se contente pas des galanteries provençales, où excelle la courtoisie de son damoiseau.

              Elle le veut tout à elle, n'ayant de regard que pour elle, sans le plus petit bien qu'il ne tienne d’elle, sans le moindre appui qui ne soit en elle.

              Il est nu, il est fou, il est mendiant. Les enfants lui jettent des pierres, les bourgeois se moquent, son père le maudit.

              C'est le temps des épousailles. Sa Dame lui est tout. Et le monde est à lui.

              Les torrents de joie commencent à couler. Il veut tout. Il a tout ; le tout de chaque chose, et le tout en chaque chose : une fleur, un pigeon, un sourire d'enfant, l’ombre, la lumière, l’herbe des champs, et jusqu’aux cailloux du chemin qui déchirent la corne de ses pieds nus.

              Jamais il ne reste sur sa faim, et pourtant, son désir toujours vierge, à chaque pas renouvelle sa ferveur; et les sources, qui baignent ses lèvres altérées apaisent sa soit, et tous ensemble l’accroissent, pour l’enivrer plus doucement.

              "Celui qui en boira aura encore soif, "Celui qui en boira n’aura jamais soif. " Jamais soif, parce que tous ses désirs sont comblés, pace que c’est la joie parfaite qu'il atteint.

              Encore soif, parce que l’étendue sans limite de l’objet qu’il étreint, s‘offre à son regard : toujours nouveau, toujours désirable, sans cesse grandissant, à la mesure de l’élan qu’il accroît. O Folie ! O Sagesse ! O Vérité !

              Car il ne lâche pas la proie pour l’ombre. L’élan qui est en lui, vers autre chose que lui, il lui laisse tout son jeu, toute son ampleur et toute sa force. Il ne va pas faire cette sortie illusoire, sur un objet que sa seule fantaisie lui modèle dans l'argile de son cœur.

              Il n’adorera pas son désir, l’enivrant des voluptés d’une proie qu’il imagine   et qui lui doit tout, et qui n’est rien. Il ne s'amusera pas de rien.

              Il se prend au sérieux, ce mendiant et ce fou, comme vous faites, avec tant de raison, Monsieur.

              Un désir de rien, un désir qu'on nourrirait d’images : vous voulez rire, messieurs !

              C’est au public qu'il s'adresse, à ce public qui prétend le ramener à la raison et au bon sens !

              Une tendance vers rien, un pouvoir de rien, une faculté de rien, quel égarement ! Eh quoi ! Une telle puissance d'aimer, et nul objet ? Une telle ardeur à saisir et nulle étreinte ? Et le plus grand génie, une plus grande fraude ? Mais c’est du réel, mon désir ! C’est moi.

              Mais du réel qui ne tient pas en soi ; du réel qui se jette à l’AUTRE, pour subsister en lui : la puissance pour l’Acte où elle trouve sa raison. L'infini en creux; grandeur de misère, abîmes d'en bas, qui appellent les Abîmes d’EN HAUT.

              Un Immense coup d’aile suivant la trajectoire du désir, à l'infini de toute limite, et de toute mesure, dans un océan de feu, qui liquéfie sa chair aux rayons des cinq plaies qui, sous l’étreinte de l’Amour, qui le dépouille et le comble, qui accroît le vide pour le mieux remplir, qui crucifie pour mieux unir : Mon Dieu, Mon Dieu, Mon Dieu !

               La montagne n’est qu'un cadre, le ciel étoilé n’est qu’un symbole, cette scène fulgurante en résume cent autres.

              Le Désir est justifié. En soi même, sachant que c’est un Autre, immensifié par lui,   le cœur à même la source des êtres et des choses, captant l’œuvre en son jaillissement, au dedans de l'Artiste, François trouve, avec l’universalité des choses et leur mesure, et leur ordre, et l’équilibre suprême de leur  désordre même et leur dernière fin.

               L’infini, source inépuisable de désir, dont les choses offrent au poète le reflet, et lui donnent l’incurable nostalgie : DIEU.

              Vous avez, sans doute, fait cette remarque, Monsieur, que des choses toutes différentes, pourvu qu'elles atteignent un certain degré de splendeur ou, pour parler votre langage : que le désir de choses toutes différentes, pourvu qu’elles paraissent dans un certain éclat, versent à l'âme la même ivresse !

               Un spectacle de la nature, une œuvre d’Art, une trouvaille de génie ou simplement un visage heureusement proportionné, peuvent également faire sourdre, au cœur, cette extase qui délivre un instant, et vous projette hors de vous-même dans un cri d'admiration.

               Le même émoi : d'un discours plein de pensées et d’une symphonie justement orchestrée, d'un Michel Ange et d’un Greco, d’un beau fruit sur la nappe, et d’un beau rire d'enfant. Le même dans le divers.

               Un rapt soudain, et dans cette beauté, l'affleurement rapide de la BEAUTE. C’est ainsi que chaque chose devient tout, que toute chose devient Dieu, par ce vestige, par cet appel et ce battement d'ailes. Et une même adoration et un même amour les rassemble toutes, dans une étreinte indivisible qui en exprime la joie, sans les violer, sans les flétrir, les élevant plutôt avec soi-même, toujours plus belles, toujours plus chères, dans la clarté de Dieu. Alors, on entend monter en soi, avec d'inimaginables déferlements de tendresse et de joies le CANTIQUE DU SOLEIL.

               Comme sur un visage d’enfant, on retrouve avec bonheur lestraits d’un visage qu’on aime. C’est une autre méthode, vous le voyez, Monsieur.

               On peut encore l'essayer.

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