Article écrit par le Père Maurice Zundel, en 1971, dans la revue "Choisir" dont le thème était "Que l'Homme soit!". Michel Fromaget nous en a lu quelques extraits, lors de la Session d'études à Brucourt, ces derniers jours.

 

Refonte du moi. Il est clair qu'une telle transformation est inconcevable si elle n'atteint pas le tout de nous-mêmes. On ne peut imaginer, en effet, un être en état de générosité, un être qui devient vraiment lui-même, qui atteint réellement à son moi-valeur, sans que sa chair tout entière se transfigure, s'allège de sa pesanteur et échappe à la convoitise qui la subordonnerait aux énergies cosmiques. Il est normal, au contraire, qu'elle irradie dans l'univers cette paix intérieure qui eurythmise toute chose, qui répand son harmonie autour d'elle et qui peut, comme saint François, se diffuser jusque dans la conversation avec les animaux, en réalisant l'unité de toute la création dans le cœur du Premier Amour. C'est dans ce sens que l'on peut comprendre le mot de Valéry disant, par boutade sans doute et peut-être pour paraître plus cynique qu'il ne l'était vraiment : « Ce que j'ai de plus profond : ma peau ! » Oui, dans un sens, la peau, c'est quelque chose d'infiniment précieux. La peau respire et on meurt si la peau cesse de respirer. La peau perçoit, la peau connaît et c'est admirable tout ce qu'elle peut discerner dans l'univers. C'est à travers la peau que passent le sourire et toute la lumière de la tendresse. Oui, la peau... A condition que ce soit la peau revêtue de sa dimension humaine et promue à la dignité de sujet, la peau devenue visage et sacrement de ce moi nouveau, issu de la nouvelle naissance, qui consume le moi possessif et préfabriqué dont nous ne cessons d'être encombrés.

C'est évidemment à partir de là que le problème de la mort à la fois se pose et se résout. Rien n'est plus étonnant, cependant, que ce fait : que l'immense majorité des hommes ne remettent pas en question leur moi. Ils prennent leur moi pour argent comptant. Ils ont dit « je » et « moi » depuis l'âge de deux ou trois ans avant d'avoir rien choisi, et c'est toujours sur ce « je » et « moi » préfabriqués qu'ils posent les fondations de leur vie. C'est toujours autour de ce « moi » infantile que se nouent leurs revendications et ils défendent avec le bec et les ongles un « moi » qui leur est tombé dessus, dont ils ne sont nullement les auteurs et qui est, au contraire, la limite de leur croissance et l'obstacle essentiel à la constitution de leur personnalité. C'est précisément à partir d'une refonte radicale de ce moi-objet que doivent s'accomplir la transfiguration et la transmutation qui nous arrachent à la mort et préludent à notre résurrection.

Rien ne rend plus sensible cette transmutation que la mort de saint François. Dans la mort du Poverello, en effet, nous sentons le merveilleux accord d'une chair tendue elle-même vers la rencontre avec la Présence dont elle vit - car c'est une chair consacrée, une chair stigmatisée, une chair presque déjà glorifiée -, nous sentons, dis-je, le merveilleux accord entre cet élan d'une chair transfigurée et le regard intérieur que va combler le face-à-face avec la divine lumière. Qu'est-ce qui va mourir en lui ? Oui, en François, qu'est-ce qui peut mourir encore ? Les dernières traces d'une biologie qui n'est pas encore totalement purifiée ? Car il n'y a que la mort qui meure. Seul peut mourir, en effet, ce qui est déjà mort. Seule donc meurt la mort, encore une fois : ce qui a déjà cessé ou n'est plus capable de vivre. Est-ce alors qu'il y aurait en lui, à cette heure, quelque vestige d'une inclination encore insuffisamment éternisée? Ou bien, n'est-ce pas plutôt la dernière attache qui le relie à ce monde et pour vivre en lui qui va se rompre, parce qu'il est devenu pleinement source et origine, qu'il n'a plus rien à emprunter au monde et qu'une rampe de lancement n'est même plus nécessaire à son élan.

Vers la résurrection. Aussi bien, si notre corps est d'abord le cordon ombilical qui nous enracine dans le monde physique pour y vivre, il est plus que cela, et rien ne prouve, s'il est vraiment humanisé, qu'il ne puisse subsister, sous un aspect d'ailleurs impossible à imaginer, pour vivre, non plus dans la dépendance de ce monde, mais dans une entière libération de lui. Je répète que le cadavre n'est plus le corps, n'est aucunement le corps mais un conglomérat d'éléments sans liens organiques, en voie de dissolution. Cela permet de poser la question : si notre corps, en tant que conditionné par notre habitat terrestre, prend une forme relative à lui, quelle forme peut-il prendre quand il a cessé d'en dépendre? L'embryon dans le sein maternel n'a-t-il pas toutes les promesses de la vie, comme les nucléons, c'est-à-dire les éléments infimes du noyau atomique qui sont, dans la matière, le réservoir de toutes les énergies ? Ne peut-on concevoir, analogiquement, dans cette perspective, que le corps, réduit à son essence, à sa longueur d'onde caractéristique, demeure, en dépit du cadavre, comme un germe de résurrection ? Ne peut-on penser qu'au-delà de la mort - s'il a conquis son unité personnelle tout au moins - l'être humain est, de quelque manière, capable de subsister tout entier : sous une forme qui échappe à toute manifestation sensible ? Je suis porté à le croire.

Quand on lit, dans l'Évangile, les apparitions de Jésus après la Résurrection, on est inévitablement frappé par une sorte d'ambiguïté. Son corps est un corps qui peut se manifester dans le monde sensible mais qui n'en dépend plus. Et c'est pourquoi il a revêtu un mode d'existence qui déconcerte les Apôtres et qui les remplit, à la fois, d'effroi et d'admiration.

C'est dans cette direction que nous cherchons l'image d'une survivance intégrale de l'homme, en la considérant par hypothèse comme possible et en nous demandant une fois encore : ne peut-on croire qu'un être comme saint François, qui s'est tout entier transformé en lumière et en amour, qui s'est totalement libéré de sa biologie, dont toutes les fibres sont vivantes de Dieu, ne porte plus rien en soi que la mort puisse encore purifier, car il n'y a plus rien en lui à émonder? Tout est clair, à cette heure, tout est devenu transparent. Cette défroque qu'il va laisser à la terre comme un placenta désormais inutile, ce sont les éléments du monde qui ne sont plus susceptibles de vivre, mais ses disciples perçoivent en lui la transfiguration, la transmutation de sa "biologie, elle-même éternisée. Ne peut-on penser qu'il en subsiste quelque chose - comme le noyau atomique ou la particule la plus infime de ce noyau, comme l'embryon à son premier commencement, pour donner une image intelligible dans notre monde - qui constitue justement le germe de la résurrection ? Et si cela est vrai proportionnellement pour chacun, peut-on aller plus loin et admettre que la résurrection, le plein épanouissement du corps de gloire, puisse s'accomplir pour chacun, aussitôt que se réalise ce que Hegel, dans un tout autre contexte, appelait : « La parfaite adéquation du dehors et du dedans », quand il devient définitivement source et origine, quitte à reconnaître que cette résurrection ne se manifestera à tous et pour tous qu'à la consommation de l'histoire?

 

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