Article écrit par le Père Maurice Zundel, en 1971, dans la revue "Choisir" dont le thème était "Que l'Homme soit!". 

 

Corps et âme. Nous ne devons accepter, aussi bien, tels quels, ni notre corps, ni notre esprit. Nous avons à recréer l'un et l'autre en nous libérant, finalement, de ce moi possessif, de ce moi biologique, de ce moi pesanteur, de ce moi cosmique qui nous empêche de nous réaliser, en nous imposant des idées ou des options préfabriquées. Car, c'est dans la mesure où nous échappons à l'envoûtement de ce moi propriétaire et possessif que nous devenons vraiment nous-mêmes. Et non pas seulement nous-mêmes dans notre pensée, mais nous-mêmes aussi dans notre corps. D'ailleurs, cette dichotomie, cette opposition abrupte du corps et de l'esprit, est absurde, meurtrière et dangereuse : rien ne la cautionne. Il y a en nous, constamment, un mouvement du dehors au dedans et du dedans au dehors. Notre corps ne donne toute sa joie, toute sa beauté, tout son rayonnement et il n'atteint à son unité, comme il ne prend une expression humaine, que s'il est traversé par le courant de la vie intérieure. Et cette vie intérieure est elle-même impossible si elle ne s'exprime à travers le corps, si elle ne rayonne à travers un sourire. Le véritable itinéraire va, en réalité, non à sens unique du corps à l'âme - pour nous évader du corps - mais du moi biologique, du moi servitude, du moi préfabriqué, du moi qui m'est tombé dessus comme un colis jeté sur un quai de gare - du moi que je ne suis pas, en un mot - au moi authen­tique, au moi spirituel, au moi origine, au moi créateur, au moi qui est source et valeur, au moi qui est universel, au moi qui est don, enfin, et que nous percevons dans la lumière et la transparence de l'amour. Ce passage, ce changement d'étage, cette libération s'annonce et retentit nécessairement dans tout notre être. C'est tout notre être, corps et âme, qui devient personne, origine, source et valeur.

Bien entendu, cela suppose que nous accomplissions notre métier d'homme et que nous acceptions vraiment de nous faire et de nous créer, en refusant de subir ce que nous sommes, selon la consigne de Camus.

Route de l'immortalité. La plupart des vies, malheureusement, sont des cadavres d'humanité, remorqués par les énergies physiques données à la naissance : c'est-à-dire que la plupart des hommes sont portés par leur biologie au lieu de la porter. Ils meurent avant de vivre. Et c'est précisément cela la vraie mort : celle qui se situe avant la mort dans cette identification passive avec la biologie. On en a tellement le sentiment devant ces vies toutes faites qui obéissent à un schéma préfabriqué, devant ces vies copies-conformes, devant ces visages « types Hollywood » que l'on retrouve un peu partout : anonymes et superficiels. On n'y reconnaît pas l'homme avec toute sa puissance de dépassement. On n'y rencontre pas cette création dont la vocation est au cœur de notre être.

C'est pourquoi le vrai problème, encore une fois, n'est pas de savoir si nous serons vivants après la mort, mais bien si nous serons vivants avant la mort. Car il n'est pas question de réclamer l'immortalité pour notre biologie, prise comme telle, qui ne vaut pas plus que celle des punaises ou des chacals. L'immortalité n'est pas une rallonge mise à notre vie biologique dans la crainte de crever. Ce n'est pas du tout cela. L'immortalité est une valeur, une dignité, une vocation, une exigence : comme la personnalité et comme la liberté. C'est pourquoi nous sommes des candidats à notre immortalité. Elle ne peut nous être donnée toute faite, pas plus que notre personnalité, pas plus que notre liberté. Elle est, en nous, d'abord l'appel à cette transformation créatrice où l'homme atteint à une sorte d'aséité en devenant vraiment la source de sa vie : dans le dialogue silencieux où sa personnalité se réalise, dans l'échange avec la Présence infinie qui est, comme disait Augustin, la Vie de notre vie.

Il est clair que si nous ne pouvons demeurer objets, nous avons à nous faire sujets. Devenus sujets, nous ne pouvons plus être simplement un gru­meau cosmique, un accident, une dépendance de l'univers physico-chimique. Il est impossible, en effet, que la valeur à laquelle nous avons à nous consacrer ou plutôt, la valeur que nous avons à devenir et qui tient à nous-mêmes, subsiste en se détachant de nous. Le génie d'un homme, la lumière qu'il est, la vertu dont il rayonne, la bonté dont il nous apporte le soleil, tout cela ne sont pas des choses séparables de lui. S'il périt tout entier, toute valeur périt avec lui et toute sa vie se réduit finalement à un objet.

L'homme alors n'est pas réellement un sujet, il n'est pas réellement créateur, il n'a pas réellement une dignité inviolable. Il passe, comme tout le reste, et toutes ses valeurs prétendues ne sont que poussière. Mais, bien sûr, si l'on en admet l'exigence, cette qualité de sujet ne peut s'affirmer et se révéler que par une ascension, une montée continuelle. Si nous n'accomplissons pas cette ascension, si nous ne nous libérons pas de nos adhérences possessives, si nous nous laissons porter par le courant, si nous nous ensevelissons dans notre biologie, nous sommes déjà morts, car nous nous livrons nous-mêmes à la mort en nous immergeant dans ces énergies physiques limitées dès le départ, qui se nivellent sans cesse jusqu'au niveau étale de la mort.

Il y a donc une promotion humaine à réaliser. Il faut que le niveau de la vie constamment s'élève. Il faut que les énergies physico-chimiques se transforment. Il faut que la biologie s'éternise. Il faut que toutes les fibres de notre être se libèrent et expriment notre pouvoir créateur, en laissant deviner et en communiquant cette source que chacun de nous est appelé à être.

C'est pourquoi l'au-delà n'est pas à situer après la mort, il est d'abord un audelà de la biologie et il est en réalité un au-dedans. Rigoureusement parlant, en effet, on ne peut parler d'après la mort, parce que le disque du temps tourne autour d'un centre immobile, parce que la vie devenue valeur est une vie intemporelle, une vie supra-temporelle, ou, comme disait Mounier, « une survie », non au sens d'une vie « après » mais au sens d'une vie qui, dès maintenant, se dépasse, d'une vie qui se transforme et se transfigure, d'une vie qui s'éternise et s'universalise, en faisant, de chacun, un bien commun, c'est-à-dire un être unique que toute l'humanité est intéressée à défendre, parce qu'il est pour tous un ferment de libération irremplaçable. (à suivre)

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