Article écrit par le Père Maurice Zundel, en 1971, dans la revue "Choisir" dont le thème était "Que l'Homme soit!". Michel Fromaget nous en a lu quelques extraits, lors de la Session d'études à Brucourt, ces derniers jours.

 

Quelqu'un disait tout récemment : « Quel immense mystère que la mort ! » A quoi je répondais : « Quel immense mystère est la vie ! » Car nous savons aussi peu de l'une que de l'autre et c'est précisément parce que la vie est inconnue que la mort est pour nous un abîme.

Qu'est-ce que nous faisons de notre vie ?

Nous nous cherchons, nous nous fuyons, nous nous rencontrons par intermittence et nous n'arrivons jamais à boucler la boucle, à nous définir nous-mêmes, à savoir qui nous sommes. A plus forte raison ne connaissons-nous pas les autres. Les autres nos plus intimes. Vos enfants, vos femmes, vos maris, qui sont-ils à côté de vous ? Que savez-vous des pensées secrètes du cœur de votre enfant ? Que savez-vous du mystère dernier de votre femme ou de votre mari ?

On n'a pas le temps, la vie passe si vite, on est occupé par les soucis matériels ou par les divertissements... et finalement la mort arrive, et c'est devant la mort que l'on prend conscience que la vie aurait pu être quelque chose d'immense, de prodigieux, de créateur... Mais c'est trop tard... et la vie ne prend tout son relief que dans l'immense regret d'une chose inaccomplie. Et les survivants sont là à pleurer ceux qui ne sont plus, qui n'ont rien fait jaillir de leur existence et à la réalisation desquels les vivants ont si peu collaboré.

C'est alors que la mort, justement parce que la vie a été inaccomplie, apparaît comme un gouffre, comme un mystère insondable qui fait renaître constamment l'objection : « Mais, après tout, aucun des morts n'est jamais revenu pour témoigner de ce qui se passe au-delà ! » Bien sûr, aucun des morts n'est jamais revenu pour témoigner de ce qu'il aurait vu, et cela ne servirait d'ailleurs de rien. Ce que nous allons tenter, aussi bien, ne sera pas de postuler ou d'inventer des choses que nous supposerons exister après la mort, mais de situer le problème de la mort dans le mystère même de notre personnalité, à partir de notre vocation de sujet, d'origine et de créateur.

Un échec révélateur. Si l'expérience de la vie échoue, je veux dire si, souvent, la vie des êtres les plus aimés nous laisse le regret d'une chose inaccomplie - que nous n'avons pas suffisamment comprise, à la réalisation de laquelle nous n'avons pas suffisamment collaboré - c'est que, justement, la connaissance d'un sujet, d'une intimité, suppose l'enracinement de notre intimité dans celle d'autrui, une communauté d'âme, un échange si profond qu'il faut constamment s'ajuster au niveau et au secret de l'autre, constamment jeter du lest, constamment se dépasser pour être un espace assez grand pour l'accueillir. Si nous ne connaissons pas davantage les autres, c'est parce que nous ne devenons pas autrui, parce que nous sommes enfermés en nous-mêmes, parce que nous ne savons pas nous dépasser. Alors l'autre se banalise, il prend cette figure sociale qui répond à sa fonction, au personnage qu'il s'est forgé, au masque qu'il est contraint de porter. Nous n'allons pas au-delà, nous ne découvrons pas la source qu'il est appelé à devenir, nous n'atteignons pas son unicité, parce que nous ne sommes dignes ni de la connaître ni de la susciter.

Et toutes les difficultés de connaître un autre, toutes les difficultés de connaître son propre enfant, d'être en communication avec le fond de son âme, toutes les difficultés pour les époux de savoir qui ils sont, de dépasser la chair et d'aller jusqu'au centre de l'âme, toutes ces difficultés resurgissent devant la mort. C'est le même problème. Comme la vie est impénétrable à qui ne devient pas une source, un créateur, une personne, une origine, une liberté : la mort lui est pareillement impénétrable.

Implantation de la survie. Il ne s'agit pas, en effet, de connaître le lieu où nous irons après la mort, il ne s'agit aucunement d'un après dans le temps ou dans l'espace, il s'agit d'un au-delà qui est au-dedans. Cela veut dire qu'il s'agit de vaincre la mort ici-bas, dès aujourd'hui, tellement que le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort. Si nous étions vivants avant la mort, en effet, s'il y avait en nous cette grandeur, cette puissance de rayonnement où s'atteste une valeur, s'il y avait en nous une source jaillissante, si notre vie portait partout la lumière, si elle était un dialogue avec l'Éternel, si nos actions n'étaient pas limitées, si elles avaient toute l'ampleur et toute la portée que l'amour leur peut conférer, la mort serait progressivement vaincue, le temps en nous s'éterniserait et nous multiplierions ces heures étoilées dont parle Zweig, ces heures où toute la durée se concentre en une Présence qui suscite un présent capable de renaître sans jamais s'épuiser. Aussi bien, chaque fois que nous atteignons à un nouveau sommet, chaque fois qu'un chef-d'œuvre nous replonge au cœur du silence, chaque fois que nous retrouvons le sens de l'émerveillement et de l'admiration, toutes ces heures créatrices s'additionnent, deviennent toujours plus denses, constituent une lumière de plus en plus saturée et pénétrante : et c'est par là, justement, que notre être réalise son unité.

Il y a, en vérité, en nous, des heures qui ne meurent pas, des heures qui dessinent l'identité de notre être profond, des heures où déjà nous pressentons ce que peut signifier l'immortalité.

Nous avons, en effet, à nous éterniser à travers le temps, qui n'est que la distance de nous-même à nous-même. Le temps, autrement dit, doit s'intérioriser pour nous en une durée qui ne passe pas et tout notre être doit peu à peu se récupérer sur la biologie dont la spontanéité instinctive constitue notre premier capital énergétique.

Au départ de notre vie, en effet, dès notre conception dans le sein maternel, nous recevons gratuitement, c'est-à-dire sans aucune intervention de notre part, un certain quantum d'énergie cosmique qui nous est donné une fois pour toutes. Et c'est ce quantum d'énergie qui nous permet de nous insérer dans le monde, d'y jouer notre rôle et de le dépasser. Mais ce prêt qui ne se renouvellera pas constitue un certain potentiel - il a une certaine hauteur ou puissance de chute - et puis, comme toutes les réalités de la nature qui sont soumises à l'entropie, il subit une espèce de nivellement : nos énergies s'usent, elles s'épuisent avec l'âge et puis, finalement, elles deviennent étales et c'est la mort, la mort physique.

Cette mort physique ne peut représenter tout l'événement de la mort, s'il est vrai que notre vocation est de devenir sujet, source, et origine de notre être authentique, c'est-à-dire de faire travailler ces énergies, de les transformer, de les élever à un autre niveau, de les immortaliser et, finalement, de créer, dans leur dimension humaine, notre corps autant que notre esprit. Et nous pouvons déjà remarquer, à ce propos, que la vision extrêmement primitive et sommaire d'une mort qui est un retour à la poussière ne répond absolument pas à l'expérience profonde de la mort. Le cadavre n'est pas le corps, mais un conglomérat physico-chimique d'éléments hétérogènes qui n'a plus aucun rapport avec le corps. Et nous verrons, aussi bien, que le corps peut survivre à la mort - le vrai corps - encore faut-il le découvrir en prenant la peine de le créer. (à suivre)

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