A Ghazir, lors de la 1ère retraite donnée aux Franciscaines de Lons le Saunier, en juillet 1959.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Dans ce roman bien connu, dans ce roman admirable qui est La Puissance et la Gloire, Power and Glory, Graham Greene nous raconte, nous présente l'odyssée, c'est-à-dire le destin de deux prêtres mexicains au cours de la persécution qui s'est déchaînée au Mexique vers 1923-1925.

Les deux prêtres dont il nous parle sont tous les deux, deux prêtres sans vocation. Ils se sont fait prêtres pour se la couler douce, parce que c'était bien vu, parce que on n'avait rien à faire, parce que on était bien payé, parce qu'on pouvait jouir de tout. Et voilà, tout d'un coup cette persécution qui éclate : les évêques sont exilés, les prêtres sont jetés en prison, il y a des martyrs et toute vie chrétienne est menacée.

La police est féroce, elle est habile aussi, extrêmement habile, elle a inventé pour essayer d'ébranler la religion, elle a inventé de pensionner les prêtres qui accepteraient de se marier car elle savait la police, que si les prêtres trahissaient leurs vœux, ils perdraient la confiance de leurs fidèles, ils jetteraient le doute dans leurs âmes et ce serait le meilleur moyen de venir à bout de la religion.

Or, de ces deux prêtres, l'un d'eux, justement, se marie. Il épouse sa gouvernante et il devient son petit toutou. Elle a barre sur lui, elle le fait marcher, elle l'engraisse comme un dindon, parce qu'il faut que ça dure, puisque elle vit par la pension servie par la police. Elle l'engraisse comme un dindon et il n'est plus qu'une peau. Et tout le monde le sent : il a perdu sa vie pour sauver sa peau. Les enfants se moquent de lui quand il obéit comme un toutou à la voix de la mégère ; les enfants eux-mêmes sentent qu'il est devenu un esclave. Il n'est plus qu'une peau, il est déjà mort. Il a justement perdu toutes les raisons de vivre, il a perdu sa vie pour sauver sa peau et on sent qu'il n'est porté dans l'existence que par sa peau. Comme il est né passivement, comme il est né par les forces de la nature, il sera enlevé par les mêmes forces de la nature, qui sont seules à le porter.

L'autre prêtre, qui ne valait pas mieux au départ, l'autre prêtre s'aperçoit tout d'un coup qu'il est prêtre. Il comprend que, quand le bateau coule, le capitaine doit rester le dernier à bord. Il comprend qu'il n'a pas le droit de quitter ce troupeau sans berger et, bien qu'il soit en état de péché, il n'y pense pas, il ne pense pas à son âme, il ne pense pas à son salut, il pense qu'il est le capitaine d'un bateau qui coule et qu'il ne doit le quitter que le dernier. Alors, il reste. Et, pour rester, il faut qu'il change complètement de vie, qu'il se déguise, qu'il accomplisse son ministère la nuit, qu'il dorme quand il peut, qu'il mange quand c'est possible, qu'il achète à prix d'or le vin, le vin qui était interdit au Mexique justement pour empêcher la célébration de la messe.

Il commence à être prêtre. Il entre à fond dans son ministère. Il donne les sacrements à tous ceux qui en ont besoin. Il ne vit que pour ce troupeau abandonné. Et la police sait très bien qu'il y a un prêtre dans le pays : elle n'arrive pas à mettre la main sur lui, puisqu'il s'enfuit constamment d'un lieu à un autre. Elle met sa tête à prix et, de temps en temps, il rencontre un espion aux dents jaunes qui flaire en lui un prêtre, mais qui ne peut jamais le prendre sur le fait dans l'exercice de ses fonctions. Et ainsi, peu à peu, peu à peu il devient, il devient le témoin, il devient le martyr privé de tout, constamment menacé, environné par la mort, n'en ayant d'ailleurs aucun souci parce que maintenant il a choisi la vie. Il ne veut plus sauver sa peau, il veut sauver la vie, la Vie ! Il est porté, il est porté par son amour. Sa peau ne le porte plus, c'est lui qui la porte.

Et quand enfin, au moment où il gagne la frontière des États-Unis parce que il a compris, il a compris que, s'il doit constamment exposer sa vie, il ne peut pas exposer celle des autres - or la police, justement, maintenant ne se contente plus de le traquer, lui, et d'offrir une énorme récompense à qui le livrera, mais la police prend des otages dans les lieux où on croit qu'il est passé, arrête des jeunes gens, les jette en prison, alors cela n'est plus dans son programme : qu'il se risque lui-même, qu'il accepte la mort, oui, mais non pas qu'il mette en danger, qu'il mette en danger les autres. Il a donc résolu de quitter le Mexique, de gagner les États-Unis et, quand il va franchir la frontière, l'espion aux dents jaunes lui dit : " Mon père, il y a un mourant qui vous appelle, un mourant qui vous appelle »

Le prêtre comprend, il devine que c'est un piège, mais quoi ! Si vraiment un mourant l'appelle, s'il y a une chance sur dix mille que ce soit vrai, il faut qu'il retourne, et il retourne et, en retournant, il avoue, il avoue qu'il est prêtre il est pris au piège et, quand il arrivera, en effet, dans un nid d'aigle où un homme est en train de mourir, cet homme lui dira : " Mais, mon père, je ne vous ai pas appelé, je ne vous veux pas, allez-vous-en ". Et la police entrera au moment où il s'efforcera de persuader le mourant de profiter de son ministère qu'il accomplit au prix de sa vie. Mais il est prêt, il est prêt à mourir, il sera fusillé le lendemain, sans confession, mais baptisé par son martyre, porté par son amour, ayant vaincu la mort, parce que il a fait de toute sa vie un don sans retour.

Nous sentons le contraste entre le premier prêtre qui a voulu sauver sa peau et qui s'est livré à la mort, aux forces de la nature qui sont seules à le porter et dans lesquelles il va se dissoudre, et l'autre qui a remonté la pente, l'autre qui est entré dans la nouvelle naissance, qui a porté sa peau, qui a surmonté la peur, qui a bravé tout danger, qui s'est offert au martyre et que qui était entré dans la mort comme un grand vivant.

Dans ce roman bien connu, dans ce roman admirable qui est La Puissance et la Gloire, Power and Glory, Graham Greene nous raconte, nous présente l'odyssée, c'est-à-dire le destin de deux prêtres mexicains au cours de la persécution qui s'est déchaînée au Mexique vers 1923-1925.

Les deux prêtres dont il nous parle sont tous les deux, deux prêtres sans vocation. Ils se sont fait prêtres pour se la couler douce, parce que c'était bien vu, parce que on n'avait rien à faire, parce que on était bien payé, parce qu'on pouvait jouir de tout. Et voilà, tout d'un coup cette persécution qui éclate : les évêques sont exilés, les prêtres sont jetés en prison, il y a des martyrs et toute vie chrétienne est menacée.

La police est féroce, elle est habile aussi, extrêmement habile, elle a inventé pour essayer d'ébranler la religion, elle a inventé de pensionner les prêtres qui accepteraient de se marier car elle savait la police, que si les prêtres trahissaient leurs vœux, ils perdraient la confiance de leurs fidèles, ils jetteraient le doute dans leurs âmes et ce serait le meilleur moyen de venir à bout de la religion.

Or, de ces deux prêtres, l'un d'eux, justement, se marie. Il épouse sa gouvernante et il devient son petit toutou. Elle a barre sur lui, elle le fait marcher, elle l'engraisse comme un dindon, parce qu'il faut que ça dure, puisque elle vit par la pension servie par la police. Elle l'engraisse comme un dindon et il n'est plus qu'une peau. Et tout le monde le sent : il a perdu sa vie pour sauver sa peau. Les enfants se moquent de lui quand il obéit comme un toutou à la voix de la mégère ; les enfants eux-mêmes sentent qu'il est devenu un esclave. Il n'est plus qu'une peau, il est déjà mort. Il a justement perdu toutes les raisons de vivre, il a perdu sa vie pour sauver sa peau et on sent qu'il n'est porté dans l'existence que par sa peau. Comme il est né passivement, comme il est né par les forces de la nature, il sera enlevé par les mêmes forces de la nature, qui sont seules à le porter.

L'autre prêtre, qui ne valait pas mieux au départ, l'autre prêtre s'aperçoit tout d'un coup qu'il est prêtre. Il comprend que, quand le bateau coule, le capitaine doit rester le dernier à bord. Il comprend qu'il n'a pas le droit de quitter ce troupeau sans berger et, bien qu'il soit en état de péché, il n'y pense pas, il ne pense pas à son âme, il ne pense pas à son salut, il pense qu'il est le capitaine d'un bateau qui coule et qu'il ne doit le quitter que le dernier. Alors, il reste. Et, pour rester, il faut qu'il change complètement de vie, qu'il se déguise, qu'il accomplisse son ministère la nuit, qu'il dorme quand il peut, qu'il mange quand c'est possible, qu'il achète à prix d'or le vin, le vin qui était interdit au Mexique justement pour empêcher la célébration de la messe.

Il commence à être prêtre. Il entre à fond dans son ministère. Il donne les sacrements à tous ceux qui en ont besoin. Il ne vit que pour ce troupeau abandonné. Et la police sait très bien qu'il y a un prêtre dans le pays : elle n'arrive pas à mettre la main sur lui, puisqu'il s'enfuit constamment d'un lieu à un autre. Elle met sa tête à prix et, de temps en temps, il rencontre un espion aux dents jaunes qui flaire en lui un prêtre, mais qui ne peut jamais le prendre sur le fait dans l'exercice de ses fonctions. Et ainsi, peu à peu, peu à peu il devient, il devient le témoin, il devient le martyr privé de tout, constamment menacé, environné par la mort, n'en ayant d'ailleurs aucun souci parce que maintenant il a choisi la vie. Il ne veut plus sauver sa peau, il veut sauver la vie, la Vie ! Il est porté, il est porté par son amour. Sa peau ne le porte plus, c'est lui qui la porte.

Et quand enfin, au moment où il gagne la frontière des États-Unis parce que il a compris, il a compris que, s'il doit constamment exposer sa vie, il ne peut pas exposer celle des autres - or la police, justement, maintenant ne se contente plus de le traquer, lui, et d'offrir une énorme récompense à qui le livrera, mais la police prend des otages dans les lieux où on croit qu'il est passé, arrête des jeunes gens, les jette en prison, alors cela n'est plus dans son programme : qu'il se risque lui-même, qu'il accepte la mort, oui, mais non pas qu'il mette en danger, qu'il mette en danger les autres. Il a donc résolu de quitter le Mexique, de gagner les États-Unis et, quand il va franchir la frontière, l'espion aux dents jaunes lui dit : " Mon père, il y a un mourant qui vous appelle, un mourant qui vous appelle »

Le prêtre comprend, il devine que c'est un piège, mais quoi ! Si vraiment un mourant l'appelle, s'il y a une chance sur dix mille que ce soit vrai, il faut qu'il retourne, et il retourne et, en retournant, il avoue, il avoue qu'il est prêtre il est pris au piège et, quand il arrivera, en effet, dans un nid d'aigle où un homme est en train de mourir, cet homme lui dira : " Mais, mon père, je ne vous ai pas appelé, je ne vous veux pas, allez-vous-en ". Et la police entrera au moment où il s'efforcera de persuader le mourant de profiter de son ministère qu'il accomplit au prix de sa vie. Mais il est prêt, il est prêt à mourir, il sera fusillé le lendemain, sans confession, mais baptisé par son martyre, porté par son amour, ayant vaincu la mort, parce que il a fait de toute sa vie un don sans retour.

Nous sentons le contraste entre le premier prêtre qui a voulu sauver sa peau et qui s'est livré à la mort, aux forces de la nature qui sont seules à le porter et dans lesquelles il va se dissoudre, et l'autre qui a remonté la pente, l'autre qui est entré dans la nouvelle naissance, qui a porté sa peau, qui a surmonté la peur, qui a bravé tout danger, qui s'est offert au martyre et que qui était entré dans la mort comme un grand vivant.

 

Vous connaissez cet exemple admirable qui nous impose les mêmes conclusions, vous connaissez le martyre du Père Kolbe. Vous vous rappelez, en ce camp de concentration, à Auschwitz où des centaines de Polonais menaient une vie squelettique, mais enfin, ils étaient encore vivants. Ils pouvaient espérer d'échapper un jour à cet enfer. Mais voilà : voilà que l'un d'eux, l'un d'eux s'enfuit, malgré les courants électriques qui parcourent les fils de fer barbelés, malgré les mitrailleuses tous les quinze pas, malgré toute la technique allemande, un Polonais, un Slave, c'est-à-dire pour les Nazis un sous-produit d'humanité, réussit à tromper, à défier leur science, la technique, la sagesse allemande.

Alors, le chef de camp furieux, blessé dans son amour-propre, décide de se venger. Il réunit tous les prisonniers, il leur déclare qu'ils sont tous complices de cette évasion, tous coupables, qu'il va donc les punir, que dix d'entre eux vont mourir de faim et de soif et qu'il va, qu'il va les choisir au hasard. Il prend, il prend tout son temps pour que chacun tremble en pensant que ce pourrait être lui. Enfin, enfin les dix sont choisis. Les autres, un peu lâchement, les autres un peu lâchement, respirent : pour cette fois, ce n'est pas leur tour. Mais, parmi ces dix, il y a, il y a un père de famille, qui appelle en sanglotant sa femme et ses enfants qu'il ne reverra plus.

C'est alors que le Père Kolbe, un Franciscain polonais, sort du rang : " Que veut ce cochon ? Ce cochon de Polonais ? " hurle le chef. Et le Père Kolbe répond : " Mourir, mourir pour un de ces hommes ". Alors le chef, qui ne connaissait pas cette dimension de générosité, le chef lui dit : " Pour qui, pour qui veux-tu mourir ? " - " Pour ce père de famille " -- " Eh bien, va ! " Il prend la place, il prend la place du père de famille, on l'emmène avec les neuf autres dans le box où ils attendront la mort par la faim et la soif. Et le Père Kolbe, voyant ses compagnons terrorisés, a l'idée, bien franciscaine, de les faire chanter, de les faire chanter pour endormir leur angoisse et, comme les Slaves chantent admirablement, leurs voix dépassent le box où ils sont enfermés, leur voix parvient aux autres et tout le camp se met à chanter.

Et les bourreaux allemands, les bourreaux, ces pauvres brutes, prêtes à tout faire aux ordres du chef, s'émerveillent et disent avec admiration : " Nous n'avons jamais rien vu de pareil ! " Ils viennent de voir l'Himalaya, l'Himalaya de la grandeur humaine et ils sentent qu'ils sont honorés dans leur humanité par cette grandeur, que c'est ça l'homme et que ce prêtre qui vient de choisir la mort est plus grand, est plus grand que la mort, plus grand que la vie physique plus grand que sa peau, que celui qui passe quitte la vie en lui, qu'il la porte par son amour, qu'il ne va pas mourir mais que, dans la mort et à travers la mort, il va devenir un grand vivant.

La mort a donc un visage bien différent suivant qu'on se laisse vivre, qu'on s'abandonne à ses humeurs, à ses fantaisies, à ses désirs. La mort est bien différente selon qu'on se laisse porter par les forces de la nature comme on est né, passivement par les forces de la nature ou, au contraire, si on a vaincu les forces de la nature, si on les a transformées, si on est porté tout entier par l'élan de l'esprit, si on a fait de sa vie un don et de tout son être un élan d'amour.

Est-ce que la mort de saint François n'est pas, n'est pas ... Une apothéose ? Est-ce que, devant cette mort, on a l'impression de la mort ? Mais Non, mais Non ! Devant cette mort, on a l'impression d'un triomphe et d'une résurrection. Aussi bien accueille-t-il la mort en chantant, en faisant chanter la strophe : " Béni sois-tu mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle ". Et il veut que le médecin l'accueille comme une reine dont le héraut annonce la venue ; et il veut entendre chanter une dernière fois le Cantique du Soleil ; et il veut serrer tout l'univers contre son cœur ; et il veut que sa mort soit le cri de sa jubilation et rejoigne le chant des alouettes. Et il s'asperge de la cendre, sa sœur, et il s'étend nu sur la terre nue, et il attend ce baiser du Seigneur, il attend que s'effrite cette mince cloison qui le sépare encore de la vision béatifique. Et tout son corps est dans l'attente, et toute sa chair est un élan, comme le lance-fusées de son éternité.

Son corps ne redoute pas la mort, son corps stigmatisé, son corps transfiguré, son corps qui vit déjà de la vie éternelle. Et cependant, il meurt, il meurt au chant de l'alouette, il meurt dans l'élan de son amour, mais il meurt parce qu'en lui il y a encore, encore quelque chose à purifier. Il n'a pas toujours été un saint, il n'a pas été toujours le fiancé de la divine Pauvreté. Pendant vingt ans, il n'a pensé qu'à la gloire, pendant vingt ans il a voulu remplir le monde de sa renommée et, s'il est devenu cette croix vivante, il y a encore en lui quelque chose que la mort peut purifier et transfigurer, en attendant la bienheureuse résurrection.

Car la mort, la mort n'a prise que sur la mort, la mort ne peut faire mourir que ce qui est déjà mort, que ce qui ne peut pas vivre éternellement. C'est pourquoi la mort de saint François est la plus proche de la victoire, du triomphe sur la mort, mais néanmoins il doit passer par la mort pour en triompher et faire de son dernier souffle le dernier offertoire de son amour. Mais nous voyons bien, à travers saint François, que si la vie est purgée en Dieu, plus la mort recule, moins elle est terrible, moins il faut la subir. Plus on la domine et plus on peut en faire une offrande d'amour.

C'est par-là que nous pourrons entrer dans le mystère de la Résurrection de notre Seigneur. Notre Seigneur, Saint Pierre l'appelle magnifiquement " archègos tès zoès " le Prince, le Prince de vie (Ac. 3, 15) : Jésus le Prince de Vie, parce qu'en lui la vie, en lui, la vie jaillit de la source éternelle en la divinité du Verbe, du Fils en qui son humanité subsiste. Et en Jésus, en Jésus, il n'y a pas la plus petite faille, la plus petite fissure par où la mort pourrait entrer, car la mort, elle vient toujours, dans son origine, de notre absence à Dieu. C'est parce que l'homme, dès le commencement s'est détourné de la source de vie, qu'il s'est fait absent de Dieu, c'est par-là que la mort est entrée en lui, c'est par-là qu'il a été livré ou plutôt qu'il s'est livré aux éléments du monde, aux forces de la nature, de la nature, en lesquelles il se dissout.

Mais Jésus dans son humanité est totalement, est inséparablement présent à la divinité en qui son humanité subsiste. Par où la mort pourrait-elle entrer en lui ? Qu'est-ce que la mort pourrait purifier en lui qui ne soit déjà entièrement, éternellement vivant ? Rien. Il n'y a rien en lui que la mort puisse atteindre et c'est pourquoi Jésus ne peut pas mourir. Il ne peut pas mourir de sa mort, il ne peut mourir que de notre mort. C'est pourquoi la mort de Jésus n'est pas comparable à notre mort : dans notre mort, il y a, malgré toutes les victoires de la grâce et de l'amour, il y a quelque chose qui craque, qui se défait. Il y a des éléments de l'univers, ceux qui constituent notre nourriture que nous n'arrivons... que nous n'arrivons plus à rassembler, à dominer, à transformer en nous-mêmes.

En Jésus, il n'y a rien de pareil ; en Jésus, tout est vie et tout est vie éternelle, tout est vie infinie. Il ne peut donc mourir. Il ne peut mourir que d'une mort d'identification avec nous, que d'une mort d'amour, que d'une mort intérieure, que d'une mort spirituelle. Et c'est pourquoi nous avons vu ce matin qu'il n'est pas mort de ses blessures, de ses blessures physiques, mais de cette blessure de son coeur, de cette blessure intérieure, de cet enfer où sa suprême innocence a été chargée de toute la culpabilité de l'Histoire de l'humanité depuis le commencement jusqu'à la fin.

C'est de cette mort qu'il est mort, de cette mort intérieure, qui n'est pas une mort corruptible, qui n'est pas une mort où en lui la nature humaine se serait défaite. Il est mort par l'intérieur d'une mort d'amour. C'est pourquoi il n'est pas un cadavre, il ne sera jamais un cadavre. Dans le tombeau, il n'est pas un cadavre : la divinité est toute présente à cette chair sacrée dans l'attente de la Résurrection.

Car le vrai miracle, miracle, ce n'est pas que Jésus soit ressuscité, c'est qu'il soit mort... c'est qu'il soit mort, car justement, étant donné ce qu'il était, étant donné l'union hypostatique, étant donné la présence totale de son humanité à la divinité, il ne pouvait pas mourir de sa propre mort.

La mort est pour lui une violence faite au principe même de son être. La Résurrection, c'est la reprise de son état naturel, de son état normal, c'est la reprise de sa condition de " Prince de vie ". C'est l'affirmation qu'il n'a aucune part à la mort comme il n'a aucune part au péché qui en est la source. C'est l'affirmation qu'il n'est mort que pour les autres en se substituant à eux, et non pas pour lui en se dissolvant dans les forces de la nature.

Et c'est pourquoi il est impossible de comparer la Résurrection de Jésus à celle de Lazare, à celle de la fille de Jaïre. Car la Résurrection de Jésus, elle vient du dedans, des exigences mêmes de son humanité qui subsiste en Dieu et de la divinité qu'il assume comme le sacrement inséparable où elle se communique.

C'est pourquoi la Résurrection ne pourra pas être comprise comme un phénomène physique : un cadavre a surgi du tombeau. Mais non ! Si c'était simplement cela la Résurrection de Jésus, si c'était simplement un miracle physique, Jésus aurait été se présenter à Caïphe, à Pilate pour leur montrer qu'ils avaient raté leur coup, qu'il était bien vivant malgré eux. Mais non ! Jésus n'apparaîtra pas à Caïphe, ni à Pilate, ni à la foule qui a réclamé sa mort. Ce serait inutile, inutile ! Il ne s'agit pas d'un miracle physique, il s'agit du mystère de l'Incarnation elle-même, il s'agit de la vie jaillissant de sa source, il s'agit de la révélation du Prince de vie, qui n'est mort que de notre mort pour vaincre en nous la mort et pour nous communiquer la vie.

C'est pourquoi la Résurrection de Jésus restera un bien de la communauté, un bien, un trésor de l'Église Apostolique lorsque le Saint-Esprit aura enfin éclairé l'âme des apôtres en leur faisant connaître le vrai visage de leur maître le jour de la Pentecôte.

Car, jusque-là, ils n'ont rien compris, ils ne savent que faire de ce ressuscité : ils sont déconcertés, ils se demandent si c'est bien lui, si ce n'est pas un fantôme; ils veulent voir, toucher, vérifier. Ils ne comprennent pas que la Résurrection c'est justement la révélation de cette vie éternelle qui en Jésus n'a cessé de pénétrer toutes les fibres de sa chair pour se communiquer à nous. Ils ne comprennent pas que cette victoire sur la mort doit devenir en nous le principe de la résurrection, que Jésus est allé, justement par sa mort, qu'il est allé jusqu'aux racines de notre mort, qui sont, justement, cette possession de soi-même par soi-même, cette adhérence passionnée aux éléments du monde, aux forces de la nature.

Car que fait Narcisse ? Ce Narcisse que nous sommes tous ! Que fait Narcisse lorsqu'il se regarde, lorsqu'il s'admire, lorsqu'il tourne autour de soi, lorsqu'il offre ses admirations en hommage à lui-même ? Qu'est-ce qu'il fait ? Mais rien ! il ne crée rien, il n'ajoute rien à ce qu'il a reçu de sa naissance où il était passif entre les forces de la nature, il n'ajoute rien, il est donc continuellement livré à ces forces de la nature qui le portent, qui un jour cesseront de le porter et il se dissoudra dans les éléments du monde.

Jésus nous révèle, Jésus nous communique la vie éternelle en nous introduisant dans le mystère de l'éternel Amour. Il nous fait passer, il nous invite à passer par la nouvelle naissance, où nous allons ajouter à notre première naissance cette dimension qui est la dimension de la générosité, de la charité, de l'amour, du don de soi, où justement nous allons décoller de ce vieux fond de la nature et de l'univers pour jaillir dans un élan, dans une offrande où notre être tout entier s'offrira à Dieu, pour exprimer sa Présence et pour communiquer sa vie.

Il importe de garder au mystère de Pâques toute sa pureté, toute sa grandeur, de ne pas voir dans la Résurrection de Jésus simplement un miracle physique où un cadavre se réanime et apparaît de nouveau à ceux qui croyaient en avoir fini avec lui.

C'est tellement autre chose, c'est tellement plus profond ! Comme la mort de Jésus est unique, sa Résurrection est unique, parce que tout ici s'accomplit du dedans, tout a son principe dans cette pauvreté radicale de son humanité qui n'a rien, qui ne s'attache à rien, qui ne possède rien, qui est absolument transparente et diaphane à Dieu et qui laisse passer dans toutes ses fibres la plénitude de la vie éternelle.

C'est par-là, en nous appelant à l'intérieur, en nous appelant à naître de nouveau, dans le feu de l'Esprit, c'est-à-dire dans le foyer de l'éternelle charité, c'est donc en nous enracinant au coeur de la Sainte Trinité que Jésus nous appelle désormais à le suivre pour vaincre avec lui la mort... pour vaincre avec lui la mort

Un chrétien, c'est celui qui justement chaque jour imprime dans tout son être le mystère et la puissance de la Résurrection, qui ne se laisse pas porter passivement par ses humeurs, par ses fantaisies, par sa fatigue, par les éléments du monde, par les forces de la nature mais qui, au contraire, introduit dans tout cela les énergies de l'Esprit saint afin que son être tout entier respire la Présence divine et la communique aux autres. Le chrétien, c'est justement celui qui, remontant le cours de l'Histoire et tarissant les sources de la mort, affirme que Dieu est le Dieu des vivants, que ce n'est pas lui qui a voulu la mort et qu'en lui tout est vie, et que le corps lui-même, devenu le temple du Saint-Esprit, porte dans toutes ses fibres les promesses de la résurrection.

Mais comment allons... allons-nous ...comment allons nous nous y prendre ? Comment ? Comment ? Le moyen le plus simple, le plus sûr, c'est celui d'ailleurs que Jésus nous donne : c'est de prendre soin de cette vie, de cette vie créatrice, de cette vie qui triomphe de la mort, de cette vie qui porte la promesse de la résurrection, d'en prendre soin dans les autres.

Ici, il faut que je me hâte, ici il faut que nous méditions un instant l'exemple de Gandhi... Gandhi, qui, pendant 45 ans, a porté ...a porté le peuple, indien, pendant 45 ans contre la puissance ...contre la puissance ... anglaise, contre les canons anglais, contre les mensonges anglais, Gandhi pendant 45 ans, en s'interdisant toute violence, en interdisant à ses troupes toute violence, en s'interdisant à lui-même toute haine. Pourquoi ? Parce que Gandhi voyait dans l'ennemi, dans le général qui commandait le massacre d'une foule désarmée, il voyait un malheureux, un malheureux victime, victime de son ignorance, un malheureux déshumanisé, un malheureux étranger à lui-même, qui n'était que, un élément, un élément de la nature, un élément de sa race, un élément de sa nation, mais non pas une personne, non pas une source, non pas un créateur, non pas une origine, non pas une liberté. Il avait le sentiment que c'était la plus grande misère et il voulait d'abord sauver, sauver cet ennemi, le sauver de lui-même. Il voulait qu'il devienne conscient de son injustice, qu'il la désavoue lui-même et Gandhi jeûnait, il jeûnait jusqu'à la mort et il était frappé, piétiné, insulté, bafoué, comme il mourra d'ailleurs assassiné.

Mais jamais, jamais, il n'en voulait à son adversaire qu'il avertissait toujours de ce qu'il allait faire : " Voilà ce que je vais faire, vous me mettrez en prison, j'irai joyeusement en prison. Vous me ferez mourir, tant mieux ! Je ne céderai jamais parce que c'est, parce que c'est juste, mais je ne vous ferai jamais aucun mal parce que vous vous en faites à vous-mêmes plus que vous ne pourrez jamais nous en faire, parce que vous êtes un malheureux, parce que vous êtes enfermé dans votre groupe, dans votre nation, parce que vous ne tenez qu'à la chair et au sang, que vous n'êtes pas encore un homme ".

Eh bien, voilà ! C'est dans cette direction que nous avons à prendre soin de la vie, car il est plus facile de sauver la vie dans les autres, parce qu'on les voit, parce que, en les regardant, on sort de soi et que c'est par-là, justement, qu'on rejoint la source éternelle.

Et c'est pourquoi, pour finir, si nous voulons vivre le mystère de la Résurrection, faire de notre vie tout entière une victoire sur la mort pour affirmer la plénitude de la vie en Jésus, il nous faut faire oraison, oraison sur les autres : oraison sur vos malades, oraison sur vos serviteurs, oraison sur les enfants confiés à vos soins, oraison les unes sur les autres, parce que justement tout ce que nous avons à faire, c'est de susciter, c'est de faire naître, c'est de révéler, c'est de communiquer cette plénitude de vie qui jaillit de la Croix où Jésus a vaincu notre mort par sa mort.

Il y a dans chacun, comme François le savait lorsqu'il a baisé le lépreux, il y a dans chacun, quelle que soit la couleur de sa peau, quelle que soit sa misère physique et la laideur de son aspect, il y a en chacun ce trésor caché, ce trésor qui est tout le Royaume de Dieu, ce trésor qui a été conquis au prix du sang du Seigneur, ce trésor infini qui est tout le Royaume de Dieu.

Et c'est cela qu'il faut sauver, c'est cela qu'il faut réveiller, c'est cela qu'il faut susciter, c'est cela qu'il faut, enfanter. Et c'est pourquoi, finalement, la vie ressuscitée en nous, la vie du Christ vainqueur de la mort doit s'exprimer dans cette maternité de l'âme à l'égard de toute âme, dont Jésus nous parle en disant : " Celui qui fait la volonté de mon Père est mon frère, est ma sœur, est ma mère ". Est ma mère, est ma mère : voilà ce qu'il faut entendre : est ma mère. C'est cela, être chrétien : être la mère du Christ, lui donner un berceau tout neuf dans notre cœur en suscitant sa vie dans l'âme des autres.

Est-ce que nous allons entendre... entendre cet angélus qui s'adresse à nous ? C'est à nous que s'adresse cette parole (Mt. 12, 50) : " Celui qui fait la volonté de mon Père est ma mère, est ma mère ". Quelle joie ! Quelle joie, quel tremblement ! Quel bonheur !

C'est cela le Christianisme : entrer dans la vocation de Marie et, comme elle, devenir le vivant berceau... le vivant berceau de Jésus. C'est cela le Noël le Noel qui rejoint le mystère de Pâques, le Noël éternel dans l'éternelle Résurrection, le Noël que nous avons à devenir en portant la vie, en faisant oraison sur les autres, en rendant visite en chacun à la très Sainte Trinité dont toute âme est le sanctuaire et en essayant, dominant notre fatigue, nos humeurs, nos antipathies, nos ressentiments, de vaincre en nous les forces de la nature, de vaincre en nous les éléments du monde, de vaincre en nous la mort, afin que Jésus apparaisse vraiment, à travers notre visage et à travers toute notre vie comme " Archègos tès Zoés " : comme le " Prince de Vie ". (Ac. 3, 15)

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