A Genève - Sainte Clotilde - le 17 octobre 1973

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

C'est donc ça le tournant! Est-ce que Dieu est dedans ou dehors ? Est-ce que Dieu est une souveraineté qui nous domine ou un amour qui nous libère ?

Il est clair que tous ceux qui repoussent Dieu, n'ont jamais rencontré ni le vrai problème de l'homme, ils et n'ont jamais senti cette impuissance de l'homme à fonder sa dignité ils n'ont jamais rencontré Dieu comme intérieur à eux-même. Et c'est cela que Jésus nous a appris. C'est cela que Jésus nous a révélé d'une manière unique, incomparable, parce que Jésus était dans le secret de Dieu, parce qu'il était enraciné en Dieu, subsistant en Dieu, parce que Jésus nous a ouvert, justement, le cœur de Dieu et qu'il nous a révélé la prodigieuse pauvreté.

Vous voyez, Jésus, Jésus a complètement transformé la révélation de Dieu, qui était dans l'Ancien Testament, dans l'ensemble, le roi d'Israël, le souffrant, le seul acteur de l'histoire, le maître inconditionnel, clément, miséricordieux, tout ce que vous voudrez, mais le maître capable de châtier, de punir, et qui, veut à chaque instant, faire sentir le joug de sa puissance à un peuple rebelle. Cela n'empêche pas la grandeur des prophètes, cela n'empêche pas l'accent personnel de tant de Psaumes qui nourrissent encore notre prière. Mais enfin, dans l'ensemble, c'est un Dieu solitaire qui n'a besoin de personne, qui domine, sans conteste, l'humanité et qui tient dans sa main, le destin de toutes les créatures.

Jésus va nous introduire dans le mystère adorable de la Trinité. C'est ça, c'est ça la Trinité ! La Trinité, c'est le joyau, c'est la perle du Royaume ! La Trinité, ah ! C'est enfin la délivrance d'un Dieu que on éprouvait comme un joug intolérable. Qu'est ce que veut dire la Trinité ? Cela veut dire que Dieu n'est pas seul. Il est unique, mais il n'est pas solitaire. Il est une communion d'amour. Il est une communion d'amour, il n'a prise sur son être qu'en le communiquant. Il se personnalise, il s'affirme, il dit Moi dans l'autre.

Justement, la personnalité qu'est le Père n'est qu'un regard vers le Fils, qui n'est qu'un regard vers le Père dans la respiration du Saint-Esprit, vers lequel aspire le Père et le Fils. C'est quelque chose de bouleversant, d'absolument nouveau : tout d'un coup, Dieu apparaît comme celui qui n'a rien.

Gabriel Marcel nous a rappelé cette opposition entre l'être et l'avoir : Dieu est celui qui est, mais il n'a pas, il est mais il n'a pas, et il est parce qu'il n'a pas. Il n'a rien, il ne possède rien, et d'abord pas lui-même, puisque toute sa vie n'est qu'une éternelle communion d'amour, puisque la personnalité en lui, n'est qu'une relation à l'autre, puisque en lui, le " Moi " est une pure désappropriation. Tout ce que le Père possède, c'est cela, c'est d'être une relation, un regard vers le Fils. Tout ce que le Fils possède, c'est d'être une relation, un regard vers le Père, comme le Saint-Esprit est un souffle d'amour en réponse à la spiration du Père et du Fils.

Alors Dieu, Dieu est transparent, il est innocent. Dieu est une offrande éternelle, Dieu est une naissance éternelle ou une génération éternelle dans la filiation, comme il est un amour inépuisable dans la respiration de l'Esprit saint. Et ceci nous touche, et ceci nous révèle à nous-même, car nous-même, nous n'en pouvons plus d'être enfermés dans notre moi propriétaire ; ce moi nous dégoûte, ce moi nous déconcerte, ce moi nous asphyxie, nous ne savons pas comment en émerger, ni pourquoi, nous sommes toujours tentés de nous affirmer contre les autres, de nous mettre en avant, de nous vanter, de vouloir être estimés, de proclamer notre valeur, mais nous savons bien que c'est une tricherie.

Mais nous ne connaissons pas d'autre route : les pharaons trônaient au sommet de la pyramide dans leur divinisation. Le Pharaon, c'était le souverain divinisé qui règne sur une poussière innombrable de sujets. On ne savait pas construire la grandeur autrement ; pour être grand il fallait dominer, surplomber, il fallait assujettir, il fallait avoir des courtisans, des admirateurs, il fallait être au-dessus, et donc il fallait que les autres soient au-dessous. Et c'est notre tentation perpétuelle de nous dresser au-dessus des autres et de les contraindre à nous admirer; et voilà que tout d'un coup, tout ça éclate, c'est fini, ça n'a aucun sens.

Parce que la grandeur infinie qui est le Dieu vivant, c'est une grandeur d'amour, où seul compte le don. Il ne s'agit pas d'avoir, mais d'être en donnant tout. Et voilà que Jésus, en nous révélant ce mystère dans lequel il est enraciné par sa subsistance dans le Verbe, voilà que Jésus nous révèle Dieu comme l'éternelle pauvreté, celle que François d'Assise a tant aimée et qu'il a chantée avec une telle passion, qu'il a voulu épouser en la recueillant du Christ mourant.

Dieu n'a rien, c'est pourquoi il est Dieu. Il est Dieu, justement toute sainteté, toute sainteté, toute perfection, parce que il a en lui d'être de quoi être l'éternel amour. Il n'a pas besoin de quêter l'amour au-dehors, parce qu'il est l'amour, il est l'amour. Et il nous apprend que c'est cela notre grandeur, c'est cela notre liberté, non pas avoir, non pas dominer, mais être comme lui, comme lui, comme lui... Voilà la nouveauté : comme lui. Alors que dans la Genèse, vouloir être comme Dieu, chapître 3 de la Genèse, c'est le péché par excellence, le péché originel : c'est de vouloir être comme Dieu.

Dans le Sermon sur la Montagne, c'est d'être comme Dieu qu'il s'agit, parce que Dieu n'est plus conçu comme un souverain qui défend sa souveraineté. Il est conçu comme une pauvreté, il est conçu comme un amour, il est conçu comme une liberté. Du moins, il est révélé comme tel dans la transparence de l'humanité de Jésus-Christ, qui est elle-même vidée d'elle-même, vidée, vidée, vidée... totalement, parce que, justement, cette humanité de Jésus-Christ, elle a son moi dans quoi ? Dans cette pauvreté infinie qui est la personnalité du Verbe.

Jésus n'a rien, n'a rien, n'a rien, n'a rien... Non, il ne peut même pas dire " Moi " dans son humanité, puisque le " Moi " qui se prononce en lui, c'est le " Moi " éternel, qui est l'éternelle pauvreté, , l'éternel dépouillement, l'éternelle innocence, l'éternelle enfance, l'éternel amour.

Tout est nouveau, tout est nouveau, tout est nouveau : Jésus nous a délivrés de Dieu, mais ce Dieu, ce Dieu que redoutaient les Juifs au pied du Sinaï, quand ils disaient : « Que Dieu ne nous parle pas, autrement nous mourrons. » ( Ex. 20,19 ) ce Dieu que redoutait Isaïe dans le Temple où il a sa vision : « Je vais mourir parce que je me trouve en présence de Dieu. » ( Is. 13, 22 ). Jésus nous a délivrés, Jésus nous a délivrés de ce Dieu-là, il nous a révélé un Dieu qui est en nous, une source qui jaillit en vie éternelle, et il nous a révélé du même coup, un aspect entièrement nouveau de la création.

La création, telle que la Genèse la raconte, c'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas assez : la Genèse nous montre Dieu comme la parole, quasi magique, qui fait jaillir les choses, sans aucun effort de sa part. Il dit et les choses se font. La révélation de la Trinité nous montre que la création jaillit de cette pauvreté ; c'est justement de ce dépouillement éternel, que la création est le fruit merveilleux.

Parce que Dieu est tout don, tout don, qu'il enfante lui-même, du fond de son dépouillement. Et alors que veut-il de cet univers ? Que veut-il de cet univers ? Veut-il faire un univers de robots, d'esclaves ? Non, il veut un univers libre, libre, libre, libre... Il veut contracter un mariage d'amour avec toutes créatures. Comme le dit saint Paul : « Je vous ai fiancés à un époux unique, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure ». ( 2 Cor. 2, 2 ). Un mariage d'amour où le oui de la créature est indispensable pour sceller l'anneau d'or des fiançailles éternelles, où le oui de la créature est indispensable à l'accomplissement de l'univers.

Et la création n'est pas une histoire solitaire où Dieu s'amuse à jeter des créatures dans l'espace imaginaire, le, le chiffre qui a été obtenu, Dieu n'a aucun besoin. La création au contraire, vue à partir de la Trinité, est un engagement nuptial, nuptial où Dieu s'engage à l'égard de toute créature, et d'abord à l'égard des créatures intelligentes. Il s'engage jusqu'à la mort de la Croix, il s'engage ! Est-ce qu'un père de famille, un vrai père de famille, est-ce qu'il va profiter de ce que ses enfants dépendent de lui matériellement, pour leur imposer ses trente-six volontés ?

 

 

Ce père, que j'ai connu, qui obligeait ses garçons à communier tous les matins - il les obligeait pour avoir un contrôle sur leur conduite, et spécialement sur leur pureté, comme on disait à l'époque - il commettait un forfait, parce que il abusait de leur dépendance matérielle à son égard, en violant leur conscience, et en les obligeant à communier dans n'importe quel cas : ce qu'ils faisaient naturellement, dans la peur de leur père. Ils allaient communier dans n'importe quel état de conscience. Mais est-ce cela la paternité humaine ? La paternité humaine, elle consiste à annuler cette dépendance matérielle, à faire comme si elle n'existait pas, à refuser surtout d'imposer quoi que ce soit à l'enfant au nom de cette dépendance matérielle.

Un vrai père humain s'agenouille devant la conscience de son enfant, en esprit tout au moins, comme Jésus au Lavement des pieds, et il essaie d'ouvrir cette conscience, de la faire naître à sa liberté, en se libérant d'abord de lui-même. Car c'est par cette liberté qu'il a conquise en lui-même qu'il pourra faire germer celle de ses enfants.

Eh bien ! Dieu est infiniment plus père que tous ces pères, humains, que nous pouvons rencontrer. Que veut-il ? Il annule cette dépendance. Il ne veut pas que nous soyons devant lui des esclaves parce qu'il nous a créés, pour que nous soyons comme lui, pour que nous soyons libres comme lui, car il est libre de lui, il ne subit pas son être puisqu'il le donne, il est totalement libre de lui-même, il est la liberté fondamentale et éternelle.

Et ce qu'il veut, c'est nous rendre libres à notre tour, comme lui, devant lui, en face de lui. Il veut faire jaillir en nous un oui, créateur, un oui nuptial qui est le sens même de la création, une histoire à deux, une histoire d'amour où Dieu est engagé jusqu'à la mort de la croix, car il y a un risque formidable à créer le monde, pour lui, s'il est cette liberté et s'il veut susciter une liberté ; cette liberté créée peut dire non. Qu'est-ce que fera Dieu ? Il mourra : qu'est-ce qu'il peut faire, car l'amour n'a pas d'autre recours, l'amour ne peut que susciter la liberté à créer un immense espace où cette liberté se déploie, et si cette liberté se refuse, l'amour qui veut persévérer dans le son de soi, ne peut qu'aimer encore davantage et mourir s'il le faut : c'est ce que fait Dieu.

Un texte du Moyen Age, un texte incroyable, inimaginable, dit ceci - c'est un texte d'un opuscule De Beatitudine', qui a été attribué parfois à saint Thomas d'Aquin - voici cette phrase, une des plus étonnantes phrases que l'on puisse lire dans le monde : ‘‘ Et ce qui enflamme l'âme à l'amour de Dieu, c'est cette humilité de Dieu qui s'est soumis aux anges et aux âmes saintes, comme un esclave qu'on achète sur le marché, comme si chacune de ses créatures était son Dieu.''

Franchement, il ne peut pas, on ne peut pas aller plus loin. C'est bien cela : Dieu a fait de nous des dieux, ses dieux. C'est pourquoi il a pesé dans la balance de la Croix, notre vie avec la sienne. Il a écrit cette équation : l'homme égale Dieu, pour Dieu, l'homme égale Dieu, pour Dieu.

Alors voilà que, tout d'un coup, que notre problème devient son problème. Si nous le portons en nous, si notre oui est nécessaire, si c'est à nous de fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles ; s'il ne peut pas nous contraindre, s'il ne le veut pas, s'il nous aimera, quoi que nous fassions, éternellement, s'il est crucifié par nos refus d'amour, alors le problème, notre problème devient son problème et notre amour trouve, peut trouver, enfin, sa suprême expression, sa suprême plénitude : il ne s'agit plus de moi en moi, mais de lui en moi.

Puisqu'il m'attend, qu'il est toujours déjà là, mais sans me contraindre, je puis le laisser tomber - c'est ce que je fais hélas ! si souvent - je puis l'oublier, je puis le négliger, je peux me détourner de lui, je peux vivre comme s'il n'existait pas. Il n'en est pas moins présent. Il ne cesse pas pour autant de m'aimer, mais j'éteins, j'éteins en moi son rayonnement ou comme dit saint Paul aux Thessaloniciens (Première) : « N'éteignez pas l'esprit » « N'éteignez pas l'esprit » ( I Th. 5,19 ) Vous avez le pouvoir d'éteindre Dieu ; n'éteignez pas Dieu en vous. « Vous êtes la lumière du monde. » ( Mt. 5,14 ). Vous portez en vous ce soleil : n'éteignez pas ce soleil.

Il y a justement un retournement complet dans la révélation de Jésus-Christ, un retournement complet dans la lumière de la très Sainte Trinité : tout s'intériorise, tout se passe au-dedans. Nous sommes esprit devant l'Esprit, nous sommes inviolables à Dieu : c'est lui qui est le fondement de notre inviolabilité, et d'abord pour lui ; ce n'est pas lui qui va violer cette inviolabilité qu'il fonde, il va mourir plutôt que d'y porter atteinte, c'est le sens de la création, c'est que nous soyons des dieux devant lui.

A notre tour, maintenant, d'épouser cette générosité, de prendre soin de ce Dieu qui est intérieur à nous-même. Tout est là, tout est là, finalement, IL FAUT SAUVER DIEU, sauver Dieu, sauver Dieu et non pas nous : sauver Dieu de nous. Nous ne risquons rien de son côté, il nous aimera toujours, toujours, toujours. Et l'enfer, c'est d'abord cette crucifixion de Dieu par nous, en nous et pour nous. Il nous aimera toujours et il sera toujours crucifié, tant qu'une seule créature se refusera à son amour.

Alors il s'agit de le sauver, de le sauver, c'est la grande aventure, la grande aventure humaine. S'il faut sauver l'homme, s'il faut respecter l'homme, s'il faut que l'homme soit sacré pour l'homme, c'est que justement l'homme porte plus que lui-même, c'est que l'homme porte l'infini, c'est qu'il est solidaire de cette Présencede Dieu et Dieu de lui, c'est que il est la révélation de Dieu, l'Incarnation de Dieu, et que Dieu ne peut être un événement de la vie humaine qu'à travers nous. C'est à travers nous que Dieu est une expérience humaine incontestable, sans cesse vérifiable, vérifiable et toujours renouvelable.

C'est donc cette Présence de Dieu en nous qu'il faut rendre possible. S'il faut s'agenouiller devant l'homme, et il le faut, comme notre Seigneur au Lavement des pieds, c'est que dans l'homme, le sort de Dieu est contenu. Chaque fois que nous blessons les autres, nous blessons d'abord Dieu, nous éteignons l'Esprit, nous limitons Dieu en nous, nous lui faisons écran, et l'autre, pour se défendre contre nous, est obligé de s'enfermer dans son moi propriétaire, pour n'être pas assujetti au nôtre.

C'est donc Dieu qu'il faut sauver à chaque instant du jour et de la nuit. Qu'est-ce qui va lui arriver Qu'est-ce qui va lui arriver dans notre vie ? Qu'est-ce qui va lui arriver ? Tout le problème est là ! Si Dieu est sauvé, tout sera sauvé ; si Dieu ne l'est pas, rien ne sera sauvé.

Et le sauver en nous, c'est justement entrer dans cette offrande, c'est être un regard vers lui, c'est prêter l'oreille à cette "Música callada", cette musique silencieuse dont parle saint Jean de la Croix.

Tout est changé : voilà l'égalité, l'égalité, la seule possible, la seule qui ait un sens, non pas être tous dans la même situation - d'ailleurs ça n'a aucune importance - puisque toutes les situations se valent, mais chacun porteur de Dieu, chacun capable d'être le centre du monde, dans ce soleil divin qu'il peut faire rayonner sur toute la création. Si bien que le plus silencieux, le plus infirme, le plus malade, celui qui ne peut pas bouger au fond de son lit, celui qui est caché au fond d'une cellule ou, ou d'un désert, il peut être pour le monde entier, un espace libérateur, si il est simplement, si il EST, s'il existe en forme d'amour.

Mais ce qui nous touche le plus, c'est justement cette possibilité de sauver Dieu de nous-même, de le révéler en nous effaçant en lui. Il m'efface, disait une petite fille, le jour de sa première communion, voulant exprimer ce qu'elle avait ressenti, elle a dit ce mot adorable : Pour moi, il m'efface. C'est cela : s'effacer devant lui, en lui, pour qu'il puisse transparaître à travers notre visage.

Pascal, ce grand mystique, Pascal qui a vécu si profondément de l'amour du Christ, qui s'est brûlé à cet amour, qui a porté dans son pourpoint jusqu'à la mort, ce parchemin où il avait inscrit sa rencontre avec Jésus, le 23 novembre 1654, Pascal qui avait découvert la grandeur de l'âme humaine, justement, dans ce contact avec Jésus, Pascal a écrit : « Aussi Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde ; il ne faut dormir pendant ce temps-là. » ( Le Mystère de Jésus )

Il faut ajouter dans l'esprit de Pascal : ‘‘ Jésus est en agonie depuis le commencement du monde car toute l'histoire est sous le sceau de la tragédie divine qui s'accomplit au cœur de l'histoire, sur le calvaire. Dieu est toujours menacé, Dieu peut toujours échouer, parce que la création est axée sur son mariage d'amour qu'il veut contracter avec tout l'univers, à travers les créatures intelligentes.''

Graham Greene, dans son roman admirable La Puissance et la Gloire', Graham Greene nous raconte l'histoire d'un homme ou plutôt d'un prêtre, d'un prêtre médiocre, d'un prêtre sans vocation, d'un prêtre qui s'est fait prêtre, uniquement pour se la couler douce, qui ne se refuse aucun plaisir, qui est donc, disons, un mauvais prêtre, avec un autre copain qui est aussi un mauvais prêtre. Et voilà que ils sont confrontés soudainement avec la persécution qui a sévi au Mexique, quelque temps, après la Révolution d'Octobre en Russie (1917).

Alors, il faut prendre parti, les évêques s'exilent, les prêtres s'enfuient, il ne reste plus que, dans un immense secteur de milliers de km, que ces deux prêtres. L'un se démonte immédiatement, en épousant la gouvernante, se met ainsi du côté du gouvernement qui le cautionne, l'autre se dit : Mais quoi ? Le bateau coule ! Je suis le capitaine ! Donc je reste. Le troupeau est attaqué, je suis le berger, donc je le défends. Et à partir de là, il se donne à fond, quel que soit l'état de sa conscience, il n'y pense plus. Il est chargé de ce troupeau qui n'à que lui comme pasteur, alors il va se donner à lui à fond.

Il exerce un ministère périlleux, il exerce la nuit, à la sauvette, mangeant quand il peut, dormant quand il peut, sans se regarder un instant, parce que cet immense secteur d'âmes abandonnées le requiert tout entier, et il fait si bien, si bien que la police a vent de sa présence, on cherche à mettre la main sur lui, on n'arrive pas à l'atteindre, car les gens se taisent admirablement, personne ne vend la mèche et, finalement, on met sa tête à prix.

Il n'en a cure, c'est le jeu, c'est le jeu qu'il s'est proposé de jouer, il le jouera jusqu'au bout. Jamais un regard sur lui. En avant, en avant, toujours, toujours, pour ce troupeau qui est confié à sa garde. De temps en temps, il rencontre un homme dont il soupçonne que c'est celui-là qui le trahira, qui a une dent jaune, une seule, qui est facile à discerner, à reconnaître, ce qui ne l'empêche pas qu'il le sauve au bord d'une rivière où il faillit se noyer.

Et puis, il poursuit, quand tout d'un coup, la police n'arrivant pas à le saisir, prend, prend des otages là où il est censé avoir exercé son ministère. Alors, non, cette fois, c'est le signe qu'il doit s'en aller, il peut mettre sa vie en danger, c'est le jeu, il le jouera jusqu'au bout, il ne peut pas mettre la vie des autres en danger.

Dieu leur donnera ses grâces par d'autres voies que son ministère. Il décide donc de gagner les Etats-Unis où il pourra se confesser pour la première fois depuis tant d'années, où il sera en sécurité, mais cela lui est indifférent. Il va franchir la frontière, quand l'homme à la dent jaune l'arrête : ‘‘ Mon Père, il y a un mourant qui vous appelle ''.Il flaire le piège. C'est sûrement, sûrement un traquenard, mais quoi, il se dit : s'il y a une chance sur dix mille qu'un mourant m'appelle, je suis son homme, je ne m'en vais pas économiser ma vie, s'il y a par hasard un mourant qui m'appelle.

Il rebrousse chemin, il arrive dans une redoute, dans un nid d'aigle, où il y a effectivement un mourant. ‘‘ Vous m'avez appelé ?'' -‘‘ Non ! ''- Ah bon ! C'est le piège. Donc il n'échappera pas. Il exhorte ce malade ou ce mourant, à profiter de son ministère qu'il exerce au prix de sa vie. Et tandis qu'il délibère avec lui, la police entre, le saisit et lui annonce qu'il sera fusillé le lendemain.

Cela l'indiffère parfaitement, il savait que ce serait la consommation normale du risque qu'il avait assumé. Il demande simplement si l'on peut lui trouver un prêtre à qui se confesser. Il y a bien ce prêtre qui s'est marié, qui peut toujours l'absoudre in extremis, mais la bonne femme s'interpose et refuse de le laisser sortir. Il mourra donc, baptisé par son martyre, ou plutôt absous, purifié par son martyre.

Mais, avant de le consommer, il a fait cette découverte sensationnelle et merveilleuse qu'il confie à une dévote qui pense à sa petite âme, au lieu de penser au salut de Dieu : aimer Dieu, lui crie-t-elle, lui crie-t-il, aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre vous-même. C'est peut-être le terme de cet itinéraire. Aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre nous-même. Aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre nous-même. Ce qui revient au mot de Pascal : ‘‘ Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps- là.'' Mais il y a un mot plus beau encore, infiniment plus émouvant, qui est de notre Seigneur : « Celui qui fait la volonté du Père, est mon frère, est ma sœur, est ma mère, est ma mère, est ma mère »...

Je pense que tout est là. Il y a une maternité divine qui est la vocation de toute âme, de toute créature intelligente, qui est, justement, de devenir le berceau de Dieu, de laisser naître Dieu en soi, de le faire naître dans le cœur des autres, d'entrer dans la vocation de la très Sainte Vierge qui est la mère du Seigneur.

Eh bien, nous, c'est aussi notre vocation à nous, précisément, à chacun de nous : ce Dieu qui est le grand secret d'amour que nous portons au fond de nos cœurs, celui qui fonde notre dignité, ce Dieu qui est l'espace où notre liberté respire, ce Dieu qui est la respiration de toutes nos tendresses et leur éternité, ce Dieu nous est confié. Il est remis entre nos mains et c'est à nous de le sauver en entrant dans la maternité de Marie et en joignant notre oui au oui de l'Annonciation.

C'est ce qu'un grand poète anglais, Coventry Patmore, traduisait dans cette phrase pittoresque : ‘‘ Qu'est-ce que Dieu ? Celui qui tient l'homme dans sa main. Et qu'est-ce que l'homme ? Celui qui tient Dieu dans sa main ''. (Fin)

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