A Genève - Sainte Clotilde - le 17 octobre 1973.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Un journaliste russe dont le nom est Koriakoff, qui a écrit un livre peu connu de vous, sans doute, qui s'appelle : Je me suis mis hors la loi, raconte cet épisode.

Koriakoff a été élevé sous le régime communiste, il n'en a pas connu d'autre, il en a accepté l'idéologie, il était athée en toute bonne conscience. Lorsque la guerre éclate, en 1944, entre l'Allemagne et la Russie, Koriakoff, de journaliste qu'il est, devient souvent, soudain, soldat. Il gagne ses galons de capitaine sur le champ de bataille et au cours d'une permission à Moscou, il rencontre un vieil ami de sa famille qui appartient à une autre génération, qui est donc profondément croyant, qui lui fait don du Nouveau Testament. Koriakoff lit ce livre, pour lui, inconnu, il est immédiatement saisi par la personne du Christ, il se donne à lui de toute son âme et, retourné sur le front, il prend la résolution de conformer sa vie à cette rencontre avec le Christ, et très spécialement, il prend la résolution, dans la mesure où son grade le lui permet, de protéger les civils, et tout particulièrement de défendre l'honneur des femmes.

L'armée à laquelle il, il appartient fait des bonds de géants, de Russie en Pologne, de Pologne en Allemagne, où elle arrive dans les derniers mois de la guerre. Les Allemands se battent furieusement, bien qu'ils sachent la partie perdue, et dans le secteur où combat la compagnie de Koriakoff, tantôt les Allemands ont l'avantage, tantôt les Russes. Un matin où les russes avaient l'avantage, Koriakoff a l'occasion de sauver deux jeunes allemandes qui allaient être violentées. Dans la même journée, les Allemands reprennent la position, Koriakoff est fait prisonnier.

Il est reçu dans le camp allemand par un capitaine nazi, qui a donc le même grade que lui, lequel capitaine allemand est flanqué d'un colonel allemand. Et le capitaine allemand, en recevant Koriakoff, lui donne une gifle monumentale qui fait tomber ses lunettes, en lui disant : " Vous êtes une de ces brutes soviétiques qui outragez les femmes allemandes. "

Au même moment, arrive une fermière allemande qui désigne Koriakoff comme l'homme qui, le matin même, a sauvé ses deux filles. Le colonel allemand qui n'avait pas bougé, entendant cette déposition, se baisse, ramasse les lunettes de Koriakoff et les lui tend respectueusement. Voilà l'épisode.

Vous imaginez que trente secondes auparavant, jamais, ce colonel allemand ne se serait cru, ne se serait cru capable d'un tel geste vis à vis d'un russe qui était, pour lui, un sous-produit de l'humanité, vis à vis d'un capitaine, lui colonel, vis à vis d'un prisonnier, lui son vainqueur, jamais il n'aurait pensé qu'il serait capable d'un tel hommage de réparation, de respect.

S'il l'a fait, évidemment, c'est qu'un changement prodigieux s'est accompli en lui, que tous les murs de séparation sont tombés et que, d'un seul coup, il a découvert dans son prisonnier : un homme, non pas un russe, non pas un capitaine, non pas un prisonnier, mais un HOMME, et dans cet homme, une valeur identique à celle qu'il portait en lui. Il a eu, du même coup, la révélation de sa propre dignité à lui, de la valeur qu'il portait en lui et de la valeur, de la dignité de l'autre, et c'était la même. Et c'est justement parce que c'était la même, parce que, il s'identifiait avec son prisonnier dans cette même dignité et dans cette même valeur, que, en s'oubliant complètement lui-même, il a fait ce geste qui l'a fait naître à lui-même.

Voilà un épisode sur lequel, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, mais qui amorce tout le problème, tout le problème que nous sommes et la solution même de ce problème.

Je cite un autre épisode que vous connaissez bien : c'est celui du Père Kolbe à Auschwitz, à Auschwitz où l'on a retrouvé 19 tonnes de cheveux, de cheveux des victimes.

Le Père Kolbe, vous vous rappelez, ce jour du 14 Août 1941, et là dans ce camp, lui polonais, avec tant, tous ses camarades polonais. Il est dans un camp, entouré de fils barbelés parcourus par du courant électrique, il y a des miradors tous les quinze pas avec des mitrailleuses : impossible de songer à une évasion, et pourtant un polonais s'est évadé ! Fureur du chef de camp, que la science allemande ait pu être déjouée par ces sous-produits d'humanité que sont les Slaves : décision ferme de punir d'une manière exemplaire tous ces Polonais qui doivent s'être solidarisés avec leur camarade pour que son évasion ait été possible, c'est du moins ce dont il les accuse.

Il va donc faire un exemple terrible, il va condamner dix de ces hommes à mourir de faim et de soif. Il se donne le temps de les choisir - au hasard d'ailleurs - il se donne le temps de les choisir pour que chacun se sente visé ; finalement les dix ont été désignés, parmi ces dix, un père de famille qui se met à sangloter en appelant sa femme et ses enfants.

C'est alors que le Père Kolbe sort du rang. " Que veut ce cochon de polonais ? ", hurle le chef de camp. " Mourir pour un de ces hommes ! ". " Mourir pour un de ces hommes ! ". Evidemment, réponse totalement inattendue qui cloue le bec du chef de camp allemand qui lui dit : " Eh bien ! Et pour qui veux-tu mourir ? " - " Pour ce père de famille qui vient d'appeler sa femme et ses enfants. "-" Eh bien ! Va ! "

Il rejoint le peloton, il est enfermé dans un box avec les neuf autres, et selon une inspiration merveilleusement franciscaine, voyant leur terreur, il a l'idée de les faire chanter. Leurs voix débordent dans tout le camp, et tout le camp se met à chanter, et les bourreaux allemands eux-mêmes ne peuvent retenir ce cri d'admiration : " Nous n'avons jamais rien vu de pareil ! " Ils viennent de voir surgir l'humanité, dans son expression la plus haute, ils viennent de voir surgir l'Himalaya humain !

 

(Autre histoire) Que j'emprunte à Selma Lagerlöf, une des plus belles histoires du monde, c'est l'histoire de La Fille du Marais. Le Marais, c'est une montagne qui surplombe un bourg qui est le chef-lieu du district.

Au Marais, habite un couple de journaliers qui sont dans une misère noire, qui n'ont qu'un seul trésor au monde, leur fille qui s'appelle Helga. Mais la misère est si grande que, comme Helga devient une adolescente, ils songent à la mettre au travail ou plutôt, ils sont obligés de la mettre au travail, et quel travail peut-elle trouver ? Un seul travail lui est possible : c'est de trouver un emploi dans un ménage dans le bourg. Mais comme Helga leur est infiniment précieuse - c'est le seul bien qu'ils possèdent- ils s'informent et ils apprennent finalement que, dans un ménage où la femme vient d'être frappée d'hémiplégie, on a besoin absolument d'un concours féminin.

Renseignements pris, le mari est un pilier du Temple, c'est un grand lecteur de Bible, il jouit de la meilleure, meilleure réputation. Alors, on lui confie, on confie à ce couple cette jeune fille qui ne sait rien, qui ne s'est jamais vue dans un miroir, parce qu'il n'y en avait pas, qui ne connaît pas un atome de coquetterie, qui ne sait rien du sexe, mais qui est jolie à ravir et l'homme qui a affaire avec elle, puisque la femme est dans un coin, condamnée par son hémiplégie, c'est lui qui la voit dans toute sa beauté, il s'éprend follement d'elle et il veut la posséder.

Il comprend que c'est une proie difficile, il y met le temps, il l'entoure de mille sollicitudes, soi-disant paternelles, et finalement, quand le fruit lui paraît mûr, il lui fait croire que toutes les jeunes filles, à son âge, s'initient en quelque sorte, à la vie, en se donnant à un homme qui les aime. Helga, qui ne sait rien, Helga dont la confiance est totale, se donne à lui en toute innocence et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si, au bout de quelques semaines, elle n'était enceinte. Catastrophe imprévue évidemment qui ne comporte que cette alternative, que cette alternative : ou bien l'homme assume la responsabilité de l'enfant qu'elle porte en elle ou bien il la flanque à la rue, en supposant ou en laissant croire qu'il s'agit d'un autre.

Naturellement, il ne peut la garder chez lui que, en détruisant son ménage et en perdant sa réputation. Il la jette à la rue, il la livre au mépris public, il fait croire que c'est une fille qui est pourrie jusqu'à la moelle des os. Elle revient chez ses parents consternés, qui sont bien obligés de l'accepter puisque c'est leur fille, et finalement la misère atteint son comble : déjà par le retour d'Helga, qui est sans travail, car toutes les portes se ferment devant elle, bien entendu, puisque, elle est une fille perdue ; et d'autre part, quand l'enfant naît, c'est la catastrophe absolue : il va mourir de faim.

C'est alors qu'Helga, pour sauver la vie de son enfant, songe et entreprend, en effet, de réclamer, très discrètement d'ailleurs et sans le moindre ressentiment, de réclamer la pension alimentaire que le père doit à son enfant. Mais dans ce petit pays, où il n'y a pas encore de radio, ni de télévision, où on est avide de tous les cancans, le bruit se répand immédiatement que elle intente, elle intente une action contre son ancien patron ; fureur générale : comment cette fille pourrie peut-elle encore s'attaquer à la réputation des gens les plus honnêtes ? On attend donc la revanche de la justice qui ne saurait tarder.

Et la justice tarde, mais enfin le jour arrive. Tout le pays se donne rendez-vous pour assister à la confusion de cette maîtresse chanteuse. Helga, qui n'a jamais affronté un tribunal, descend de sa montagne, elle rencontre chemin faisant un jeune paysan, qui, lui aussi, se rend au tribunal, mais qui ne la connaît pas et qui la fait monter courtoisement dans sa voiture, et qui devine finalement que c'est elle ; elle devine qu'il devine, elle le quitte pour ne pas l'embarrasser, elle arrive seule dans la salle du tribunal, qui est pleine à craquer. Elle est dévisagée par tous ces visages hostiles qui lui crachent leur mépris.

Mais elle est sans pensée, elle attend passivement les événements. Et finalement, le juge arrive, s'installe, il se trouve être l'ami du bourgeois qui comparaît, il s'excuse d'avoir affaire à cette histoire, il proteste naturellement de sa certitude qu'il est innocent. Helga écoute tout cela, toujours passivement, mais elle commence à dresser l'oreille, lorsque le juge explique de quoi il s'agit. Eh bien ! Voilà, nous sommes en Suède, donc il n'y a rien d'autre à faire - c'est ce que la loi exige, rien de plus simple -. " Vous n'avez qu'à jurer sur la Bible, que vous n'avez jamais connu cette fille ". - A ce moment-là, tout le film des événements revit dans la pensée et dans le cœur d'Helga. Elle pense à cette sollicitude, elle pense à cette séduction, elle pense à ce renvoi, à ce mépris, elle pense à ce scandale, elle pense à sa misère, elle pense à son enfant : " Comment cet homme pourrait jurer sur la Bible qu'il n'y est pour rien. Mais c'est impossible ! S'il le faisait, il se condamnerait tout vif à l'enfer, c'est impossible ! Cela ne sera pas ! "

Et cela n'arrivera pas. La Bible est ensevelie sous des montagnes de papiers, on l'exhibe, on la pose entre le bourgeois et le juge. Le juge feuillette son Code Civil, pour savoir quelle est la formule à dire que le bourgeois répétera après lui. Tout est prêt. Que peut faire cet homme ? Tout le pays est là, et il est obligé d'aller jusqu'au bout de son forfait. Alors, Helga se jette sur la Bible, l'arrache de devant le juge, la serre de toutes ses forces contre elle. Le juge la foudroie du regard, l'huissier se précipite pour la dégager, toute la salle frémit : " Elle est folle, cette fille, elle ne sait, elle ne sait, elle ne sait même pas se tenir dans une salle de Tribunal ! " Mais Helga défend si fort la Bible, comment lui faire violence, ce qui est exclu dans une salle de Tribunal ? L'huissier n'arrive pas à la dégager, alors le juge, à mesure que la lutte dure, commence à se réveiller, à se demander si le brigand, ce ne serait pas son ami. Et finalement, il se tourne vers Helga, l'interroge du regard et elle lui crie : " Je ne veux pas qu'il soit parjure ! "

Alors, ce mot, ce mot, ce mot, évidemment, qui jaillit du fond d'elle-même, porte la vérité en soi ; le juge comprend, il reconnaît, il est bouleversé, il comprend qu'elle veut le sauver du parjure. Il l'interroge. " Eh bien ! " Eh bien ! Dit-elle, je retire ma plainte." C'est fini, il n'y a donc plus besoin d'aller plus haut, plus outre. Le juge, bouleversé, se tourne vers son ami et lui dit : " Je crois que c'est mieux pour vous ". Il descend de son estrade, va serrer la main de la jeune fille qui croit qu'elle a commis une gaffe monumentale qui pourrait la conduire en prison, et quand elle sort de la salle, toute la salle se lève silencieusement. Ah ! l'Himalaya ! l'Himalaya ! l'Himalaya humain ! Et le jeune paysan qui l'avait laissée tomber, court sur ses traces, pour lui demander de lui faire l'honneur de lui permettre de l'accompagner chez elle.

 

Dernière histoire, il s'agit du roman de Mary Webb, cette grande romancière anglaise, dans ce livre qui s'appelle : The precious bane ( la précieuse calamité - traduit en français sous le titre de Sarn) où elle raconte l'histoire de la petite Prue qui est une paysanne du Pays de Galles.

Atmosphère protestante, la petite Prue qui est l'héroïne du roman, a un bec de lièvre qui, à l'époque, était inopérable. Elle n'aime pas beaucoup se montrer. Elle s'attache d'autant plus à la terre qui est sa seule amie, car son père a été tué, tué par son frère à coups de pied dans le ventre ; ce frère qui est un bandit, a laissé périr sa fiancée qu'il avait séduite, en la laissant se noyer. Sa mère est une nouille, incapable de prendre aucune décision. Il n'y a qu'Elga qui porte dans ses mains et dans son cœur toute la terre, qui la fait fructifier mille pour cent ; et sa joie c'est cela : c'est de s'entretenir avec les arbres, avec les fleurs, avec les fruits, avec les blés, avec les oiseaux, avec toute la nature.

De temps en temps, elle va au Temple où tout le monde s'ennuie. Personne, d'ailleurs, des adultes n'y va, on envoie des enfants, qui délèguent un des leurs pour savoir quel est le thème que le pasteur a choisi pour son texte. Donc comme religion, elle n'en a guère. Mais enfin, elle est en communion, en communion très profonde avec cette nature avec laquelle elle ne cesse de dialoguer, et voici qu'un jour d'automne, comme la moisson a été engrangée, comme la récolte est terminée, comme les fruits achèvent de mûrir sur les étagères dans le cellier où elle se trouve, précisément en train de filer la, la laine de ses moutons, et qu'elle regarde la campagne qui dévale sous ses yeux, tout d'un coup, tout d'un coup dans le silence immense qu'elle écoute, il lui semble qu'une créature toute de lumière et venue de très loin, nichait dans son cœur.

Elle retient son souffle, c'est merveilleux, elle ne lui donne pas de nom, pas comme à l'église : elle ne lui donne pas de nom, mais elle sait que, il y a là Quelqu'un et chaque fois désormais, qu'elle revient dans son cellier, elle retrouve la même visite, la même Présence, et elle en est tellement comblée qu'elle bénit sa précieuse infirmité, her precious bane, sa précieuse catastrophe. Elle bénit cette infirmité parce que, dit-elle, si je n'avais pas été mise à part et condamnée à une certaine solitude, jamais je n'aurais entendu cette voix, cette voix qui vient d'au-delà du silence. Voilà !

 

Ces exemples nous montrent, évidemment, le problème. Le problème, c'est que l'homme n'existe pas, mais qu'il peut exister à condition de rencontrer au plus intime de lui-même, ce X que vous appellerez comme vous voudrez et qu'on peut appeler Dieu .

L'exemple de Koriakoff est transparent, n'est-ce pas : le colonel allemand, jusque-là enfermé dans ses préjugés - comme nous sommes tous - enfermé dans son moi individuel et collectif, emprisonné dans ses frontières, le colonel allemand voyait dans le russe, l'autre, l'autre méprisable, l'autre sous-humain, et il était fier de ce qu'il était. Et tout d'un coup, toutes les frontières craquent et il découvre un immense espace où l'autre, l'étranger n'est plus un étranger, où l'autre est intérieur à lui-même et lui à l'autre.

Nous saisissons là, d'une manière parfaitement nette, la naissance de l'homme : l'homme qui, jusqu'ici était simplement un faisceau d'instincts, un faisceau de déterminismes, l'homme qui était préfabriqué des pieds jusqu'à la tête, voilà que, tout d'un coup, il naît, il devient homme, il reconnaît l'homme, et il devient homme en découvrant, précisément, au-dedans de lui-même, une valeur qui est identique en l'autre et en lui, identique en tous les hommes, une valeur qui les unifie, une valeur en laquelle tous ont la même racine, une Présence, enfin, cette Présence que la petite Prue, la fille du Pays de Galles, découvrait avec émerveillement comme le sommet du bonheur, cette Présence qui s'est imposée dans le camp d'Auschwitz aux bourreaux allemands.

Ah ! Ah ! Ah !Enfin l'homme, l'homme, l'homme qui surgit ! Dans cette reconnaissance où chacun se dit : " Aah ! ce serait çà, être homme ! Ce serait çà à quoi je devrais aboutir ! " Mais, même s'ils n'y aboutissent pas, ils reconnaissent que c'est ça l'Himalaya, comme l'ont reconnu tous les pharisiens de Suède qui ont, tout d'un coup, découvert dans cette fille qu'ils avaient écrasée de leur mépris, un sommet d'humanité.

Il est capital, n'est-ce pas, de prendre conscience de cette réalité : l'homme n'existe pas. Il n'existe pas en vertu de sa nature charnelle, en vertu de sa naissance charnelle. L'enfant qui commence à parler, qui dit : " Je " et " Moi. "

 

Prenons l'exemple de ce petit garçon de Gottfried Keller dans le roman Heinrich der Grüne. Gottfried Keller dans ce roman autobiographique qui est Henri le Vert, - un livre d'ailleurs charmant -, raconte ce trait qui probablement le concerne lui-même. Il avait 8, 9 ans, il était le fils unique d'une femme devenue veuve qui l'élevait du mieux qu'elle pouvait dans un protestantisme traditionnel qui lui avait appris à faire sa prière le matin, le soir, et avant de se mettre à table. Un jour, il rentre de l'école, et il se met à table sans faire sa prière. Sa mère le rappelle à l'ordre gentiment : " Tu n'as pas fait ta prière ! " - Il feint de ne pas entendre ; elle insiste : " Tu n'as pas fait ta prière ! " - Il n'écoute pas davantage. Alors la mère se braque : " Veux-tu faire ta prière ou non ?" - " Non ". - " Eh bien ! va te coucher sans souper ! ". Le, le petit garçon bravement va se coucher sans souper. Mais sa mère, prise de remords, lui apporte finalement son souper dans son lit : trop tard ! Depuis ce jour, il cessa de prier. Pourquoi ?

Justement, parce qu'il vient de découvrir dans cette confrontation avec sa mère, une zone impénétrable, un domaine inviolable au fond de lui-même, il vient de découvrir ce domaine où sa mère ne peut pas pénétrer, où nulle personne ne peut pénétrer sans son consentement. Il vient donc, de découvrir quelque chose d'absolument capital : ce dedans, ce dedans mystérieux qu'il ne sait pas définir, qu'il ne saura peut-être jamais définir, mais dont il vient d'avoir l'intuition.

C'est là que commence, commence à émerger l'homme ou la possibilité d'être homme. Car enfin ce petit garçon, qui est-il pour découvrir un certain dedans, une certaine intériorité inviolable ? Il n'a rien fait, il a été porté par la vie, il est le fruit de toutes les générations, c'est sa tendresse de sa mère qui, jusqu'ici, a pourvu à tous ses besoins. Comment peut-il dire " Je " et " Moi ", puisqu'il n'a rien, absolument rien créé de personnel ? Il est donc certain que cette découverte de son intériorité, c'est une vocation, ce n'est pas encore une réalité. Et notez combien cela est difficile !

 

Les esclaves se révoltent, toujours, quand ils prennent conscience de leur esclavage. Rappelez-vous Spartacus en 73 avant Jésus-Christ, suscitant, aux environs de Capoue, une armée d'esclaves, jusqu'à 60.000 esclaves, qui marchent contre les légions romaines et qui les font reculer jusqu'à ce que 60.000 esclaves, vaincus, soient crucifiés et que Spartacus lui-même, périsse dans la bataille. Pourquoi cette révolte ? Justement parce que, ils ont pris conscience que, un homme ne peut pas être une chose, qu'un homme ne peut pas être un instrument entre les mains d'un autre, qu'il ne peut reconnaître comme sienne qu'une activité dont il est la source et l'origine : tout cela est vrai, c'est essentiel.

Mais, remarquez bien que l'esclave, généralement, prend conscience de sa dignité, quand il est victime d'une indignité. C'est dans l'indignité du traitement qu'il éprouve, qu'il prend conscience de sa dignité ; mais il ne sait pas ce qu'elle est.

Et quand il est seul, quand, à supposer qu'il ait triomphé, il ne sait plus qu'en faire de cette dignité, il ne sait plus où la situer, il est incapable, incapable de la définir ; il a pu la ressentir, l'éprouver contre l'autre, mais remis à lui-même, dans sa solitude, il est incapable de la fonder.

 

Il est certain que tout le problème que nous sommes, c'est que nous ne naissons pas homme, c'est que notre dignité est un appel, une vocation, une merveilleuse possibilité, une exigence, si vous le voulez, immense, imprescriptible, mais non pas un donné que nous trouverions dans notre berceau. L'homme a à se faire homme, et si vous le voulez, si vous voulez une formule très simple et très brève, vous la tenez dans le mot de Flaubert : " Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? ".

On est d'abord quelque chose : vous n'avez pas choisi de naître, vous n'avez pas choisi de naître dans ce siècle, vous n'avez pas choisi de naître de tels parents, vous n'avez pas choisi votre hérédité, vous n'avez pas choisi votre milieu, vous n'avez pas choisi votre langue, vous n'avez pas choisi votre religion, vous n'avez rien choisi, et tout d'un coup, vous prenez conscience que vous existez et quand vous dites ou quand un enfant a assez de génie pour se dire : " J'existe ", il doit ajouter aussitôt : " Mais je n'y suis pour rien, je n'y suis pour rien ".

Donc, si il doit être une personne, si il doit exprimer une personnalité ou la conquérir, si il doit faire la preuve d'une dignité, si il doit justifier cette inviolabilité, ce mystérieux dedans dont il interdit l'accès aux autres, il faut qu'il se conquière lui-même, il faut qu'il dépasse, qu'il transforme radicalement son moi préfabriqué ou son être préfabriqué, il faut qu'il devienne l'origine et la source et le créateur de lui-même, il faut, si vous le voulez, pour prendre une parole de l'Evangile, il faut " qu'il naisse de nouveau ".

Il y a une seconde naissance qui est la naissance de la personne, de la dignité, de l'inviolabilité, de l'immortalité, une seconde naissance sans laquelle on ne peut pas être homme. Il faut que vous compreniez cela, parce que c'est capital. Toute la misère du monde, c'est que l'homme n'existe pas ! Est-ce qu'on tuerait un homme, est-ce que nous serions dans la guerre une nouvelle fois, si l'homme était l'homme ? La guerre serait impossible : comment est-ce qu'on, on tuerait un être humain, si on croyait qu'il porte une valeur et une dignité inviolable ? Ce serait radicalement impossible.

L'homme n'existe pas. Au départ, il a à se faire !

Peut-il se faire ? Là est la question. Nous voyons en tout cas qu'il revendique le droit de se faire, nous voyons qu'il ne supporte pas d'être esclave, nous voyons qu'il refuse d'être un pur instrument dans la main des autres, nous voyons que contre les autres, il veut être la source et l'origine de son action, et nous avons vu enfin, dans les exemples que je viens de citer, du colonel allemand, du Père Kolbe, d'Helga ou de la petite Prue, nous avons vu, que, à certains moments, l'homme surgit incontestablement et l'on découvre cet Himalaya avec émerveillement :
" Ah ! voilà l'Homme ! " Donc il peut exister, il existe quelquefois ; l'immense majorité des hommes n'existent pas, mais enfin ils peuvent exister.

 

Si ce problème c'est nous-même, si nous sommes ce problème, quelle en est la solution ?

Remarquez bien que, il ne peut être question de dire qu'à partir de là, l'homme qui ne sent pas qu'il est un problème, l'homme qui ne sent pas que son " je - moi " qu'il a toujours à la bouche, c'est un cadenas, c'est une prison, ce n'est pas lui. Ce " je-moi " qu'il a toujours à la bouche, c'est simplement le poids de toutes ses préfabrications, le poids de tous les déterminismes, de toutes les servitudes internes qui sont, qui sont les pires, car si je suis l'esclave de mes préjugés, de ma convoitise, de ma cupidité, de mon ambition, de mon orgueil, de mon avarice, je suis ligoté, je suis cadenassé dans la prison la plus étanche.

L'esclave, comme Epictète le philosophe, qui médite, qui a trouvé au fond de son cœur une source inépuisable de lumière et d'amour, il peut être esclave légalement, appartenir légalement à un autre : il a dépassé tous les esclavages, parce que, il est libre intérieurement. Ce que nous ne savons plus ; ce que le monde dit libre ne sait pas, ce qu'on n'apprend pas à l'école ni à l'université, ni nulle part, c'est que la vraie création, c'est celle-là : il faut que l'homme soit le créateur de lui-même, il faut qu'il émerge de tout ce qu'il subit, de tout ce qu'il n'a pas choisi et qu'il devienne la source et l'origine de sa vie. Si vous n'êtes pas travaillés par ce problème, laissez Dieu de ce côté : ça ne signifie rien.

 

Tout le problème est celui de notre libération : pouvons- nous nous libérer de ce moi préfabriqué, pouvons-nous passer d'un moi possessif, qui est une prison, à un moi oblatif, offert, qui est un espace illimité ? Pouvons-nous devenir un bien commun, un bien universel, tel que toute l'humanité soit intéressée à le défendre, car c'est là-dessus que reposent les droits ?

Les Droits de l'Homme supposent que chacun porte en lui-même le bien commun, qu'il est le bien commun, qu'il est un bien universel, parce que sa solitude est une source inépuisable de lumière et d'amour ! Nous sommes loin du compte ! Mais enfin, c'est cela, évidemment, c'est cela l'appel, c'est cela notre vocation, c'est là l'exigence fondamentale.

Et qu'est-ce que Dieu vient faire là-dedans ?

Eh bien ! Nous venons de le voir : c'est justement quand il transparaît que l'homme est homme. Le colonel allemand, justement, a reconnu tout de suite - c'est pourquoi il s'est perdu de vue - il a reconnu cette valeur, cette présence identique en lui et en l'autre, identique en tous, finalement, cette présence cachée au fond de chacun, comme l'ont reconnu les, les bourreaux allemands à Auschwitz, comme l'ont reconnu les Suédois au jugement d'Helga, comme la petite Prue l'a découverte, l'a découverte pour son compte, a découvert cette Présence adorable qui fait jaillir, justement, tout notre être dans un élan d'amour qui fait craquer les limites de notre moi possessif, qui les transforme, au moins, pour un instant en un moi oblatif, en un moi qui est pure offrande, dans ce regard, vers cette Présence que l'on rencontre au fond de soi-même.

Cela, d'ailleurs, éclate dans une expérience qui est exprimée dans un langage unique par saint Augustin. Son expérience, vous connaissez cet homme qui est mort en mille, en 430 après Jésus Christ, ce génie, cet artiste, ce grand écrivain, ce mystique, ce penseur, ce savant, ce grand évêque qui s'est converti à l'âge de 33 ans, qui avait tout lu, qui était un grand professeur, qui adorait les discussions où l'on cherchait le bonheur dans la vérité, mais qui était doué d'une sensualité qu'il n'arrivait pas, qu'il n'arrivait pas à vaincre : il avait une maîtresse, il avait un enfant. Et malgré tout son platonisme, malgré toutes ses recherches, malgré l'ivresse de sa méditation, il n'arrivait pas à surmonter ce moi charnel.

Et voilà que l'horizon s'ouvre, voilà que tout d'un coup, il est jeté dans la lumière, voilà qu'il se convertit et il traduit cette conversion dans ce couplet immortel, magnifique, exprimé dans le langage le plus simple, le plus humain, le plus universel et le plus artiste. Dans Les Confessions ( livre 10, chapitre 27 ): " Tard je t'ai aimée, tard je t'ai aimé, beauté si antique et si nouvelle. Tard je t'ai aimée, et pourtant tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté, vers ces beautés que tu as faites : tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi ! "

Quelle merveille ! Voilà, voilà le centre même du problème, et avec sa solution ! Augustin l'exprime dans les mots les plus simples mais les plus profonds, dans cette opposition du dehors et du dedans. Il reconnaît magnifiquement que jusque-là, il avait été dehors, étranger à lui-même, incapable d'entrer dans sa propre intimité. Jamais il n'avait eu accès à son âme, comme lady Macbeth, dans la tragédie de Shakespeare. On n'entre pas dans son âme comme dans un moulin. Jamais Augustin n'avait pu étreindre ce centre, il croyait que, il le connaissait, il en parlait, jamais il ne l'avait rencontré, et voilà que, tout d'un coup, il est jeté dedans, dedans; il sait que c'est dedans, maintenant, et il sait qu'il avait été dehors, jusqu'ici.

Et il ne saurait pas qu'il avait été dehors, si, justement, il n'était passé du dehors au-dedans. Et il est dedans comment, il est dedans parce qu'il est en face de ce Quelqu'un qui l'attendait au plus intime de lui-même. Et dès que, il le rencontre, il jaillit vers lui, dans un pur élan d'amour, tellement qu'il pourra appeler Dieu : " Tu es la vie, tu es la vie de ma vie, tu es plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même, et désormais vivante sera ma vie toute pleine de toi."

 

De quoi s'agit-il ? Mais nous le voyons clairement : pour passer du moi possessif qui est notre prison au moi oble..oblatif, où s'accomplit notre libération, il faut rencontrer quelqu'un à qui l'on puisse se donner, autrement, on ne pourrait jamais émerger. Et, justement, dans tous les exemples cités, et très spécialement dans celui d'Augustin, puisque, il l'a exprimé de la manière la plus parfaite, nous voyons que cette émergence, cette libération jaillit d'une rencontre au plus intime de soi.

Ah ! voilà, voilà pourquoi le petit garçon défendait son intimité, sans le savoir, c'est que cette intimité, elle est le foyer, elle est le sanctuaire d'une Présence infinie, infinie, infinie... que Augustin appelle " la beauté si antique et si nouvelle ". Il y a donc un immense secret d'amour qui se découvre et qui est ce que l'on veut dans les mots ; on l'appellera comme on voudra de : Teilhard disait : le " Point Omega ", d'autres disent " l'Ineffable ", d'autres disent " la Vérité ", d'autres disent " la Beauté ", peu importe... Il s'agit toujours, quelque nom qu'on lui donne, de cette Présence au plus intime de nous, qui n'est pas nous, et en laquelle nous devenons " nous ". Car, justement, notre dignité, notre personnalité, notre inviolabilité, notre immortalité se fondent sur cet échange, sur cette échange, où, comme Augustin nous l'a dit, Dieu - ou la beauté si antique et si nouvelle, c'est la même chose - où Dieu apparaît comme plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même, et dont elle, où Dieu suscite notre intimité, où Dieu nous fait naître à nous-même, où Dieu est le ferment de notre libération, où c'est lui qui est l'espace où notre liberté respire et s'accomplit. Ceci est capital.

 

Voyez l'immense contestation d'aujourd'hui et de toujours, l'objection la plus profonde contre Dieu, elle est exprimée par Nietzsche dans ces mots : " S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ? "

Cette objection de Nietzsche, elle fait face à quel Dieu? A un Dieu conçu comme une puissance illimitée qui nous domine, qui nous surplombe, qui nous limite, qui nous commande, qui nous assujettit, qui nous menace, qui nous interdit, finalement qui nous condamne, et qui a enveloppé dans ses décrets éternels, notre destin, au point que nous n'y pouvons rien changer. C'est, finalement, cette conception de Dieu dont je ne veux pas dire de mal : elle a été nécessaire parce que la religion a commencé par le groupe, la religion a d'abord été et reste très largement, comme la morale, un phénomène collectif.

Au fond, le groupe primitif, autant qu'on peut le deviner, dès que les hommes ont formé un groupe assez important, où les membres, dont les membres étaient inter indépendants, ils ont une peur panique d'une chose qu'ils ne savaient pas nommer, qui est la liberté - j'entends cette liberté anarchique - ce pouvoir d'initiative d'un individu qui ne s'est pas encore conquis, qui ne s'est pas encore libéré, qui est encore tout préfabriqué, préfabriqué, mais qui peut, par son initiative anarchique, faire sauter le groupe et en détruire la vie.

Dans une sorte d'instinct de conservation à susciter pour que l'humanité ne périsse pas, à ce stade élémentaire où elle avait à se défendre sans technique, contre tous, tous les éléments de l'univers déchaînés contre elle. L'humanité a senti que, pour que le groupe garde sa cohésion, il fallait le défendre contre ces initiatives anarchiques qui allaient le détruire, il fallait le ceinturer de coutumes, le ceinturer d'une morale appuyée sur une puissance capable de contrôler chacun, même quand il est seul.

Alors, tout naturellement, le groupe a projeté hors de lui-même - un groupe comme tel ne peut avoir qu'une religion extériorisante - il a projeté, hors de lui-même, le groupe, à la fois les interdits moraux et les prescriptions morales et la divinité. Et on en est resté là. Le dieu de la cité d'Athènes, mettons, le dieu de l'Empire Romain, païen ou chrétien, le dieu des nations européennes issues de la conquête par les barbares de l'Empire romain, toutes ces chrétientés, elles étaient liées à une religion collective, collective: c'est parce que le roi s'était converti que le peuple devenait chrétien, c'est parce que Théodose a interdit le paganisme, lui empereur chrétien, que l'Empire est devenu officiellement chrétien.

Donc, il y a une forme collective de la religion, qui a été inévitable, qui est remise en question aujourd'hui par les états laïcs, et toute la révolte qui se déchaîne, finalement, elle est une révolte contre, contre cette puissance extérieure, conçue comme extérieure, contre cette puissance conçue comme une loi, conçue comme une limite, comme une menace, finalement comme un viol de la conscience.

C'est ça, l'objection la plus grave de Nietzsche : " S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? " Et à cette objection, j'y souscrirais de tout mon cœur, si, justement, je ne savais que Dieu, bien sûr, ce n'est pas cela.

 

Le vrai Dieu, le Dieu qui est une expérience que nous pouvons faire à chaque instant, le Dieu qui est le seul chemin vers nous-même, le Dieu qui nous fait passer du dehors au-dedans, le Dieu qui fonde notre dignité et notre inviolabilité, le Dieu qui est notre premier prochain, dans tout homme et dans toute créature, que nous pouvons rencontrer, ce Dieu qui est, justement, plus intérieur à nous-même que nous- même.

Loin qu'il viole notre conscience, loin qu'il viole notre liberté, c'est lui, c'est lui, qui la fait jaillir en nous, parce que, il vient à nous. Il nous attend au plus profond de nous, comme dit Augustin : " Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ". Il nous attend sans s'imposer, il nous attend sans nous contraindre, il nous attend dans une offrande totale de lui-même qui va faire jaillir la nôtre dans la mesure où nous prenons conscience de sa Présence.

Donc finalement, celui qui croit à la dignité humaine, celui qui croit en l'homme, il ne peut pas ne pas croire en Dieu, quel que soit le nom qu'il lui donne.

 

Quand Flaubert dit : " Pourquoi vouloir être quelque chose...", il pensait à Baudelaire qui venait de lui écrire pour lui demander d'appuyer sa candidature à l'Académie française dont Flaubert, d'ailleurs, ne jamais, ne voulut jamais être. Flaubert est scandalisé : " Mais comment un poète, un poète du rang de Baudelaire, il veut un chapeau à plumes, il veut une épée au côté, il veut un habit vert... il est fou ". Qu'est-ce que ça veut dire ? Il veut être quelque chose, il a besoin de ce falbala pour faire montre de lui-même, la poésie ne lui suffit pas. C'est alors qu'il écrit dans son " Journal " ce mot magnifique : " Pourquoi vouloir être quelque chose, quand on peut être quelqu'un ? "

Donc, celui qui perçoit dans l'homme quelqu'un, il perçoit Dieu. Il peut ne pas lui donner le nom de Dieu, il perçoit l'infini, il perçoit l'absolu, il perçoit le bien universel, il perçoit la beauté si antique et si nouvelle, il perçoit la vérité, il perçoit l'amour, il perçoit la source de vie, qui, comme dit Jésus à la samaritaine, " la source qui jaillit en vie éternelle ".

Et remarquez que notre Seigneur, dans sa pédagogie, suit exactement la même route.

Rappelez-vous cet entretien avec la Samaritaine, qui est un chef d'œuvre, un chef d'œuvre inépuisable. Rappelez-vous cette femme qui vient, à l'heure de midi, puiser au puits de Jacob : elle est pimpante, elle a de l'esprit, elle a de l'humour, elle est légèrement canaille, elle vit avec un homme qui n'est pas son mari, elle croit en Dieu, bien sûr, mais c'est un Dieu qui est lointain, un Dieu qui a son sanctuaire sur la montagne, le Garizim en l'espèce, qui domine le puits de Jacob.

Elle sait bien que la Loi, en somme, interdit la condition où elle se trouve, mais la Loi c'est bien abstrait, c'est bien lointain, ça ne touche pas la vie du cœur et de l'esprit. Et voilà que Jésus la rencontre, et voilà qu'il demande à boire, et voilà qu'il lui suggère de lui donner à boire, et voilà qu'elle se moque gentiment de lui : il n'a pas de quoi puiser ; alors, il lui parle d'une eau qui jaillit en vie éternelle et que lui peut lui donner. Alors, elle ironise : " Donne-moi cette eau, que je ne sois plus obligée de faire ce voyage tous les jours, de ma maison au puits ". Alors, il frappe le coup droit, il la met au pied du mur : " Va et appelle ton mari ". " Ah ! je n'ai pas de mari ", bien sûr, et elle détourne la conversation, très rapidement, de ce sujet scabreux.

C'est ce que voulait Jésus, précisément. Elle évoque la vieille dispute entre les Samaritains et les juifs : " Où faut-il adorer ? " à Jérusalem, où les juifs ont leur Temple qui éclate de toute sa splendeur aujourd'hui, au temps où Jésus parle à la Samaritaine ou sur le Garizim où le temple est détruit, mais où demeure, où demeure le sanctuaire des Samaritains. C'est alors que Jésus lui dit cette chose prodigieuse, à elle pécheresse, Il lui dit : " Mais Dieu est Esprit, et il faut l'adorer en esprit et en vérité... Et toi aussi tu es esprit, puisque c'est toi, c'est à toi que je m'adresse, toi aussi, tu es esprit, toi aussi tu es capable d'adorer Dieu en esprit et en vérité, toi aussi tu es capable de le découvrir en toi comme une source qui jaillit en vie éternelle. "

Alors voilà, voilà, Dieu s'intériorise, s'intériorise, s'intériorise. Ce n'est plus un Dieu lointain qui est logé sur une montagne, un Dieu abstrait, un Dieu-loi, un Dieu qui ne connaît pas les secrets du cœur et de l'amour. C'est un Dieu tellement intime qu'il est justement au fond de chacun, une source qui jaillit en vie éternelle. Alors la femme est délivrée : C'est fini ! Pourquoi serait-elle contre ce Dieu là ? Mais ce Dieu là, c'est justement l'amour qu'elle cherchait, et voilà qu'elle le découvre au centre d'elle-même, et elle en est tellement ravie, qu'elle en oublie sa cruche sur le bord du puits et qu'elle s'en va immédiatement porter la bonne nouvelle d'un homme qui pourrait être le Messie et qui lui a dit tout ce qu'elle avait fait. (à suivre)

 

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