A St Maurice (Valais), aux religieuses de Saint Augustin, en 1953.

 

A l'occasion du procès du cardinal Mindszenty, on a beaucoup parlé du penthotal, le sérum de vérité, en se demandant si on avait donné au cardinal ce sérum pour l'obliger à dévoiler des choses qu'il n'avait pas faites

Quoi qu'il en soit, c'est un fait qu'il existe, qu'il est employé pour des usages médicaux et qu'il y a là une arme à deux tranchants qui peut être fort dangereuse parce qu'on peut l'employer contre la liberté humaine. C'est ce qui a provoqué une telle anxiété, le sentiment que désormais l'homme était vidé de lui-même, qu'on allait attenter à sa conscience.

S'il y a eu une réaction si puissante dans le monde civilisé, c'est que justement nous avons conscience que ce qu'il y a de plus précieux au monde, c'est un acte libre. C'est pourquoi un attentat contre la liberté nous apparaît comme le plus grand des crimes.

Tant qu'un homme est libre de lui-même, tant que dans sa conscience aucun obstacle n'a surgi, tant qu'il peut protester au-dedans de lui-même contre la violence qui lui est faite au-dehors, nous sentons qu'il n'a pas perdu l'essentiel, au contraire ! L'homme peut être suprêmement libre lorsqu'il subit la pire des morts, s'il accepte la mort comme un témoignage de la vérité.

Il est certain qu'il y a en nous un sentiment profond de la dignité infinie d'un acte libre, et pourtant un acte libre est une chose difficile et rare, et pourtant un acte libre est une chose dangereuse, parce qu'enfin le risque même que comporte un acte libre ne permet pas de prévoir ce qui va se passer.

Charlemagne, qui a suscité à son époque une renaissance tout à fait remarquable, n'avait pas une très grande confiance dans la liberté, comme tous les dictateurs. Ayant converti les Saxons à coups d'épée, il avait prévu pour ceux qui n'observeraient pas la loi du carême la peine de mort. C'était une façon extrêmement raide d'inculquer la discipline.

Les dictateurs n'ont pas le goût de la liberté, ils s'en défient, ils en ont peur. Sans doute ont-ils tort parce que, finalement, un acte libre ne peut que rarement être mauvais.

Justement, qu'est-ce qu'un acte libre ? Quand assistons-nous à ce miracle d'un acte libre ? Nous en aurons conscience si nous revenons à la mort du Père Kolbe. Quand le chef a fait son choix, lorsque les dix ont été choisis, je pense que tous les autres, sauf le Père Kolbe, se sont dit : " Tant mieux, ce n'est pas mon tour. "Ce " ouf "de soulagement, ce n'est pas un acte libre, c'est le contentement d'être à l'abri, d'être pour cette fois en dehors du risque, c'est l'instinct de conservation qui joue. II n'y a rien de grand, c'est l'homme qui n'est pas trop fâché que ce soit l'autre qui porte le fardeau à sa place.

Le Père, au contraire, va dessiner la figure d'un acte libre. Tout à coup, il va surgir et nous montrer un être plus grand que la vie, plus grand que la mort et capable de poser un acte éternel. C'est justement ce qu'il y a de prodigieux dans un acte libre, c'est qu'il est créateur d'éternité.

Nous croyons que nous sommes dans le temps, nous vivons dans le temps, et nous avons tort de croire que nous vivons dans le temps. Il n'y a de temps pour nous que parce que nous sommes le temps, et qu'est-ce que cela veut dire ? Rappelez-vous Le Voyageur sans bagages, ce jeune homme qui revient de l'exil après vingt ans d'absence de son foyer et qui refuse d'être coiffé de son vieux moi qu'il ne reconnaît plus comme sien.

Eh bien ! Reconnaissons-nous comme nôtre notre moi d'autrefois ? Vous souvenez-vous de votre petite enfance ? Et le vieillard se reconnaît-il dans l'homme de trente ans ? A-t-il été vraiment cet homme plein de fougue et de passion ? Et ceux qui ont connu le vieillard en pleine force, le reconnaissent-ils ?

Je me souviens d'un vieux prêtre anglais qui me racontait que, dans son extrême jeunesse, étant étudiant, il était allé voir Newman qui était alors un vieillard de quatre-vingt-dix ans qu'il considérait comme un génie. II l'a vu disant des choses tout à fait banales, tout à fait quelconques, parce que c'était un vieillard. Etait-ce encore le génie ? Le même ?

Quand sommes-nous nous-même ? Est-ce l'enfant ? Est-ce la jeune femme ? Est-ce la femme âgée ? Quand est-ce nous ? Quand est-ce moi ? Le temps, c'est un écart entre nous et nous-même. Nous ne pouvons jamais nous saisir et saint Augustin qui dans les Confessions, consacre tout un chapitre au temps, s'étonne de ce mystère du temps qu'on ne peut jamais saisir.

Je ne peux jamais mettre le doigt sur ce maintenant qui m'échappe sans cesse. En réalité, le temps, c'est nous-mêmes, c'est cet écart qui nous empêche de nous saisir, de nous rassembler. Rappelez-vous Lady Macbeth dans la tragédie de Shakespeare. Quand elle découvre que tous se rendent compte de ce qu'elle est, une aventurière, que personne ne croit plus à sa royauté, quand elle ne peut plus croire elle-même, à cette royauté usurpée parce qu'elle ne lit plus que le mépris qu'elle inspire, elle a tout perdu. Elle n'a vécu que pour cette gloire. Elle a cru qu'elle arriverait à se joindre. Que va-t-elle faire ? Où ira-t-elle ? Elle ne connaît plus le chemin de son âme. Elle s'aperçoit qu'elle est une vieille dame. Elle se tue après être devenue folle.

Voilà le temps : cet écart entre nous-même et nous-même, qui est le même écart entre nous-même et Dieu, le même écart entre nous-même et les autres.

L'éternité, c'est la victoire sur le temps ; et c'est la victoire sur le temps quand il n'y a plus d'écart entre l'homme et lui-même, entre l'homme et Dieu, entre l'homme et son prochain. Et nous sentons bien la distance entre le " ce n'est pas mon tour "que devaient murmurer au-dedans d'eux-mêmes les camarades qui n'avaient pas été choisis, nous sentons bien la distance entre ce mouvement de lâcheté et cette admiration sans bornes qui fait changer d'étage tous ces hommes, quand le Père Kolbe sort des rangs. Ils oublient leur lâcheté. Ils sentent qu'il y a une dimension humaine qui est merveilleuse et ils regardent cet homme qui leur révèle l'éternité de l'homme en face de Dieu.

II est clair qu'un tel acte est une chose rare. La plupart du temps, nous dormons, nous nous laissons conduire par les événements. Nous ne posons que très rarement un de ces actes qui va jusqu'au fond et dessine la victoire de l'éternel.

C'est pourquoi je crois que le péché mortel est chose aussi rare que l'acte libre lui-même, aussi rare et aussi difficile, parce que le péché mortel, ce doit être le refus de l'éternel, le refus de la grandeur. Mais pour refuser l'éternel, il faut en avoir conscience, il faut être sur le seuil de cette grandeur qu'on va mettre en danger, en péril par le refus qu'on en fait.

La plupart des gens ne refusent pas la liberté, ce sont de pauvres diables. Pour la plupart des gens, un acte libre est peut-être une chose unique dans leur existence.

Un officier me racontait qu'il avait donné une mission dangereuse à un marin, une mission qui exposait sa vie. Le marin avait accepté et il était revenu sain et sauf, et il s'était présenté à son officier en lui disant : " Je vous remercie d'avoir eu confiance en moi. "Il est clair que le marin, à ce moment-là, s'est élevé à un sommet. Il a fait un acte libre qui marque pour toujours. Cela ne l'empêchera peut-être pas de retomber dans ses péchés sans aucun scrupule, parce que justement cela se fait dans le courant de l'existence.

Cela résulte de l'atmosphère où l'homme vit dans l'abrutissement ; et ces fautes, si ce sont des fautes, ne marquent pas profondément parce qu'elles n'engagent pas tout l'être. Ce qui aura sauvé ce marin, c'est ce moment dans sa vie où il a accepté la mort pour la cause commune. Je ne veux pas dire qu'il faille absoudre à tour de bras toutes les actions humaines, mais il faut nous mettre en face de l'expérience que nous pouvons faire à travers le Père Kolbe.

C'est là que l'éternité nous apparaît non pas comme au bout du temps, mais comme une victoire sur le temps. Si cela est vrai, il y a évidemment une très grande espérance, parce que l'immense majorité des hommes est en dessous du péché, comme elle est en dessous de l'acte libre. Elle n'est capable ni de vertu, ni de péché.

Dans l'histoire des deux femmes devant Salomon, celle qui est la mère va faire dans la circonstance un acte de générosité héroïque, et ce don total va la purifier des pieds à la tête. Cet enfant, elle le voulait pour elle, elle le veut maintenant pour lui. Elle préfère que l'autre le possède, plutôt qu'il soit livré à la mort.

Je pense que, justement, dans la mort, c'est cet acte libre posé une fois, ce sommet, qui est la victoire sur la mort et qui est le gage de la vision glorieuse ; et que le purgatoire, c'est cette étape de purification où tant d'êtres qui n'ont pas pu mûrir pourront se défaire de toute leur médiocrité dans cette grande couveuse des âmes. Elles vont mûrir à la vision béatifique et elles découvriront ce Dieu qui est né dans leur cœur au moment où elles ont posé un acte authentiquement libre.

Il ne s'agit pas de construire de l'éternité avec du temps. L'éternité est au-dessus de la mort, au-dessus du temps. Elle représente cette victoire sur l'écart qui nous sépare de nous-même et des autres. Si vous avez compris cela, vous comprendrez que le péché est quelque chose de métaphysique et qu'il ne consiste pas à manger un morceau de gâteau en temps de jeûne, quoique cela puisse être un péché. Le péché, dans son centre, c'est ce refus de soi-même, ce refus de liberté, ce refus de grandir, ce refus d'atteindre à la vie divine. Et c'est ce refus tout au centre qui entraîne le reste. Si j'ai choisi de retomber en moi-même, alors je suis nécessairement livré à mes instincts, quels qu'ils soient. Il est certain que la faute est intérieure d'abord. Elle décide de notre personnalité elle-même. Elle décide de notre éternité, si elle constitue vraiment un péché mortel.

Mais chez la plupart des gens, le péché mortel est une impossibilité, bien qu'ils puissent poser des actes épouvantables, mais qui sont souvent de leur part l'aboutissement du paroxysme de passion, de violence, de désespoir, dont ils ne sont pas juges. Il ne faut pas mettre des étiquettes " mortel "sur ces actes extérieurs.

Il faut les poser sur ces actes libres à l'intérieur de l'esprit par lesquels on refuse l'éternité. C'est pourquoi les grands pécheurs sont des êtres extrêmement raffinés, qui sont fascinés par eux-mêmes, qui sont bloqués en eux-mêmes, qui posent un acte qui, peut-être, n'a pas du tout l'apparence d'être mauvais, mais qui est diabolique, parce qu'il a un résultat épouvantable et qu'ils le prévoient.

Les gens qui sont déchaînés dans des passions extérieures sont très généralement des êtres non libres ou très incomplètement libres, parce qu'ils sont dans un état tel qu'ils sont incapables d'engager leur éternité.

A quoi Dieu nous appelle-t-iI ? II nous appelle à être libres, à décoller vers lui dans l'amour. Dieu nous appelle à notre grandeur.

La Bible de l'Ancien Testament, qui est très en dessous de l'idéal incarné en Jésus-Christ, nous représente le péché à sa manière comme la volonté de l'homme de s'égaler à Dieu.

Dans le Nouveau Testament, Jésus nous dit au contraire : " Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait " (Mt. 5, 48) Soyez comme Dieu, Dieu n'est pas jaloux de ses privilèges. Il n'en a point. Dieu est infiniment libre, parce qu'il est tout élan dans le cycle mystérieux et merveilleux de la Sainte Trinité. C'est à cela que Dieu nous appelle : être tout élan, comme lui-même est élan.

A tout instant, notre liberté est un pouvoir de diviniser l'homme, de l'ouvrir à la puissance de Dieu, d'entrer dans ce dialogue qui nous éternise. Quand nous péchons, c'est toujours parce que nous manquons d'ambition. Quand nous nous détournons de l'éternel, si cela nous arrive jamais, avec aussi peu de volonté que ce soit, nous tournons le dos à la grandeur divine.

Le péché, c'est refuser la grandeur, c'est refuser que l'acte devienne infini, c'est refuser d'être divinisé.

Dieu ne limite pas notre liberté parce qu'il nous interdit le mal, puisque le mal, c'est le refus de la liberté. Le bien, c'est d'être accueillant, ouvert, libre. Il n'y a de bien que là où est la liberté, et il y a le mal là où il y a refus de la liberté.

Tout cela nous invite à une confiance infinie en Dieu. Dieu ne veut rien nous enlever, nous prendre. Dieu veut nous donner ce qu'il a, nous introduire dans l'intimité de sa vie, afin que notre intimité s'épanouisse dans la sienne.

Chaque fois que vraiment nous sommes en face d'un choix, c'est Dieu qui nous appelle à une montée plus ardente dans l'amour et qui nous dit : " Mon ami, monte plus haut ! " (Luc 14, 10) Et c'est pourquoi, si nous voulons que cesse la tentation, la première chose à faire, c'est de mettre notre confiance en Dieu. Quel que soit le désir qui nous vienne, à n'importe quel moment, quel que soit le vertige qui s'empare de nous, il n'y a qu'à dire : " Mon Dieu, vous êtes là, vous me voyez, vous allez vous-même dégager de cette tempête ce qui est digne de vivre, ce qui me conduira plus près de vous, ce qui me rendra plus libre et en même temps plus uni à vous."

Je crois que si nous faisons ce premier mouvement, nous sommes immédiatement rentrés dans le sens de notre libération et nous nous détournons du mal, puisque le mal, c'est nous-même en état d'absence à la Présence divine qui s'offre à nous.

Nous essaierons donc de garder cette image du temps comme d'un écart de nous-même à l'égard de nous-même, et de l'acte libre comme de l'acte libérateur qui nous fait échapper à cet écartement, qui nous éternise, qui rend notre action infinie et nous rend semblables à notre Père céleste. Nous saurons que l'acte libre est un dialogue d'amour avec lui et que, pour être sûrs de conquérir notre liberté, notre premier mouvement doit être un regard d'amour vers le Seigneur qui nous dit avec une immense tendresse : " Mon ami, monte plus haut !"

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