-- D'octobre à décembre 2011

Extrait de la 7ème conférence donnée au Monastère du Mt des Cats, le 8 décembre 1971, intitulée "La personne de l'Eglise: l'Eglise, c'est Jésus. Mission irremplacable des hommes consacrés".

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

     "Rien ne m'a frappé davantage au Caire que ce fait : une basilique s'est élevée en l'honneur de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, construite en partie avec l'argent des musul­mans, la permission n'ayant été donnée que parce qu'il s'agissait d'une basilique élevée en l'honneur de Sainte Thérèse et, dans ce quartier qui se vide de chrétiens, ce quartier de Choubra qui était autrefois au contraire, le quartier chrétien par excellence, dans ce quartier où les grecs, ou les italiens, ou les maltais, ou les coptes même, deviennent de plus en plus rares, qu'est-ce qui remplit cette église ? Des femmes musulmanes, des femmes du peuple, des femmes qui ne savent pas lire, qui viennent là pourquoi ? Qu'est-ce qu'elles vont chercher dans une basilique chrétienne auprès de cette effigie de Sainte Thérèse?  Elles ne le savent pas elles-mêmes ! Elles s'y trouvent bien ! Elles s'y trouvent bien et c'est ce qui constitue la vie de cette église, ces femmes musulmanes qui viennent écouter l'appel mysté­rieux, après plus de 75 ans ou qui viennent écouter cet appel d'une étrangère dont elles ignorent la langue, qui est morte à 24 ans, qui n'a rien fait que de se donner, de s'offrir et de s'effacer en la Personne du Seigneur.
     D'ailleurs ce n'est pas en vain que, on en a fait la patronne des missions, précisément, parce qu'elle n'est jamais sortie de son couvent, parce que ce qu'il fallait montrer, précisément, c'est que la source de toute mission, c'est la démission de soi-même !
     Eh bien, dans l'époque que nous vivons, dans ce désordre, dans ce tumulte, dans ce désarroi des clercs, des prêtres, des moines, des religieuses qui se demandent à quoi ils pourraient servir ne voyant pas que, ils sont plus nécessaires que jamais, que précisément ils ont à donner le Christ en personne et  c'est ça leur mission irremplaçable : ils ont à donner le Christ en personne ! Ils n'ont pas à transmettre des signes, des mots, une doctrine, un enseignement, une philosophie ! Ils ont à communiquer ce "Quelqu'un" qui aime chacun jusqu'à la mort de la Croix et qui veut devenir en chacun la Vie de sa vie.
     Rien n'est plus important pour nous : il faut que nous redonnions à l'Eglise son visage mystique ! il faut qu'elle apparaisse à travers nous comme le corps mystique du Seigneur. Il faut que, dans la transparence de notre vie, resplendisse le Visage de Jésus.
     Impossible de rien attendre des tech­niques, des méthodes, de toutes les organisations, de toutes les procla­mations, de toutes les, de tous les mass medias si Jésus n'est pas vivant au fond de nos cœurs ! Tout cela ne fera que du bruit, ne fera que divertir les esprits, les éloigner du centre et écorcher le corps mystique du Seigneur !
    Il faut donc nous ressaisir, et il faut que dans le sillage de Sainte Thérèse de l'enfant Jésus nous accumulions ce silence intérieur et que nous devenions des porteurs de ce dialogue avec le Christ qui peut seul être la lumière du monde.
L'Eglise est Quelqu'un. L'Eglise est une Personne. L'Eglise est une Présence. L'Eglise, c'est Jésus. Nous ne pouvons donc être d'Eglise authentiquement qu'en nous déviss.., en nous démettant de nous-mêmes avec une volonté obstinée de laisser transparaître à travers nous ce Visage de Jésus après lequel toute la terre soupire. »

Au couvent des Bénédictines, rue Monsieur à Paris, entre Pâques et août 1928.

 

           A M…

C'est l'homme éternel que je cherche en vous, M…

                On dit que vous êtes la plus grand parmi les jeunes qui écrivent.

                Je ne sais pas votre âge, j'ignore s’il dépasse le mien   mais qu’importe votre âge, homme de désirs, M… ?

                Vous ne faites pas de littérature ; vos fontaines de désir sont pleines du sang de votre cœur.

                Vous êtes une voix. Vous êtes un cri. Et je n'en ai pas entendu qui m'ait pareillement déchiré les entrailles !

                Depuis Faust,   comme Faust avec la fureur lucide du génie, qui balance l’univers dans sa main : un grain de sable dans l’abîme du désir.

                Quoi ! Des miettes pour tromper la faim du géant : êtes-vous fou ?

                Ah ! Que cette faim est belle, que cette soif est impérieuse, que cette fièvre est divine !           

                C'est le tout que je veux, le tout de chaque chose et le tout en chaque chose ; étreindre tous les êtres, posséder tous les corps, sentir contre mon cœur le battement de tous les cœurs   revêtir toutes les formes :

                L'Ange, la Bête ; l’Esprit, la Fange ; la Brute, la Héros.

                Et pourtant, M…, pour jouir du " Bestial " même, restez-vous, être homme encore, prisonnier de votre nature, captif de votre intelligence. Mais vous ne songez qu'à fuir ce gouffre, que le plaisir doit combler.

                Mais non ! Je vous trahis, ce gouffre, c'est l’âme de votre plaisir. Vous voyez clair, vous n'êtes pas dupe : c’est le mirage de l’attente qui crée le paradis de volupté.

                L'objet n’est plus rien, aussitôt que possédé.

               Il est ceci, mais cela lui manque.

               Il n’est le tout de rien.

               Alors, maudite soit mon ivresse, et cette vaine extase qui profane le désir, blessé par ces limites qui le laissent disponible, avec la fièvre amère du coursier qui a bondi vers les sources, qu’il trouve desséchées.

               Et voyageur traqué, vous reprenez votre chasse, avec l’héroïsme atroce de qui n’attend rien de la prise, usant d'habiles détours pour retarder l’heure de trouver.

               Mais vous n’êtes pas un habile, vous ne savez pas vous mentir.

               Vous êtes ingénu, M… (C’est pourquoi je vous aime). Vous n’allez pas jouer avec vous-même !

               C'est de vous que l'objet attend la joie qu’il vous donnera : son indigence est plus grande que la vôtre.

               Allez-vous être l'homme qui poursuit la lumière qu'il porte à la main ? Tous ces efforts : ZERO. Vous l’avez écrit. Vous n'irez pas plus loin.

              " En moi, et en moi seul, comme hier, comme toujours, ce que je crois et ce que j'espère encore."

              Mais toute cette dépense, Monsieur de Montherlant, c'est peut être que le MOI ne suffisait pas ?

              Voici en tout cas une autre expérience, et une autre évasion. Et aussi, il faut le dire, une autre fin. (Mais qui peut prévoir la vôtre ? Celle que VOUS n’écrirez plus, et qui sera votre dernier cri, et, peut-être, votre premier repos.)

              Fuir l’échoppe du drapier, se jeter dans les guerres, chevaucher la gloire   puis célébrer les noces magnifiques de la Dame de son rêve : ainsi parait le Pauvre d’Assise, quand il entre dans l'Histoire.

              Mais, vous le dites justement, le plaisir veut l'ascèse et l’Amour, le dépouillement.

              La Maîtresse redoutable à laquelle s'est donné Jean, dit François, fils de Pierre Bernardone, ne se contente pas des galanteries provençales, où excelle la courtoisie de son damoiseau.

              Elle le veut tout à elle, n'ayant de regard que pour elle, sans le plus petit bien qu'il ne tienne d’elle, sans le moindre appui qui ne soit en elle.

              Il est nu, il est fou, il est mendiant. Les enfants lui jettent des pierres, les bourgeois se moquent, son père le maudit.

              C'est le temps des épousailles. Sa Dame lui est tout. Et le monde est à lui.

              Les torrents de joie commencent à couler. Il veut tout. Il a tout ; le tout de chaque chose, et le tout en chaque chose : une fleur, un pigeon, un sourire d'enfant, l’ombre, la lumière, l’herbe des champs, et jusqu’aux cailloux du chemin qui déchirent la corne de ses pieds nus.

              Jamais il ne reste sur sa faim, et pourtant, son désir toujours vierge, à chaque pas renouvelle sa ferveur; et les sources, qui baignent ses lèvres altérées apaisent sa soit, et tous ensemble l’accroissent, pour l’enivrer plus doucement.

              "Celui qui en boira aura encore soif, "Celui qui en boira n’aura jamais soif. " Jamais soif, parce que tous ses désirs sont comblés, pace que c’est la joie parfaite qu'il atteint.

              Encore soif, parce que l’étendue sans limite de l’objet qu’il étreint, s‘offre à son regard : toujours nouveau, toujours désirable, sans cesse grandissant, à la mesure de l’élan qu’il accroît. O Folie ! O Sagesse ! O Vérité !

              Car il ne lâche pas la proie pour l’ombre. L’élan qui est en lui, vers autre chose que lui, il lui laisse tout son jeu, toute son ampleur et toute sa force. Il ne va pas faire cette sortie illusoire, sur un objet que sa seule fantaisie lui modèle dans l'argile de son cœur.

              Il n’adorera pas son désir, l’enivrant des voluptés d’une proie qu’il imagine   et qui lui doit tout, et qui n’est rien. Il ne s'amusera pas de rien.

              Il se prend au sérieux, ce mendiant et ce fou, comme vous faites, avec tant de raison, Monsieur.

              Un désir de rien, un désir qu'on nourrirait d’images : vous voulez rire, messieurs !

              C’est au public qu'il s'adresse, à ce public qui prétend le ramener à la raison et au bon sens !

              Une tendance vers rien, un pouvoir de rien, une faculté de rien, quel égarement ! Eh quoi ! Une telle puissance d'aimer, et nul objet ? Une telle ardeur à saisir et nulle étreinte ? Et le plus grand génie, une plus grande fraude ? Mais c’est du réel, mon désir ! C’est moi.

              Mais du réel qui ne tient pas en soi ; du réel qui se jette à l’AUTRE, pour subsister en lui : la puissance pour l’Acte où elle trouve sa raison. L'infini en creux; grandeur de misère, abîmes d'en bas, qui appellent les Abîmes d’EN HAUT.

              Un Immense coup d’aile suivant la trajectoire du désir, à l'infini de toute limite, et de toute mesure, dans un océan de feu, qui liquéfie sa chair aux rayons des cinq plaies qui, sous l’étreinte de l’Amour, qui le dépouille et le comble, qui accroît le vide pour le mieux remplir, qui crucifie pour mieux unir : Mon Dieu, Mon Dieu, Mon Dieu !

               La montagne n’est qu'un cadre, le ciel étoilé n’est qu’un symbole, cette scène fulgurante en résume cent autres.

              Le Désir est justifié. En soi même, sachant que c’est un Autre, immensifié par lui,   le cœur à même la source des êtres et des choses, captant l’œuvre en son jaillissement, au dedans de l'Artiste, François trouve, avec l’universalité des choses et leur mesure, et leur ordre, et l’équilibre suprême de leur  désordre même et leur dernière fin.

               L’infini, source inépuisable de désir, dont les choses offrent au poète le reflet, et lui donnent l’incurable nostalgie : DIEU.

              Vous avez, sans doute, fait cette remarque, Monsieur, que des choses toutes différentes, pourvu qu'elles atteignent un certain degré de splendeur ou, pour parler votre langage : que le désir de choses toutes différentes, pourvu qu’elles paraissent dans un certain éclat, versent à l'âme la même ivresse !

               Un spectacle de la nature, une œuvre d’Art, une trouvaille de génie ou simplement un visage heureusement proportionné, peuvent également faire sourdre, au cœur, cette extase qui délivre un instant, et vous projette hors de vous-même dans un cri d'admiration.

               Le même émoi : d'un discours plein de pensées et d’une symphonie justement orchestrée, d'un Michel Ange et d’un Greco, d’un beau fruit sur la nappe, et d’un beau rire d'enfant. Le même dans le divers.

               Un rapt soudain, et dans cette beauté, l'affleurement rapide de la BEAUTE. C’est ainsi que chaque chose devient tout, que toute chose devient Dieu, par ce vestige, par cet appel et ce battement d'ailes. Et une même adoration et un même amour les rassemble toutes, dans une étreinte indivisible qui en exprime la joie, sans les violer, sans les flétrir, les élevant plutôt avec soi-même, toujours plus belles, toujours plus chères, dans la clarté de Dieu. Alors, on entend monter en soi, avec d'inimaginables déferlements de tendresse et de joies le CANTIQUE DU SOLEIL.

               Comme sur un visage d’enfant, on retrouve avec bonheur lestraits d’un visage qu’on aime. C’est une autre méthode, vous le voyez, Monsieur.

               On peut encore l'essayer.

Le 5 février 1961, à Lausanne, en Notre Dame du Valentin.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Un prêtre que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie traver­sa, un matin, ma chambre à Neuilly et me dit : Dites-moi, dites-moi un mot que je puisse emporter en voyage. Et je lui dis : Eh bien ! Que Dieu, que Dieu vous soit neuf, chaque matin! Et il disparut, pressé qu'il était d'aller prendre son train. Il est mort depuis lors, et je m'émeus de penser que le seul lien entre lui et moi a été ce mot : Que Dieu vous soit neuf, chaque matin !

En effet, il est impossible de concevoir une religion vivante si Dieu ne nous est pas neuf, chaque matin. Nous nous lassons du déjà vu, nous éprouvons constamment le besoin d'un renouvelle­ment. Et un amour qui chaque jour ne découvre pas dans le visa­ge aimé un trait encore inaperçu est bientôt condamné à mort.

La vie de l'Esprit est une découverte inépuisable et il est indispensable, pour que Dieu devienne pour nous un objet passionnément aimé, il est indispensable que, chaque jour, Dieu soit pour nous une découverte nouvelle. Nous avons l'habitude de parler de Dieu dans les termes du catéchisme, et il nous semble que nous tour­nons dans un cercle fermé. En réalité, les mots du catéchisme, si nous les comprenons bien, ce sont des mots-sacrements, ce sont des mots ouverts, ce sont des mots qui nous invitent à nous engager dans une aventure inépuisable et merveilleuse.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que l'Eglise, dans sa liturgie­, ait rassemblé autour de l'autel les parfums, les couleurs et les sons. Ce n'est pas un hasard que les plus grands artistes aient travaillé pour l'Eglise et édifié leurs plus beaux chefs-d’œuvre dans la cathédrale et autour de l'autel de l'Agneau éternellement immolé. C’est que, justement, ils sentaient que, en Dieu et pour Dieu, toute cette nostalgie en eux de la Beauté allait trouver sa plus haute expression et son suprême épanouissement.

Tous les grands hommes, tous les génies, tous les savants, tous ceux qui sont à la tête de la course dans l'humanité, sont des êtres qui ont su admirer et s'émerveiller. Et c'est Eins­tein, un des plus grands savants de tous les temps, qui a dit ce mot magnifique où il nous révèle son âme : L’homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme s'il était mort.

Il est donc nécessaire qu'en accord avec la beauté de ce jour, où nous éprouvons tant dejoie à revoir le soleil, que nous apprenions à nous émerveiller. Car les prières que nous disons, ici, à l'église, les prières que nous disons ensemble, ces prières veulent nous engager dans cette prière secrète, dans cette prière silencieuse, dans cette prière personnelle où le plus intime de nous-même se dit.

Chacun de vous a des goûts particuliers. Chacun de vous est attiré par un certain, un certain aspect de l'univers : il y en a qui aiment les bois, il y en a qui aiment la mer, il y en a qui aiment la montagne, il y en a qui aiment la musique, d'autres la poésie ; il y en a qui aiment les mathématiques, d'autres l'astronomie - qui d'ailleurs les comprend d'une manière nécessaire - mais chacun dans cette recherche, chacun dans cet amour, chacun dans cette passion, trouve sa source, cette source que Jésus révélait à la Samaritaine au puits de Jacob, et qui nous fait entrer, tous et chacun, dans cette vie éternelle qui est le Dieu vivant au plus intime de nos cœurs.

Il ne faut donc pas penser que la prière pour nous s'épuise dans les formules que nous récitons à l'église, dans le chape­let, dans le chemin de croix, dans le Notre Père où le Je vous salue, Marie. La prière, c'est la respiration même de l'âme qui dé­couvre, tout d'un coup, le visage imprimé dans notre cœur.

Et, comme chacun de nous est différent, comme chacun de nous est irremplaçable et unique, comme Dieu ne se répète jamais en créant une âme, il donne à cette âme, justement, il lui con­fie un rayon de lui-même, et il l’appelle à exprimer sa beauté dans son langage à elle, qui est unique, afin que toutes les âmes, ensemble, constituent une immense symphonie où la beauté de Dieu ne cesse jamais d'être chantée.

Il est donc nécessaire que vous consultiez, que nous consultions chacun nos goûts, que, en dehors de la prière communautaire, nous ayons chacun notre prière personnelle et que, chaque jour, en suivant justement notre élan intérieur, en faisant un tour de piste, en regardant les jeux de la lumière, en admirant le soleil couchant sur les montagnes, en respirant le silence du matin, en écoutant le chant des oiseaux, en mettant un beau disque, en lisant un beau livre ou en contemplant une belle oeuvre d'art ou en nous émouvant sur le sommeil d'un tout petit enfant, il est indispensable que, par tous ces chemins, nous renouvelions en nous notre admiration, sans laquelle notre amour ne saurait se maintenir.

Au fond, tous les saints ont été de grands passionnés et, le plus grand de tous, saint François d'Assise, a voulu mourir en écoutant chanter le Cantique du Soleil. Et saint Augustin, lorsque, il veut exprimer le mouvement le plus intime de sa con­version, se tourne vers cette beauté toujours nouvelle et tou­jours ancienne qui est au-dedans de nous, et dans laquelle nous ­trouvons la plus personnelle et la plus vivante révélation de Dieu, puisque c'est Dieu lui-même, caché en nous comme un soleil, dont la lumière est le jour de notre intelligence et le repos de notre coeur.

Tous les saints sont de grands passionnés et c'est juste­ment, parce qu'ils ont l’enthousiasme de Dieu, que leur vie, naturellement, s'exprime et fleurit en Dieu.

Pour nous aussi, la sainteté, je veux dire cette plénitude d'adhésion qui fait de la vie divine, comme disait saint Augustin, la vie, la vie de notre vie, pour nous aussi, la sainteté doit se couler à l'intérieur de cet élan, de cet attrait qui constitue notre goût essentiel, qui constitue notre passion maîtresse, et à travers laquelle nous atteignons à notre enthousiasme le plus total et le plus profond. Il faut donc que chacun de nous, quittant les chemins battus, ne se croie point lié à des formules toutes faites, et ne pense pas qu'il soit indispensable pour prier le matin ou le soir, de dire quoi que ce soit. L'essentiel est de se recueillir. L'essentiel est d'écou­ter. L'essentiel est de s’émerveiller. Car, lorsqu'on s'émerveille, lorsqu'on admire, nécessairement on se quitte soi-même, on demeure suspendu à la beauté de Dieu, on se réjouit de sa Présence, on se perd dans son amour.

Et, c'est pourquoi l'essentiel pour nous, pour chacun de nous, ce n'est pas tant de suivre telle ou telle démarche déjà connue, mais c'est bien davantage, chaque jour, de nous, de nous donner la possibilité de nous émerveiller. Si chaque jour, nous respirons, pendant cinq ou dix minutes, le silence où notre vie retrouve son origine, si chaque jour, Dieu nous apparaît sous des traits absolument nouveaux, si chaque jour, nous sommes promus, comme dit un grand poète, à la dignité d'être-admirants, alors Dieu n'aura jamais plus pour nous ce visage du déjà vu, qui nous lasse et qui nous ennuie.

Comment Dieu pourrait-il être pour nous, une source d'ennui et de lassitude s'il est vraiment l'origine de toute beauté, si tous les chants du monde ont sa source en lui, si il est le lien de toutes nos tendresses, et si tous les grands contem­platifs, qu'ils soient savants, poètes, sculpteurs, musiciens ou mystiques, si tous les grands contemplatifs à travers l'univers, devenu pour eux, transparent à Dieu, ont senti en lui la source d'une découverte qui ne pourra jamais s'épuiser ?

Celui qui aime chante, a dit saint Augustin. Celui qui aime chante, justement, parce que l'amour jaillit toujours de l'émerveillement.

               Nous voulons essayer de découvrir quelle est en nous la source d'eau vive. Nous voulons aller, chaque jour, à la ren­contre de ce puits de Jacob où Jésus nous attend, pour nous révéler le secret le plus profond de notre amour. Nous voulons écouter, nous voulons nous cacher au coeur du silence.      

               Nous voulons entrer dans cette grande procession de la Beauté et alors nous découvrirons, en effet, un Dieu qui nous sera neuf chaque matin, et nous pourrons souscrire à ce raccourci audacieux, qui bouleverse quelque peu le langage, mais qui contient une si profonde vérité :Dieu, Dieu, c'est quand on s'émerveille ! Ne l'oublions pas ! Dieu, c'est quand on s'émerveille !

 

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Dieu est l’amour même et rien d’autre. « Regarde en moi ! » disait le Christ à Sainte Angèle de Foligno : « Regarde en moi, et dis-moi si tu vois, en moi, autre chose que l’amour ?! » Et ce mot d’amour qui était si prostitué, si profané, si galvaudé, ce mot, c’est un mot divin. C’est le seul qui puisse dans la langue humaine désigner ce ciel intérieur à nous-même, ce soleil caché en toute conscience humaine, cette tendresse, dont nos tendresses sont seulement le reflet. Nous allons donc demander au Seigneur, maintenant de nous ouvrir les yeux, de dilater dans notre cœur et de nous apprendre dans le silence où sa voix se fait entendre, de nous apprendre qui il est et qui nous sommes afin que nous sortions de cette église, non pas, comme de coutume, ayant accompli un rite obligatoire mais avec le désir de savourer, enfin, toute la grandeur de notre vie, de lui donner toutes ses dimensions, de laisser transparaître à travers elle le visage adorable de l’Eternel Amour. Et c’est pourquoi nous allons nous recueillir pour écouter. Ô disons, au plus profond de nous-même, au Seigneur qui ne cesse de nous attendre au plus intime de nous, au plus intime de nous. Seigneur, aidez-moi à révéler votre visage dans le sourire du mien ! Amen !

Le deux février 1975 au Cénacle de Paris.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Dire que la pesanteur du monde dans toutes ses dimensions, aussi bien le monde spirituel que le monde physique, que cette pesanteur qui nous atteint; que nous avons à assumer, ne peut l'être qu'en raison de ce poids merveilleux de la Présence divine que nous portons en nous : seule, cette Présence de Dieu vécue peut nous faire tenir en équilibre dans cet immense tourbillon des forces innombrables qui pèsent sur nous.

Cette pesée du monde c’est aussi notre honneur et notre grandeur : nous avons à l'assumer dans toutes les directions, à partir du péché de l'ange ou de la fidélité de l'ange jusqu'à l'évolution matérielle, à partir des particules les plus infimes jusqu'aux galaxies.

Tout cet univers nous concerne et nous sommes plongés dedans précisément parce que nous avons un rôle créateur à jouer, mais il est si immense qu'il faut un espace illimité qui ne peut être que ce Dieu que nous portons en nous.

Je voudrais, c'est un autre aspect du problème que nous sommes, interroger sur cette question : sommes-nous des actifs ou des contemplatifs ? Est-ce que la vie contemplative nous concerne et est-il possible d'agir efficacement si l'on n'est pas en état de contemplation ?

Il est évident que la seule action efficace est celle qui a prise sur les profondeurs de l'homme, celle qui le transforme et le modifie, celle qui le libère, celle qui lui ouvre une aventure illimitée qui peut lui permettre d'assumer sa vie avec joie ; avec le sentiment que vraiment il est indispensable à l'équilibre de l'univers, qu'il est le centre, d'une certaine manière, de cet univers ; que ce centre passe par lui et que s'il est fidèle aux appels de son intimité, il est présent à tous les hommes, à tous les anges, à toutes les créatures et que rien n'échappe finalement au rayonnement de ce secret intérieur.

Nous voyons que Nixon, nous voyons que un homme peut avoir un pouvoir extraordinaire, un des plus grands pouvoirs qui soit au monde, il peut décider de tant de choses, dans l'ombre ou au grand jour, tant qu'il est en fonction. Une fois que cette fonction lui est arrachée, il n'est plus rien, parce que, justement, son action tenait tout entière à sa fonction. Sa personne n'y était pour rien. Celui qui lui succède a exactement les mêmes pouvoirs et peut intervenir avec la même puissance parce que justement cette puissance tient à la fonction.

Le seul pouvoir authentique, c'est celui qui tient de la personne, qui correspond à son rayonnement et qui atteint les profondeurs de l'être humain, sans d'ailleurs violer son secret.

Une telle action, évidemment, ne peut être détachée de la contemplation. En entendant par contemplation, avant tout, cette prise de conscience du trésor infini que chaque homme porte en lui. Cette dignité humaine, dès qu'on la perçoit, on la saisit immédiatement dans son enracinement divin : s’il est un absolu, c'est parce que, justement, elle repose sur la Présence divine. Et dès que cette prise de conscience se produit, la relation avec soi-même et avec les autres et avec l’univers, devient, en effet, une action efficace, parce que, elle fait circuler cette vie divine et elle communique cette fermentation de la liberté authentique.

Ce qui nous ramène à la Trinité, puisque, de toute évidence, cette libération ne peut se produire que dans la rencontre en Dieu avec cette démission absolue qui fait de la vie divine une liberté infinie.

Finalement, tous les problèmes s’éclairent, tous les problèmes dépendent de cette rencontre avec l'intimité de Dieu, telle que Jésus nous la révèle.

On pourrait dire qu'il y a une démographie trinitaire, qu'il y a une économie trinitaire, qu'il y a une paix trinitaire et que, en dehors de ce rayonnement de la très Sainte Trinité, la vie humaine est radicalement impossible.

Vous vous rappelez que Gandhi, à l'âge de 37 ans, a fait le vœu de chasteté - qu'il a observé intégralement jusqu'à sa mort, à sa mort de martyr - parce que, il estimait, à 37 ans, avoir satisfait aux impératifs de la génération humaine; et, puisque, il ne voulait pas accroître sa famille, pour lui, la seule solution possible était ce voeu de chasteté.

Or, que voyons-nous aujourd'hui ? Nous voyons en Inde une campagne - orchestrée sur deux enfants au maximum avec tout l'appareil contraceptif, avec les procédés les plus radicaux d'élimination de toute fécondité par la stérilisation ! Les hommes continueront, j'entends les êtres humains continueront à s'accoupler, mais ils seront sûrs, désormais, de n'être pas féconds.

Ceci est extrêmement impressionnant dans l'Inde qui semble être la patrie de la spiritualité, où la contemplation semble à l'ordre du jour, semble être estimée et reconnue comme une tradition infiniment vénérable : on n'a pas trouvé d'autre solution que celle-là, la plus matérielle, la plus brutale, jusqu'à la mutilation d'une stérilisation volontaire.

C'est dire que l'homme est totalement étranger à lui-même : cela veut dire que personne, personne, parmi ceux qui détiennent les leviers du pouvoir, personne parmi ceux qui se préoccupent de ce problème démographique qui est énorme et qu'il faut en effet résoudre si on veut éviter une catastrophe - personne n'a énoncé le terme de chasteté, de discipline personnelle, de conquête de soi, personne n'a eu le sentiment que le corps était quelqu'un et que, on pouvait le respecter et qu'on pouvait l'aimer d'un amour infini, justement en le voyant vêtu de Dieu.

Et la livraison, libéralisation de l'avortement et la vente libre de la pilule et ainsi de suite, qui devient une pratique de plus en plus universelle laisse stupéfait, en nous révélant qu'en effet, l'homme considère que, il est incapable de surmonter ses instincts et que le seul moyen de lui permettre de les satisfaire sans catastrophe, c’est de le stériliser ou de prévenir la conception.

Il n'y a que ce, cet excellent Monsieur Jean Royer qui s'est fait conspuer, conspuer... et qui a perdu immédiatement tout crédit lorsque, il a essayé de parler de discipline morale : on n'en veut pas, on n'en veut à aucun prix ! Cela parait radicalement utopique et absurde dans une humanité qui pourtant revendique sa liberté. Cela parait complètement utopique de se libérer de soi-même et d'aboutir à cette transfiguration d'un corps qui est une personne et une dignité et une éternité et une valeur inviolables.

Et, en effet, il est totalement impossible de résoudre ce problème autrement que comme Gandhi l'a fait, c'est-à-dire en envisageant que la dimension divine de l'homme concerne toutes les fibres de son être et que, il est aussi impossible d'atteindre son corps dans sa dimension humaine sans passer par Dieu, que d'atteindre sa pensée, s'il en a une !

Il y a une espèce de barbarie installée chez nous et qui se répand partout ; une sorte de barbarie qui aboutit à une méconnaissance radicale de l'homme et de ses possibilités, alors que toute la culture devrait être un appel, justement, à la découverte de cette grandeur humaine, une prise de conscience des possibilités créatrices de chacun, alors qu'il faudrait amener tous les enfants, tous les étudiants à cette contemplation de ce secret d'amour qu'ils portent en eux, alors qu'il faudrait constamment crier sur les toits qu'il n'y a pas de dignité, s'il n'y a pas un absolu dans l'homme. On initie les enfants à la technique, qui est en soi bonne et souvent très digne d'admiration, mais jamais à ce qu'ils sont eux-mêmes, pour les conduire à la découverte ou plutôt à la création de leur propre personnalité !

Et la paix... Le problème de la paix présente les mêmes aspects contradictoires et absurdes : nous voulons la paix dans le monde entier, mais nous stockons des bombes atomiques, de quoi faire sauter plus de 50 fois la planète ! Nous voulons la paix, mais nous vendons des canons au monde entier, pour établir l'équilibre de notre économie propre ! Tout le monde a le droit, n'est-ce pas, d'avoir une armée, d'avoir des canons, d'avoir les armes les plus modernes et d'avoir des avions de chasse... Et pourquoi pas les vendre à qui le demande ?

Bien sûr que ces canons, on ne va pas les mettre dans les musées, bien sûr que ces armes sophistiquées, on va s'exercer à les manier et, un jour, le coup pourra partir... Quand un peuple se trouvera acculé à la dernière extrémité, il pourra finalement sortir de ses arsenaux la bombe atomique pour tenter d'anéantir son adversaire...

Nous voulons la paix, mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour provoquer la guerre, sous la forme, bien sûr, édulcorée, de la dissuasion : c'est pour dissuader les hommes de la guerre que nous les armons jusqu'aux dents !

Et on ne peut pas faire autrement, en effet, si on ne croit pas à la valeur infinie de chaque homme, si on ne pense pas que, assassiner un seul homme, c'est porter atteinte à tous les hommes, à tout l'univers et c’est blesser Dieu au cœur, parce qu'il habite cet homme et que, il est victime le premier de cet assassinat.

Si on ne le croit pas, je pense qu'on ne serait pas victime de ces visions globales où finalement, l'individu se perd dans la collectivité en épousant ses querelles, ses ressentiments, ses préjugés, sous couleur de patriotisme, de nationalisme, de justice enfin et de fidélité aux ancêtres et aux institutions et à tout ce qui peut différencier un peuple d'un autre.

Sous tous ces prétextes, on ne cesse d'ériger les uns contre les autres jusqu'à ce que, finalement, l'équilibre se rompe et que la guerre éclate !

L'homme ne peut pas se trouver en dehors de l'absolu qu'il porte en lui et, on le sait, il n'y a pas de raison, s'il est un pur animal, s'il est réduit à ses viscères, à ses glandes et à ses nerfs, il n'y a aucune raison de l'épargner plus qu'un animal qu'on détruit quand il nous gène.

La seule défense de l'homme, c'est cette vie intérieure. La seule défense de l’homme, c'est cette Présence divine qui lui est confiée en lui et en tous les autres.

Et il en est de même de l'économie. Nous voyons d'un côté des économies communistes, enfin, dont Soljenitsyne nous trace un tableau si effrayant, une économie où, finalement, l'individu est soumis à un plan, sous peine de vie ou de mort, à un plan qu'il n'a pas choisi, qu'il doit exécuter pour le bien commun, mais ce bien commun est justement extériorisé, ce bien commun, ce n'est pas ce qu'il porte en lui.

Si la répartition de la propriété était une répartition, répartition réellement communautaire, comme elle peut l'être dans un monastère, réellement communautaire, elle viserait à stimuler, à susciter en chacun sa grandeur et sa liberté. Elle ne voudrait pas autre chose que le décharger des soucis matériels qui le peuvent écraser, pour qu'il puisse se livrer à cette création intérieure, qui est le seul bien commun des hommes.

Car il y a eu, justement, une équivoque formidable sur le mot bien commun. Le bien commun, ce n'est pas seulement de construire des routes ou des métros et d'assurer la circulation des biens matériels, autant que, il est possible à travers des millions et des millions d’hommes. Mais le bien commun, le seul bien commun humain, c'est cet universel qui est caché au fond du coeur et qui s'élabore dans le secret de l'intimité de chacun.

Alors, nous avons ou bien cette économie collectiviste qui serait acceptable, encore une fois, si elle était axée vraiment sur la création de la personne ou bien l'économie du profit, qui est le nôtre, où l'on débraye quand le profit n'est plus suffisant, où on licencie lorsque la boite tourne mal, parce que le premier souci n’est pas de ces hommes, parce que l'organisation du travail ne vise pas à produire des hommes, mais à produire des choses !

Or, il est évident que le travail humain comme tel devrait être organisé de manière à produire des hommes d'abord et non pas des choses. Mais cela est totalement impossible, encore une fois, aussi bien dans un camp que dans l'autre si on ne croit pas à cette valeur, si on ne l'a pas découverte, si on n’en pra, on n'en prend pas à chaque instant conscience.

C'est pourquoi l'action est inséparable de la contemplation et nous ne pouvons pas nous étonner de l'état périlleux dans lequel nous sommes, de ce, de ce déséquilibre dans un monde déboussolé, nous ne pouvons pas nous étonner si, justement, l'accent n'est pas mis sur l'homme dans sa dimension propre, qui est une dimension divine.

Les hommes les plus sages sur le plan technique ne pourront aboutir à rien de définitif si, ils oublient ce que Gandhi, lui, n'a jamais oublié, que c'est l'esprit qui fait l'homme et que c'est cela qu'il faut avant tout sauver. Toute sa puissance a été là : il a pu tenir en échec l'Empire Britannique sans verser le sang de personne, en interdisant de porter atteinte à la vie de n'importe quel anglais, parce que ce qu'il visait, c'était cela, aussi bien dans l'anglais qu'en lui-même. Ce qu’il voulait sauver dans l'ennemi, c’était sa dignité et sa grandeur et il voulait, lui, en étant juste selon sa conscience, amener l'adversaire à prendre conscience de la justice et à l'accomplir. Et il a réussi puisque l'Empire Britannique a relâché son étreinte avant même le temps prescrit, parce que il était impossible de résister à la puissance de l'esprit incarné avec tant de force et de générosité.

Nous voyons donc que contemplation et action sont rigoureusement liées, que cependant la contemplation ne relève pas d'une technique particulière. Il peut y avoir des exercices spirituels, des méditations, de discours intérieurs que l'on se fait à soi-même à partir d'un texte de la Sainte Ecriture. Et tout cela est en soi excellent. Mais la contemplation doit aboutir finalement à une expérience, à une expérience de Dieu dans l'homme et de l'homme en Dieu. Si la contemplation n'est pas une expérience de Dieu, elle n'est pas une contemplation du tout.

Il s'agit donc, finalement, d'une attention d'amour qu'il s'agit de renouveler constamment en regardant les profondeurs de l'homme, car ce sont les profondeurs de l'homme qui, immédiatement, nous jettent en Dieu qui en est la véritable dimension.

Aussi bien, ma certitude de Dieu, elle se renouvelle constamment dans cette prise de conscience des profondeurs de l'homme. Si je crois en l'homme, si je perçois en l'homme cet abîme, toute cette puissance d'expansion, toute cette création secrète et universelle à la fois, il est impossible que je ne débouche pas sur Dieu. Je le rencontre immédiatement à travers cette intimité, cet absolu enraciné dans l'homme.

Cela suppose évidemment beaucoup de silence, une vie axée sur le silence, intérieur, sur ce silence de soi-même où l'on est à l'écoute de cette musique silencieuse qui est le Dieu vivant.

Et là, bien sûr, chacun a sa voie ou chacun est sa voie. Il n'est pas indispensable que cette contemplation prenne des formes ecclésiales, que, elle s'engage le long d'une tradition écrite et bien définie, quoique tout cela soit infiniment riche et puisse toujours nourrir un esprit en quête de dieu. L'essentiel, c'est de réussir, c'est-à-dire de se perdre de vue et d'entrer dans l'espace infini de Dieu.

Là, chacun de nous est sa propre vocation, chacun de nous sait ce qui peut nourrir son émerveillement, cet émerveillement que je cherche partout. Il n'y a pas de lecture, et spécialement scientifique, qui ne soit pour moi le chemin de l'émerveillement. Ce que j'attends toujours, c'est cela finalement, ce contact à travers le cheminement de la pensée humaine, ce contact avec la vérité qui est Quelqu'un ; avec cette vérité qui est la transparence de l'être dans la lumière de l'amour, cette vérité qui éclaire le fond de l'être et qui, spontanément, aboutit à la libération de soi.

Et bien sûr, toutes les oeuvres d'art me posent le même problème. Ce qui me passionne, c'est cela, c’est que une œuvre porte en elle la suggestion d'une Présence infinie ; c'est cela qui constitue l'art dans son éternité : c'est que, un matériau, disposé selon un appel intérieur, que ce matériau, tout d’un coup, suggère une Présence infinie qui vous met en état de recueillement autant que d'émerveillement.

Chacun donc ici, ne peut que suivre les indications de son être propre et il ne doit pas se faire aucun scrupule si il débouche sur Dieu par des voies qui ne sont pas celles des autres et si l'expérience de l'absolu qui est en lui se révèle à lui par des chemins tout à fait improvisés et imprévus.

Nous avons la possibilité aujourd'hui de faire de notre chambre un musée de tous les arts et un conservatoire de toutes les musiques. Nous pouvons user de tous ces moyens, et admirablement, en les faisant jouer justement en faveur du recueillement et du silence intérieur.

Car, sans ce silence intérieur, nous serons rejetés dans cette immensité cosmique (que j’évoquais à, à trois heures) rejetés dans cette immensité cosmique qui nous suggère, nous submerge et nous engloutit et dont nous ne pouvons jamais émerger si nous ne trouvons pas, justement, le pôle de lumière qui exerce sur nous cette attraction radicale qui nous permet d'échapper à tous les vertiges et d'ordonner toutes ces forces cosmiques, toutes ces forces de l'univers et toute son histoire comme une marche vers l'éternel amour.

Il est donc certain que aucun problème humain ne peut se résoudre sans cette référence à la Trinité divine, conçue, précisément, comme l'expression suprême de la liberté dans le dépouillement de soi, dans le dépouillement de soi. Ne nous étonnons donc pas de la confusion où se trouve le monde d'aujourd'hui. Il ne peut pas, il ne peut pas en être autrement : il faut que le monde se redécouvre, je veux dire qu'il découvre le sens de son existence, c'est-à-dire que l'homme cesse d'être pour lui un inconnu, alors il pourra aborder tous les problèmes qui se posent à lui, avec l'espérance ferme de leur trouver une solution.

Un évêque remarquait récemment que les jeunes gens sont indifférents à l'égard de ce qu'on appelait autrefois les fautes sexuelles, que ce n'est plus pour eux un problème, mais qu'ils sont extrêmement sensibles aux injustices collectives où qu'elles se commettent et il concluait qu'il fallait aller dans ce sens, que c'est en sympathisant avec eux sur ce terrain qu'on pourrait les joindre.

Le danger, ce n'est pas de vouloir passionnément la justice, mais c'est d'en oublier le fondement. Car, il ne s'agit pas de casser la baraque et de détruire tout ce qui existe : il s'agit de retrouver l'homme.

Et on ne peut pas ne pas se préoccuper de cette situation qui est celle de, de l’ancienne chrétienté, soi-disant, telle que l'avait formée l'Europe, aujourd'hui d'ailleurs si cruellement divisée. On ne peut pas ne pas se préoccuper de ce fait que la vie proprement humaine n'est enseignée nulle part - j'entends dans les institutions officielles - que, avec des trésors d'ingéniosité, avec des manifestations géniales, avec un outillage incroyable. On oublie l'essentiel, que cet enfant, que cet adolescent, que cet étudiant, que ce futur juriste ou médecin ou professeur est d'abord un être humain et que, si il a une action à exercer sur les autres, cela dépend de son humanité en l'ayant d'abord conquise lui-même.

C'est d'ailleurs l'appel qui nous est adressé à nous-même si nous voulons porter remède à cette situation, si nous voulons travailler à l'équilibre des naissances, si nous voulons collaborer à l'instauration de la paix. Si nous voulons, au-delà des deux camps, susciter une économie vraiment humaine, nous avons d'abord à nous découvrir nous-même dans notre puissance créatrice, appuyée sur le dépouillement de Dieu.

C'est là, au fond, notre tâche la plus pressante, la plus profonde, la plus exaltante : toute cette humanité est remise entre nos mains et Dieu en elle, comme je le disais tout à l’heure, et Dieu en elle..

Mais c'est au fond la même chose, parce que l'homme ne se trouve qu'en Dieu et Dieu ne se révèle qu'à travers l'homme. Nous voyons donc incontestablement la jonction se faire entre l'action et la contemplation et, sans donner à cette contemplation une allure technique ou monastique - qui est d'ailleurs infiniment vénérable et indispensable, je me hâte de le dire - sans que, pourtant, chacun de nous soit appelé à cette même expression, chacun de nous assurément est appelé, par toutes les fibres de son être, à rendre témoignage à la grandeur de l'homme en l'accomplissant en lui.

Et ce peut être là une prière de tous les instants.

Il est pratiquement impossible de réciter constamment, comme le faisait magnifiquement le pèlerin russe, de réciter constamment une prière formulée, fût-ce la prière si courte de Jésus: " Seigneur, Fils de Dieu, aie pitié de moi “. Cela nous est pratiquement impossible, mais ce n'est pas non plus nécessaire. Si cette prière a produit des fruits admirables de sainteté, si le pèlerin russe donne l'impression que il est en effet un contemplatif perdu dans l'amour de Dieu, il est d'autres chemins.

Et pour nous la prière de tous les instants, c'est d'abord cette attention d'amour à la Présence de Dieu en nous et dans les autres, car il est impossible de rester en contact avec ces profondeurs sans rencontrer le coeur du Seigneur.

Notre contemplation peut donc être une oraison constante mais non formulée qui, dans le secret de notre coeur, accomplit cette création qui concerne tous les hommes et tout l'univers.

C'est par cette attention d'amour que nous prendrons conscience toujours plus profondément de l'actualité de Dieu. Dieu est tellement le centre de notre vie, il est tellement le seul chemin vers nous, il est tellement le seul lien avec les autres, il est tellement le seul fondement de notre dignité, de notre personnalité et de notre immortalité que il est impossible de sortir de lui, si l'on veut vivre authentiquement : c'est vraiment en lui, comme le dit saint Paul, que nous avons l’être, le mouvement et la vie ( Act.18, 23. ) Il est le milieu, comme dit Teilhard, le milieu dans lequel nous respirons et nous naissons à chaque instant de son coeur. Notre Seigneur, parlant à Nicodème, lui dit comme première parole ce mot merveilleux : " Personne ne peut voir le Règne de Dieu s'il ne naît de nouveau ". Mais cette seconde naissance, elle n'est pas rivée à un instant du temps, c'est l’œuvre de toute la vie, et à chaque instant, justement, elle peut se reproduire dans une nouveauté intégrale, avec cette conséquence merveilleuse, plus merveilleuse que tout, c’est que cette nouvelle naissance de nous en Dieu, c'est aussi la naissance de Dieu dans l'univers.         

Il s'agit d'ailleurs, toujours, de revenir à ce silence de vie qui est la condition de toute rencontre avec nous-même et avec Dieu, avec les vivants comme avec les morts qui ne sont pas morts, puisqu'ils sont vivants dans le coeur de Dieu qui bat dans le nôtre. C'est ce silence dont nous implorerons la grâce de notre Seigneur, en nous rappelant que notre Seigneur lui-même demeure dans le très Saint Sacrement dans un silence infini.

J'entendais parler d'un prêtre qui est mort récemment et qui passait chaque jour - c'était un curé de campagne - 14 heures devant le Très Saint Sacrement. J'en serais mille fois incapable, mais je trouve cela tellement beau! Il avait compris, ce prêtre, que le suprême enseignement de Jésus, c'était le silence eucharistique, que notre Seigneur opposait à tous nos bavardages, à tout le bruit que nous faisons avec nous-même, cette Présence dont la lumière clignotante nous annonce la réalité.

            On sent bien, quand on entre dans une église ou dans une cathédrale, on sent bien que tout est là, tout est là : cette miette de pain transsubstantiée, c'est elle qui a fait jaillir la cathédrale, qui est l'écrin de ce silence divin.

Si nous écoutons tant soit peu ce silence eucharistique, si nous le vivons dans la liturgie de la messe, nous apprendrons, en effet, comme disait saint Ignace d'Antioche : les mystères de clameur qui s'accomplissent dans le silence de Dieu.

            Nous sommes sûrs de ne pas nous tromper si nous écoutons, si nous répandons autour de nous la puissance de ce recueillement à travers lequel retentit, comme dit saint Jean de la Croix, la musique silencieuse qui est le Dieu vivant, dont nous portons le secret au plus profond de nous-même.

Entre le 31 aoüt et le 4 septembre 1935, Maurice Zundel donne une retraite à Bourdigny, près de Genève. En voici un  extrait:

 

" Toutes les nations m'appelleront bienheureuse " (Magnificat). Quelle audace, cette petite fille, cette petite Sainte Vierge ! Marie, c'est la femme Esprit, la femme qui se suffit parce qu'elle est esprit, parce qu'elle aime Dieu, parce que c'est la femme par qui va se réaliser dans le monde entier le Règne de Dieu. C'est elle qui a délivré la femme de cette sujétion : la femme n'est pas pour l'homme, mais pour Dieu. C'est Dieu qui est sa fin. Elle est entièrement identique à l'homme sur ce plan absolu.

Les femmes acceptent trop facilement cet esclavage. Elles arrivent même à accepter cette mentalité mineure et à regarder la femme avec ce même dédain.

L'enfant de la Vierge est l'enfant de l'Esprit de pauvreté. Son élan maternel ne va pas vers un enfant qui sera sa chose, mais c'est un pur don, l'ostensoir de Jésus pour nous le donner. La fécondité de la Vierge est intimement liée à son vœu de virginité. Tout le dogme de l'Eglise se rapportant à la Sainte Vierge est christocentrique. C'est une affirma­tion de Jésus dans Marie. On s'imagine exactement le contraire lorsqu'on regarde l’Eglise du dehors.

L'Immaculée Conception signifie que Marie est à Jésus dès le premier instant de sa vie. L'Assomption, que la chair même de Marie est à Jésus. C'est toujours lui en elle, et à quel prix ! Alors ils ne compri­rent pas ce qu'il leur disait (recouvrement de Jésus). Toutes ces ténèbres ont dû aussi envelopper le cœur de la Vierge. Si Marie était la mère de Jésus, elle ne le savait pas, elle le croyait. Il y avait place pour cette agonie et ces ténèbres.

                Lorsque le Christ meurt, au pied de la Croix, qu'a dû être cette agonie ? Nous avons tous des dettes à l'égard de la Vierge, vous surtout, parce que vous êtes femmes et que vous devez l'aimer, nous les hommes, parce que nous avons découvert, en elle, la femme intacte. Elle ne nous a pas aimés d'un amour anonyme, parce que cela n'existe pas dans le plan de Dieu. Il n’y a pas d'amour anonyme. Elle a été pour chacun la mère unique. Elle a pour nous une tendresse infinie. Avec quelle confiance nous pouvons l'aborder !

En Marie, c'est Jésus que nous aimons, au-delà de cette tendresse illimitée, plus qu'elle-même, nous aimons en elle le resplendissement de Jésus. Comment ne pas reconnaître la maternité de Dieu dans celle qui est la mère de Dieu et qui nous est donnée comme le chemin de lumière et de tendresse qui conduit à lui ? Il est notre Mère, il n'est pas autre chose.

Nous ne savons pas ce qu'il nous sera demandé. Dieu ne peut pas être autre chose que l'Amour. " Regarde-moi : y trouves-tu quelque chose qui ne soit pas Amour ? " (Notre Seigneur à Angèle de Foligno). Si Dieu est une mère, cela ne peut que finir dans la beauté. Nous voulons demeurer tout près du cœur de la Vierge pour demeurer tout près du cœur de Jésus. " Alors, qui peut se flatter de ne pas se sauver ? " (Péguy)

Notre Dame de l’Impossible, priez pour nous!