-- De juillet à septembre 2011

Cette homélie a été publiée dans "la revue du Caire" en novembre 1944

 

Au cours de la première guerre mondiale un journaliste, interrogeant M. Bergson sur l'après guerre, lui posait cette question : " Quelle sera l'évolution de la littérature et quel aspect revêtira le chef-d’œuvre qui caractérisera le mieux sa nouveauté ? " - " Si je le savais, répondit le philosophe, je l'écrirais."

Cela revenait à dire : il y a dans le temps ou, plus exactement, dans la durée, quelque chose d'improvisé, quelque chose qui mûrit librement et qu'il nous est impossible de prévoir. Autrement il ne se passerait rien, et la durée n'aurait pas de sens.

            C'est la grande idée bergsonienne. A la conception mécanique d'une évolution où tout est donné d'avance, où un état de l'univers conditionne fatalement, et dans tous leurs détails, les états suivants, elle oppose l'intuition d'une évolution créatrice, capable de faire jaillir à tout instant une imprévisible nouveauté.

C'était en réalité, saisir le secret de l'univers dans la liberté. Le déterminisme scientifique apparaissait, dès lors, au philosophe, comme la rançon d'une connaissance utilitaire qui avait besoin pour agir de points fixes.

C'est pourquoi Bergson proposait d'abandonner les concepts, de sortir des idées immobiles plaquées sur la réalité mouvante comme des vêtements de confection, pour s'efforcer de coïncider, par l'intuition, avec les inventions d'un devenir inépuisablement nouveau.

Nous ne discuterons pas, ici, cette terminologie ambiguë. Au fond, ce que l'illustre philosophe voulait retrouver dans la nature, c'était le mouvement d'une pensée avec laquelle la nôtre pût converser. Il comprenait admirablement que l'arrangement matériel de l'univers n'avait, par lui-même, aucun intérêt pour l'esprit. Quand nous en pourrions démonter et remonter tous les rouages, cela ne nous instruirait pas plus qu'un regard sur l'étalage régulier d'un épicier. Ce qui seul importait, c'était de percevoir l'éclairage intérieur qui pût donner un sens aux phénomènes. Autrement, l'esprit se heurterait à un mur. La réalité l'atteindrait du dehors comme une chose qu'un choc ébranle, en ébranlant son équilibre. L'esprit devrait subir l'explosion des phénomènes, il n'y aurait rien à comprendre.

Comprendre, en effet, c'est circuler dans une lumière où l'esprit est comblé par une Présence qui le délivre de toute entrave, en le rendant capable d'un élan purement gratuit. Il ne se demande plus alors, comment est-ce fait ou à quoi cela peut-il servir : il se repose dans la contemplation de quelque chose qui a une valeur absolue et qu'il ne peut qu'aimer, avec le désir de se perdre en elle. Aussi bien, culture est-ce synonyme de gratuité.

Sans doute, Bergson n'est jamais parvenu à une entière clarté sur toutes les implications de son système, et son langage a prêté à mainte confusion. Nul doute, pourtant, que ce fût, là, la direction de sa pensée. L'esprit ne peut s'épanouir que dans la liberté. Il ne peut, ni ne doit rien subir. Les phénomènes ne l'atteignent pas comme un rayon de lumière impressionne une plaque sensible ou comme les sons font vibrer notre tympan, mais comme des mots nous transmettent une pensée, si la nôtre s'ouvre pour l'accueillir.

La puissance d'invention qu'il attribue à la durée, dès son premier ouvrage, n'est qu'une manière confuse de réserver l'initiative de l'Esprit dont le nôtre est disciple. Il y a, en d'autres termes, dans la nature, un aspect intérieur qui sollicite notre recueillement. L'univers tient en réserve une confidence inépuisable, qui, comme toute confidence, ne s'accomplit que dans un échange d'amour. Ce dernier mot marque bien que, pour ne rien subir, il faut se donner tout entier. Si l'esprit a le droit de n'être point traité en chose, si l'on ne peut nous asséner la vérité à coups de maillet ou nous imposer l'amour à coups de bâton, ce n'est pas pour que nous ayons licence de nous livrer, sans obstacle, à toutes nos fantaisies, mais pour satisfaire à une exigence qui ne peut être accomplie que par le don où mûrit notre liberté, dans une conquête qui constitue toute la valeur de notre personnalité.

Mais il semble que personne ne la conçoive selon sa véritable nature. On ne voit pas qu'elle est un devoir autant qu'un droit, un droit parce qu'elle est un devoir, le devoir humain par excellence, constitué par une exigence tout intérieure, dont aucune contrainte extérieure ne peut, par elle-même, assurer l'accomplissement, puisque c'est dans notre plus intime solitude qu'elle s'affirme et se réalise.

On l'envisage comme une facilité, en vertu de laquelle chacun fait ce qui lui plaît, aussi longtemps que le gendarme n'est pas autorisé à intervenir, et non comme l'ordre de l'amour qui ne peut souffrir qu'on lui impose un bien plus cher que la vie. On la revendique comme un privilège dont on entend jouir et non comme la condition d'un altruisme qui communique, à toute action, la valeur d'un choix et la dignité d'un don. Ne rien subir, assurément, mais pour donner tout, en se donnant en tout et à tout.

Nous parlons très justement, en face d'un homme supérieur, des dons qu'il a et qui font notre admiration. Dès qu'il s'en prévaut cependant, dès que sa vanité s'en empare, il nous déçoit et perd son prestige. Nous sentons confusément qu'il usurpe, qu'il tarit la source qui jaillissait en lui, nais qui ne venait pas de lui : ses dons s'extériorisent, dès qu'il prétend les posséder, en les traitant en choses, comme des richesses qui lui confèrent un privilège. Il peut demeurer un grand virtuose : il n'exprime plus que lui-même et le vide de son jeu nous est d'autant plus sensible que l'expression en est plus somptueuse. " Quand je vous écoute, écrivait le marquis de Custine à Chopin, il me semble toujours que je suis seul avec vous, et peut-être avec mieux que vous encore."

Là réside, en effet, le secret du génie : qu'il nous délivre de soi et de nous, en nous mettant en contact avec mieux que lui-même. Mais là gît aussi le secret de la liberté. Elle consiste, précisément à nous livrer tout entiers à ce " meilleur que nous-même " qui demeure en nous : c'est-à-dire, en somme, à être libre de soi.

Qui sommes-nous, qui est ce moi que nous avons toujours à la bouche ? Il nous échappe, il se dissout, dès que nous tentons de le saisir. Mais qu'une grande oeuvre d'art diffuse en nous son lumineux silence, et voici que, dans le mystère où elle baigne, nous retrouvons notre âme. En l'élan paisible qui nous tient suspendus dans une muette contemplation, nous reconquérons notre intimité.

Nous sommes de nouveau intérieurs à nous-même, quand nous le sommes à ce " mieux que nous-même ". Tous nos dons s'épanouissent dès que notre être est en état de don, et notre personnalité prend son essor de cet altruisme solitaire et caché. La liberté est un échange d'amour dans le cœur à cœur virginal où s'ébauche l'expérience de Dieu.

Bergson l'a magnifiquement pressenti, en recueillant humblement, dans Les deux sources, la réponse des grands mystiques. Il percevait, dans la transparence des saints, le terme ineffable vers lequel son intuition était secrètement aimantée, le fondement vivant et personnel de la liberté qu'il décelait, naguère, comme le ferment de L'Evolution Créatrice.

Et il a voulu rendre témoignage à ce mieux que nous-même, sans lequel il nous est impossible de nous trouver, hors duquel notre liberté n'est plus que l'absurde prétention d'un moi informe, esclave de soi et de tout.

Mais pour qui se donne à lui, tout l'horizon est ouvert : chaque action acquiert l'ampleur illimitée de l'amour et chaque objet est revêtu de la valeur infinie du terme divin auquel il est ordonné.

Une discipline consentie abolit toute contrainte : la loi cède à l'exigence intérieure qui dessine la trajectoire d'un libre élan vers le bien.

Et comme Ruth, la Moabite, devenue l'épouse de Booz, retournait aux champs, où naguère elle peinait en esclave, pour des moissons toutes pareilles, mais que son amour, désormais, liait en gerbes de tendresse, en remplissant chaque geste du don de soi : ainsi la volonté, offerte à la Présence intime qui l'affranchit de soi, dans l'acte le plus humble, découvre un univers où sa liberté se déploie tout entière.

C'est dans cette révolution tout intérieure que réside le seul espoir de l'humanité. Toutes les institutions n'ont de valeur que dans la mesure où elles favorisent la rencontre silencieuse avec le même bien, seul vraiment commun à tous pour être intérieur à chacun, seul capable de fonder la paix, pour requérir de chacun le don sans limites qui rend son âme universelle en lui ouvrant le trésor que toute possession dissiperait, source unique, enfin, de liberté, pour constituer notre autonomie en la démission totale du pur élan d'amour où elle se conquiert et s'accomplit.

Un grand mystique, a résumé cet itinéraire, au terme duquel l'humanité, si elle le veut, trouvera infailliblement son unité, dans ce mot qu'il a scellé de son sang : " Beaucoup s'en vont en pèlerinage, mais c'est autour du temple qu'ils processionnent : pour moi, je vais en pèlerinage vers l'ami qui demeure en moi." (El Hallaj - cf. Massignon)

Notes très anciennes de M. M...

 

A l'entrée de l'église,

il y a de l'eau bénite,

l'eau qui lave et désaltère,

l'eau qui chante dans l'ode du poète,

et aussi l'eau qui purifie le cœur et qui fait naître l'âme à la vie de l'esprit.

Sans renaître d'eau et d'esprit, personne ne peut entrer au Royaume des cieux.

A l'entrée du chœur, l'huile se consume dans une paisible adoration et dans l'arche mystérieuse, repose le pain qui est devenu le pain de vie.

C'est ainsi que la matière, à différents degrés, porte l'Esprit, et ce n'est pas l'Esprit qui s'abîme dans la matière, mais c'est la matière qui se transfigure, qui s'offre, qui reçoit l'Esprit, qui le représente, et qui le donne.

La matière porte l'Esprit. La matière est investie de la grâce elle est pleine de la Présence de Dieu, elle le donne.

L'univers a trois dimensions d'être : la première tombe sous les sens, la seconde est accessible à l'esprit qui nous conduit jusqu'au seuil de la troisième où seule la foi a ses entrées.

Et cette structure de l'univers, cette triple dimension de l'être, nous révèle aussi sa vocation. La distance infinie des corps aux esprits, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.

La vocation de l'univers est donc de représenter Dieu, et c'est aussi la vocation de l'homme.

            KANT l'avait pressenti lorsqu'il disait : " Agis de telle manière que la maxime de ton action puisse devenir une loi universelle, c'est-à-dire à l'échelle de l'univers, agis de manière à laisser rayonner en toi l'universel qui est à chacun et qui est à tous, et qui est d'autant plus à tous qu'il est plus parfaitement possédé par chacun ".

La vocation de l'homme, comme la vocation de l'univers, est d'exprimer Dieu.

Une discussion menace de dégénérer en dispute et soudain un des interlocuteurs se ravise, se recueille et il songe que la vérité est une personne, et qu'il ne doit pas triompher lui, mais elle. Elle qu'il faut donner dans son rayonnement d'amour. Il baisse le ton, il laisse son partenaire épuiser les vaines raisons que lui suggère son amour-propre, il laisse paraître le visage d'amour et alors, devient celui qui les domine tous - devant celui devant lequel on peut s'humilier sans péril, la vérité naît, et la paix s'établit.

La Vérité est une personne et c'est en se démettant devant elle, en lui laissant toute la place, en laissant rayonner à travers soi, dans le silence de son âme qu'on établit le règne de Dieu parmi les hommes.

Vocation des peuples, car il n'y a pas de différence, il n'y a pas deux morales, et la fin dernière des nations est la même que la fin dernière des individus. On voit pour finir, que les nations comme les individus, sont tout entières consacrées au règne de Dieu - toute leur activité trouve son expression suprême dans le règne de Jésus.

Il n'y a pas de différence, car comme dit saint Paul : " Désormais il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme, car vous n’êtes tous qu’un seul être dans le Christ Jésus " Gal 3/28 ; il n'y a pas deux morales, une pour les peuples et une pour les individus, il n'y a pas deux morales, une pour les clercs et l'autre pour les laïcs, car c'est à tous qu'il a été dit : " Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ". Mt 5/48

Dieu n'est pas le Dieu des moines plus qu'il n'est le Dieu des laïcs. II est le Dieu de tous - II est le Père de tous.

Il est l'amour qui s'incline vers tous et qui requiert par conséquent l'amour de tous - l'amour total, jusqu'à la dernière fibre de l'être. " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes tes forces, de tout ton esprit et de tout ton cœur " - II n'y a pas de différence quant au don. Tous doivent se donner totalement, avec tout ce qu'il ont, et avec tout ce qu'ils sont - Et tous sont consacrés à Dieu, sont consacrés au sacerdoce royal de Jésus au jour de leur Baptême.

Et c'est ainsi, en ce jour, que tous font une profession qui se renouvelle toutes les fois qu'ils reçoivent un sacrement ou qu'ils accomplissent un acte de charité.

Tous sont consacrés, tous sont frères, puisque tous sont revêtus de la vie de Jésus-Christ qui est essentiellement prêtre par tout son être, puisqu'il est le médiateur qui unit les hommes à Dieu - et dans la mesure où les âmes vivent du Christ, elles vivent aussi du sacerdoce de Jésus, elles sont prêtres : avec Jésus elles doivent rendre témoignage à Dieu, elles doivent être médiatrices entre le Père et ses enfants.

Sans doute, les uns donnent les sacrements, et les autres les reçoivent, mais ils le reçoivent pour devenir à leur tout de vivants sacrements, pour être prêtres à leur tour, incorporés au sacerdoce royal de Jésus.

Il n'y a pas deux morales, il n'y a pas deux perfections, il n'y a pas deux mesures dans l'Amour, et c'est pourquoi si l'on distingue dans la société chrétienne des Etats et si l'on dit particulièrement que l'état religieux est un état de perfectionnement, on l'entend uniquement dans l'ordre des fins - car il est impossible que les uns soient tenus à aimer Dieu davantage que les autres, et que les autres puissent se contenter d'un minimum : être ces pauvres laïques qui feront leur salut en s'attachant à la robe des moines.

II n'en est pas ainsi, le salut est un mariage d'amour avec Dieu, et toute âme doit consentir à ce mariage d'Amour et se donner à Dieu, dans un acte libre - avec ce qu'elle peut - avec tout ce qu'elle fait et avec tout ce qu'elle sert.

Tous se doivent à Dieu, totalement, tous doivent rendre témoignage à Dieu, tous sont prêtres, tous sont consacrés, tous sont appelés à la perfection qui est justement la perfection de l'amour.

Et c'est cela la vocation universelle de tous les hommes. Ils doivent exprimer Dieu dans leur vie, et pour exprimer Dieu dans leur vie, il faut qu'ils s'offrent, qu'ils soient entièrement disponibles, que devant Dieu, leur vie s'exhale dans la prière, et comme Saul terrassé sur la route de Damas : " Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?"

C'est quand une âme est dans cet état, que son être est ouvert, disponible à la volonté de Dieu, c'est à ce moment là qu'elle a répondu à la vocation universelle de l'homme qui est d'exprimer toute sa vie : la Royauté de Dieu.

Et sans doute, comme la vie est un mouvement et comme elle est en progrès, on n’a jamais fini, on ne s'est jamais donné jusqu'au fond, on peut toujours faire mieux et on peut toujours davantage.

Il n'en reste pas moins que la vocation de l'homme et par conséquent, d'une manière éminente, la vocation essentielle de tout chrétien, le Christianisme ne voulant qu'accomplir en nous la plénitude même de la vie, est d'être ouvert, d'être disponible.

 

" Seigneur que voulez-vous que je fasse ? "

" Voici la servante du Seigneur ".

" Qu'il me soit fait selon votre Parole ".

 

Mais cette vocation universelle demande, justement, à s'insérer dans la vie en coïncidant avec l'activité que notre vocation particulière nous assigne, d'une manière spéciale. La vocation générale à laquelle nous sommes tous appelés de manifester Dieu, de l'exprimer dans notre vie, se réalise pour chacun de nous dans la vocation particulière que les attraits, qui sont en nous, combinés avec les circonstances dans lesquelles nous vivons, nous déterminent de la part de Dieu.

Et pour connaître cette vocation, nous n’avons justement qu'à nous rendre toujours plus dociles à cette vocation générale, qui est : la vocation de sainteté qui est un appel à la perfection de l'Amour.

Toute âme qui est parfaitement ouverte - entièrement donnée - qui s'abandonne aux mains de Dieu sans parti pris, finira bien par connaître quelle est la voie particulière dans laquelle Dieu veut qu'elle s'engage : pour réaliser plus parfaitement cette vocation universelle qui est d'exprimer dans sa vie : la Royauté de Dieu.

Et une fois cette vocation particulière connue, une fois qu'elle a été choisie, une fois que nous sommes engagés dans cette voie qui nous paraît être notre voie, de nouveau la loi essentielle de son accomplissement est toujours de foncière disponibilité.

Car il y a, évidemment, différentes manières d'élever des enfants, d'organiser une maison ou de pétrir la glaise ; et pour connaître justement comment dans telle ou telle circonstance particulière, Dieu veut que nous opérions, il faut encore et de nouveau, nous remettre dans sa main et abandonner dans sa main les petites rames de notre activité propre, tendre la voile de notre abandon et de notre confiance au souffle de l'Esprit, pour qu'il nous conduise au rivage selon sa volonté. Car c'est là l'essentiel et c'est la voie que Jésus nous a sans cesse tracée.

Il est plus important pour nous de nous abandonner aux mains de Dieu, que d'opérer selon notre propre clarté.

Il ne s'agit pas tellement pour nous de faire que de nous laisser faire et de nous laisser porter par l'Amour qui vit en nous, qui nous est sans cesse présent, et qui est le milieu dans lequel notre vie se développe. Nous laisser faire, plus que faire par nous-même, et nous laisser porter par l'Amour qui sait ce qui nous est bon.

Dieu est notre Père, et lui seul connaît l'univers dans lequel nous sommes plongés, cet univers des âmes, cet univers des corps, si grand, si mystérieux que nous ne pouvons le connaître.

Comment pourrions-nous, nous qui devons, chacun pour notre part, réaliser ce plan que la Sagesse de Dieu poursuit, comment pourrions-nous insérer à coup sûr notre action dans cette immensité, à moins d'y être portés par Dieu ?

II s'agit donc, avant toute chose, pour nous, de nous remettre entre ses mains, de nous démettre entre ses mains. Il s'agit enfin de consentir à cette suprême démission qui, en nous remettant totalement aux mains de Dieu, en nous soumettant parfaitement à l'action de son Esprit, nous fasse réaliser aussi, au moment opportun, sa très sainte volonté.

Il n'y a pas pour nous d'autres moyens de réaliser notre vocation humaine et chrétienne que d'obéir - que de tendre l'oreille et notre cœur à la voix qui nous enseigne au-dedans.

C'est ainsi qu'à travers toutes les voies où nous sommes engagés, nous pourrons exprimer dans l'action, la Royauté de Dieu sur nous, comme l'univers devient sacramentel par le Verbe de vie - comme l'eau devient l'eau baptismale - comme le pain devient le pain de vie - c'est toute la vie qui devient sacramentelle : lorsqu'elle a été transformée par le feu de l'Esprit. Et tous les gestes de l'homme portent la vie du Verbe fait chair, car leur source, pour nous, c'est le Christ Jésus, celui que l'on appelle dans l'Evangile : l'ouvrier.

Il est l'ouvrier, et c'est dans ce travail très humble, destiné à assurer le pain matériel, c'est dans ce travail très humble, qu'il fait passer la plénitude de la divinité.

Et c'est par ce travail de l'ouvrier qu'il rachète le monde. Ainsi, il n'y a pas de voie privilégiée ; toutes les voies sont ouvertes au divin - tous les métiers sont beaux, toutes les mains sont consacrées, toutes les âmes sont prêtres, et par conséquent toutes ont à accomplir le sacerdoce de Jésus, et à changer le pain en son Corps, et le vin en son Sang. Je veux dire à faire pénétrer dans toute la vie sa Présence, sa lumière, son action, son Amour.

Et telle est notre vocation, qu'il faut que nous fassions Christ-Roi, il faut que nous fassions naître Dieu.

Une petite fille se promenait un jour avec sa mère dans un petit pays, tout plein de lumière et de paix ; et l'enfant, poète, comme le sont souvent les enfants, sentant pénétrer en elle tous les effluves de la terre, enivrée de toute cette clarté et de toute cette joie, se retourne soudain vers sa mère, et, se blottissant contre son cœur, lui dit cette parole ineffable : " Maman, tu es née de mon coeur. Maman tu es née de mon cœur."

Elle avait senti dans toute cette joie de vivre, dans ce don merveilleux, dans toute cette lumière qui l'enveloppait, comme le rayonnement de cette tendresse maternelle, à laquelle elle devait sa vie - et se retournant vers elle, faisant de cette joie un cri d'amour vers sa mère, elle lui disait : Tu es née de mon cœur.

Eh bien ! Ce mot de la petite fille nous trace, en quelque manière, notre vocation. C'est en étant sensible aux harmonies des choses, c'est en laissant déferler sur nous toute la lumière divine, c'est en prêtant l'oreille à la voix mystérieuse qui nous enseigne au-dedans, que nous connaîtrons aussi le destin de l'univers, et que nous pourrons réaliser notre vocation qui est de faire naître Dieu. Non pas seulement comme il est dit dans la Liturgie de Noël : PS 2/7 " Le Seigneur m'a dit : aujourd'hui, tu es mon Fils, tu es mon Fils car je t'ai engendré aujourd’hui. Heb.1/5 -5/5 mais : " Qui est ma mère et qui sont mes frères ?"

Tous ceux qui accomplissent la Parole de Dieu et la mettent en pratique : " ceux-là sont ma mère et mes frères et mes sœurs ". Mt 12/48 Et il ne s'agit pas d'autre chose.

Nous savons très bien que notre moi, que le " moi " des autres nous est assimilable, et que seul le rayonnement de l'Universel peut nous rassembler dans la paix et nous établir sur l'Amour.

Et maintenant, c'est l'heure et, plus que jamais, il nous faut devenir conscients des profondeurs de la vie et des exigences sacrées de notre vocation d'homme et de chrétien - il ne s'agit pas d'autre chose : il faut faire naître Dieu.

Tout ce monde organisé avec tant de perfection, tout ce monde ivre de vitesse qui nous rend capables de nous transporter d'une extrémité de la terre à l'autre : mais pourquoi, si nous n'avons rien à dire ? Si nous n'avons rien à donner, si l'Amour n'est plus le lien vivant qui rassemble tous les hommes dans l'unité d'un seul être mystique, pour y porter Dieu, comme leur Père ?

C'est l'orientation essentielle qu'il importe maintenant de retrouver. Si vous voulez établir la paix sur la terre, il ne faut pas que nous restions au niveau de l'homme, car jamais l'homme ne cédera à l'homme : puisqu'ils sont essentiellement égaux. Il faut que nous cédions à Dieu, et qu'en devenant les serviteurs de Dieu, nous devenions les serviteurs les uns des autres.

Je sais que ce programme formidable qui est notre vocation : rendre témoignage à Dieu - être prêtre de Jésus pour transformer l'univers en sa vie, faire naître Dieu dans le monde - je sais que cette vocation nous dépasse infiniment et que son seul énoncé nous fait trembler de crainte. Et c'est pourquoi il faut nous réfugier dans la source, rester sans cesse en contact avec le Dieu vivant que nous portons dans nos cœurs, et réaliser à la lettre la parabole de Jésus : " II faut prier sans cesse et ne jamais cesser."

Prier, non pas des lèvres, prier non pas en formules, mais prier en sa vie, dans une vie qui se donne, dans une vie surtout : toute pleine d'humilité à l'égard de nos frères, afin que dans ces Eucharisties que sont les autres, nous puissions à chaque seconde, recevoir la vie dans le Cœur de Jésus.

Il faut enfin, et le mystère de l'Epiphanie dans la lumière duquel la Liturgie nous maintient en ces jours, c'est dans le mystère de l'Epiphanie qui fait ressusciter en nous le mystère de Noël : le mystère de l'Enfant-Jésus enfin nous convie à cette démission et nous rappelle le précepte du Maître : " Si vous ne devenez comme ces petits enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royaume." Mt 18/3

Il nous faut devenir de tout petits enfants devant lui, de tout petits enfants pour lui, et nous blottir sans cesse dans son Cœur, pour qu'il nous porte, pour qu'il nous forme, pour qu'il fasse éclater sa vie en nous, et que ce ne soit plus nous qui vivions, mais lui, car c'est cela la grande démission. Que " je " ne sois plus, mais qu'il soit en moi, que ce ne soit plus moi qui sois, mais lui en moi, et qu'il puisse dire " moi " par mes lèvres, et qu'il puisse dire " moi " par ma vie !

Mais pour que cette identité soit consommée, pour que ce mariage d'Amour soit scellé, il faut sans cesse que j'adhère à sa Présence, que je me réfugie dans son Cœur, que je me tourne vers lui, comme un tout petit enfant qui n'en peut plus, mais qui sait qu'en prenant la main de son père, et qui sait qu'en demeurant blotti dans le cœur de sa mère : il est dans la lumière, il est dans la sécurité, il est dans la paix.

C'est pourquoi, pour finir, il faut que toute notre vie se passe avec une immense confiance et un total abandon : dans ce cri que Jésus a fait jaillir de nos cœurs : " Notre Père."

Il suffit, il n'y a pas besoin d'autre chose, et si nous n'avons pas le temps de prier beaucoup et de prier longuement, nous pouvons sans cesse faire monter vers lui ce cri de l'enfant qui s'abandonne, qui se démet, qui se remet : " Notre Père qui êtes aux Cieux ". Ou plus simplement encore, puisqu'il faut bien aller jusque là : Papa et Maman.

Homélie prononçée à Lausanne, le 2ème dimanche de Carême (26 février 1956?) (Mt 17,1-9)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

                Dans un roman très émouvant que vous connaissez peut-être, François Mauriac (le titre de ce roman est : Ce qui était perdu), François Mauriac, dans ce roman, nous présente une femme malade, atteinte d'un cancer incurable, dont le mari frivole, volage, mondain, ne cesse d'ailleurs de la tromper, tout en lui présentant un visage courtois et bienveillant. Il ne lui manque jamais de respect, en apparence. Il s'évade régulièrement dans ses plaisirs, il crée des alibis, il raconte mille histoires qui justifient ses absences, mais la femme n'est pas dupe, elle sait parfaitement bien quel est le personnage qui lui fait face.

                Comme elle est absolument incroyante, que son mal empire, que sa souffrance s'exaspère, elle décide d'en finir avec la vie. Cependant elle veut tenter une suprême épreuve : elle demande à son mari de rester avec elle le prochain week-end. Il se fait tirer l'oreille, il prétend que, il a mille bonnes raisons urgentes de s'absenter et puis, tout d'un coup, il sent que la question est sérieuse. Alors, il se décide, à contrecœur, à rester.

Le week-end arrivé, il commence au chevet de sa femme une lecture qui le passionne et qui, elle, l'endort. Quand il la voit endormie, il se dit : " Bon, c'est bien, elle n'a plus besoin de moi." Et il s'en va. La femme entend la porte se fermer. Elle se tue. Elle a compris que cet homme n'était qu'une façade, que toute cette courtoisie, toute cette politesse, toute cette mise en scène recouvraient simplement un cœur absent, égoïste, enfermé en soi et sans communication avec le sien.

C'est devant la mort de sa femme et, après, et sous l'influence d’une mère qui finalement a compris tout le drame, qui le reprend dans sa tendresse, comme un tout-petit, c'est alors qu'il commence à comprendre, qu'il s'ouvre aux vraies valeurs et que son visage exprime autre chose que ce personnage menteur, absent, qui se camoufle pour aller uniquement suivre les inspirations de son égoïsme.

L'évangile d'aujourd'hui, cet évangile de la Transfiguration, nous pose précisément cette question introduite par cette parabole fournie par le roman de Mauriac. Sommes-nous une façade ?

Est-ce que notre visage exprime autre chose qu'un perpétuel camouflage derrière lequel nous déguisons ce que nous sommes ? Est-ce que nous n'apportons pas dix-neuf fois sur cent aux autres ce mensonge vivant d'un visage qui s'accommode pour faire croire qu'il y a une présence, une bonté, une générosité, un dévouement, une amitié ou un amour ? Et, au fond, il n'y a rien, il n'y a rien que, un formidable égoïsme biologique et animal qui suit sa propre pente et qui s'arrange simplement pour conserver jusqu'à un certain point les formes nécessaires.

Nous sommes du moins tentés de prononcer contre les autres ou contre nous-mêmes un tel réquisitoire, qui est d'ailleurs parfaitement inutile car, justement, ce que l'Évangile d'aujourd'hui nous propose, ce qu'il nous révèle dans cette Transfiguration de Jésus, c'est cette puissance prodigieuse et magnifique d'un corps humain qui peut devenir le visage de l'éternelle lumière.

Car il n'y a pas de doute que le Christ était ce qu'il apparaissait sur la montagne de la Transfiguration ( Mt. 17, 1-8 ) Si les apôtres qui l'accompagnent, ses trois amis, Pierre, Jacques et Jean, s'ils sont éblouis devant cette splendeur, ce n'est pas que, elle fût absente au jour le jour de la vie de notre Seigneur, mais les yeux des apôtres, comme plus tard ceux des disciples d'Emmaüs, ne pouvaient pas percevoir ce rayonnement parce que, il n'y avait pas en eux assez de transparence, assez de pureté, assez d'amour, assez de générosité pour entrer dans ce domaine de la pure lumière et de l'éternel amour.

Le jour de la Transfiguration, pour un instant, comme ce fut le cas lors de la confession de Césarée pour Pierre, pour un instant, le jour de la Transfiguration, leurs yeux s'ouvrent, pour un instant, ils entrent dans ce secret merveilleux d'une chair divinisée, d'un visage qui porte la splendeur de la vie éternelle et ils en sont tellement émerveillés que Pierre veut à toute force demeurer sur ce sommet. Il ne demande pas autre chose. Il a découvert enfin toutes ses raisons de vivre. Il veut construire trois tentes, une pour le Christ, une pour Élie, une pour Moïse, afin que cette joie ne se tarisse plus, qu'elle demeure à jamais et que la vie soit ce perpétuel enchantement dans la découverte de la face divine.

Il reste que la chair du Christ était toute pénétrée de cette lumière. Il reste que le visage de notre Seigneur portait en lui toute la clarté de Dieu. Il reste donc que le corps humain est capable de cette formidable assomption, que le corps humain peut être transfiguré et qu'il a, lui aussi, un message de lumière à communiquer.

Et d'ailleurs, comment la lumière de l'âme, la lumière de l'esprit, la lumière intérieure, comment ce chant du silence qui monte des profondeurs de notre être, comment pourrait-il se faire jour si ce n'est à travers notre visage, à travers notre corps ? Notre corps a une vocation spirituelle, il a une vocation divine. Notre corps est le premier évangile, car c'est à travers l'expression de notre visage, à travers notre ouverture, à travers notre bienveillance et notre sourire que doit passer le témoignage de la Présence divine.

Et si nous avons mille raisons d'accuser notre biologie, de reconnaître que nous sommes moches quatre-vingt-dix-neuf fois pour cent, si nous avons toute raison de penser que notre vie tourne en rond, qu'elle ne mène à rien, qu'elle n'a rien accompli de ce que contenaient les promesses de notre jeunesse, voici que l'Évangile de la Transfiguration déplace merveilleusement toutes les valeurs en nous apprenant que, en nous existe ce même soleil intérieur qui est la gloire de Jésus-Christ.

C'est le même Dieu, ce Dieu que Pascal appelle le Dieu de Jésus-Christ, c'est ce même Dieu qui est en nous la vie de notre vie. Ce n'est donc pas nous-mêmes que nous avons à exprimer, mais lui et, bien sûr que si nous retournons à notre petite histoire, si c'est nous que nous cherchons à révéler et à communiquer, cette confidence tournera court, elle sera sans intérêt pour personne. Ce qui est passionnant dans un être humain, c'est qu'il peut et qu'il est appelé à révéler Dieu. Il y a en nous une beauté secrète, une beauté merveilleuse, une beauté inépuisable.

Quand nous entendons le matin le merle qui roule dans un jeu d'eau la perle de son chant, nous avons l'impression que le monde commence, qu'il est tout neuf, qu'il y a là une source intarissable, que, pour le merle tout au moins, la vie aura toujours sa nouveauté. Et c'est là un symbole, et c'est là une parabole, et c'est là une invitation qui nous est adressée: en nous, à plus forte raison, il y a une infinie, une éternelle, une inépuisable nouveauté : ce chant de Dieu que nous avons à devenir, cette lumière de Dieu que nous avons à communiquer, qui doit devenir l'expression, le rayonnement et le sourire de notre visage, qui doit devenir le rythme, et l'harmonie, et la mélodie, et la danse de notre corps tout entier.

Le Christ n'est pas venu seulement sauver notre âme. D'ailleurs, qu'est-ce que cela voudrait dire ? Le Christ est venu révéler à l'homme qui il était, il est venu accomplir l'homme dans toute sa grandeur, dans toute sa dignité, dans toute sa beauté et c'est pourquoi une des plus belles prières de la liturgie, qui fait magnifiquement écho au mystère de la Transfiguration, c'est :   " O Dieu, qui avez créé l'homme dans une admirable dignité et qui l'avez plus magnifiquement encore restauré..."

C'est cela : nous sommes appelés à la grandeur, à la joie, à la jeunesse, à la dignité, à la beauté, au rayonnement de Dieu, à la transfiguration de tout l'être dans la communication de la divine clarté.

Et c'est donc ce dont nous devons nous souvenir aujourd'hui. Bien sûr que, si nous nous, si nous nous laissons aller à exprimer ce que nous sommes, ce sera mortellement ennuyeux pour nous, et davantage encore pour les autres, mais, heureusement, nous portons en nous ce trésor de la vie éternelle, nous portons en nous la réalité de cette Présence infinie qui est le Dieu vivant. Et ce à quoi nous sommes invités, aujourd'hui et à tous les instants de notre vie, c'est d'exprimer Dieu, c'est de laisser monter à notre visage cette indicible clarté, c'est de laisser fuser dans notre cœur ce cantique de l'éternel amour, c'est de porter, partout où nous allons, le rayonnement de cette grâce, de cette joie et de cette tendresse qui est Dieu même.

Nous voulons donc entendre dans cet appel d'aujourd'hui la manifestation la plus actuelle de ce grand " oui " dont parle saint Paul lorsqu'il nous dit qu'en Jésus il n'y a pas de oui et non. En Jésus, il n’y a que le " oui " ( 2 Co. 1, 19 )

Oublions tous nos " non ", toute notre négativité, toute notre lourdeur, toute notre fatigue, toute notre usure, toutes nos limites, toutes les limites des autres ! Qu'importe tout cela puisque Dieu est en nous, puisque Dieu est vivant, puisqu'il nous a confié son chant, sa grâce et sa beauté, puisque aujourd'hui nous devons entrer dans la nuée de la Transfiguration afin d'en ressortir revêtus de Dieu et portant sur notre visage la joie de son amour et le sourire de son éternelle bonté.

Au Caire, le 5 juin 1962, à Ste Marie de la Paix.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, malgré un léger bruit de fond...

 

La plus grande difficulté pour l'être humain est de trancher son cordon ombilical, de sortir vraiment du sein de la mère, de toutes les mères. La genitrix, la mère absorbante est devenue un type littéraire et psychologique. Il est fréquemment réciproque d'ailleurs. La mère veut posséder son fils. Le fils colle à sa mère et on trouve un jour de l'arsenic dans le repas du petit-fils dont la seule existence consacre le triomphe de la femme rivale qui lui a volé son fils.         

 

Au-delà de la mère physique, la genitrix, c'est l'espèce. S'il est vrai que chaque spermatozoïde, chaque ovule tient un univers en suspens où notre grandeur pourrait s'affirmer, la plupart des individus en subissent le vertige et se laissent mener aveuglément par le même élan qui fait pulluler, dans l'arbre de vie, les végétaux et les animaux. L'évolution, dont nous devions prendre la relève, l'évolution reste non humaine et deviendra aisément inhumaine. Othello tue Desdémone, Othello tue Desdémone qui croit avoir échappé à sa possession, comme des femmes tuent leur amant pour la même raison.                

 

            La genitrix, c'est aussi la société, le milieu familial, professionnel, politique, où l'homme trouve la première image de lui-même et où il cherche à faire reconnaître sa valeur. Esclave de son ambition, Lady Macbeth parvient au trône par l'assassinat, comme les tortionnaires inventent des supplices, comme les plastiqueurs font tout sauter pour imposer des structures avec lesquelles ils sont passionnément identifiés et par lesquelles ils se laissent inconsciemment porter.  

                La genitrix, c'est encore l'inconscient infantile qui nous englue dans notre première enfance, l'inconscient collectif du groupe, des classes, des peuples, des coutumes, des cultures et des religions, l'inconscient archétypique, on peut dire aussi engrammatique, où les phénomènes naturels se traduisent partout dans les mêmes mythes, dans les mêmes images motrices qui ont sur nous infiniment plus d'empire que les idées.

La génitrix, c'est plus profondément encore, le chaos primitif, que l'univers n'a peut-être jamais été, mais qui existe en nous, qui existe en nous, en effet, comme l'appétit d'un tout informe où s'exprime notre capacité de tout devenir dans la haine de toute forme particulière, éprouvée comme une limite, dans une volonté furieuse de tout détruire, voire de tout bafouer ou de tout inverser que l'on perçoit à certains moments, entre autres chez Lautréamont, André Gide, Montherlant, André Breton pour ne citer que les exemples littéraires avec le résultat souvent, que le non-conformisme engendre un nouveau conformisme, l'émancipation, une nouvelle mancipation, c’est à dire une nouvelle servitude.

La génitrix, enfin, c'est notre unicité réflexe, notre unicité qui se donne en spectacle à elle-même, notre unicité rivée à soi, alors qu'elle résulte d'une sélection où nous ne sommes pour rien qui est d'ailleurs très improbable, très improbable, comme disent les mathématiciens, puisque, sur quelques trillions de spermatozoïdes qui auraient pu féconder l'ovule dont nous sommes nés, un seul a été actif et a déterminé notre hérédité physique et psychique en même temps que nos liens avec un moment de l'univers et de l'Histoire.

C'est cette unicité singulière qui est le dernier réduit de la génitrix et auquel nous sommes liés par le cordon ombilical le plus résistant. Aussi bien, notre vie psychique aboutit-elle presque toujours, si elle en est parfois distraite, à un faux dialogue avec ce moi qui est toujours déjà là et dont nous ne sommes aucunement l'origine, un faux dialogue qui est la pire captivité puisque nous y adhérons pratiquement comme au centre de nous-même, comme à l'ultime référence, comme au ressort dernier de toutes nos décisions et de tous nos jugements, dans un narcissisme tour à tour exalté ou désespéré, selon que sa volonté de valoir éprouve le succès ou l'échec, alors qu'il s'agit manifestement d'un moi préfabriqué, d'un moi-résultat que nous ne pouvons ni saisir, ni définir, ni comprendre, ni prévoir et qui, généralement, ne s'améliore pas avec l'âge.

Vers ce moi auquel nous offrons un hommage tautologique de lui-même à lui-même, devant lequel nous paradons et dont nous tentons désespérément de naître, pour le retrouver toujours pareil, vers ce moi, il n'y pas de chemin : nous sommes dedans, il nous envahit.

Le problème d'un chemin vers soi n'a de sens que si un autre moi peut, peut surgir, un autre moi dont nous soyons vraiment l'origine et qui justifie l'emploi du pronom personnel. C'est ici que se situe, dans l'itinéraire que je vis, la seule expérience de Dieu auquel je puisse attacher un sens réel. Si le monde a été créé par Dieu, c'est une question qui, pour moi, sous cette forme vague, n'a pas de sens.

Tant que je ne suis pas, tant que je suis une chose dans un univers que je subis, je ne puis que répéter les mots de la tribu ou les contredire, ce qui revient au même. Le monde, en effet, est finalement aussi opaque que moi-même et je ne peux saisir, comprendre, définir et donner un sens au monde plus qu'à moi-même.

Parler de Dieu dans ces conditions, c'est nécessairement se référer à une idole liée à cet univers dont je suis le produit et donner une pseudo-consécration à toutes mes dépendances qui aboutira vite à une rivalité avec ce, avec ce maître du monde, qui dispose de moi en disposant de tout, d'où la tragique opposition d'un monde nominalement chrétien, et qui ne l'est pas réellement, avec l'athéisme de Marx, qui s'oppose précisément à cette idole.

C'est pourquoi il ne faut se lasser de dire : Dieu ne peut être connu que dans la mesure où je deviens capable de me connaître. C'est exactement la pensée de saint Augustin dans les Soliloques : Noverim Me, Noverim Te, Que je me connaisse et que je te connaisse !

Lanza del Vasto nous offre ici cette grande image : le joyau. Le joyau est le point où s'abolit l'opposition de la matière à la lumière. La matière reçoit, dans le joyau, la matière reçoit la lumière jusqu'à son cœur et cesse de jeter une ombre. Le morceau de charbon que la magie du feu et la longue patience souterraine transforment en diamant, atteint, atteint à la limpidité d'une source et d'une étoile. C'est ainsi seulement que Dieu est vraiment rencontré dans une expérience libératrice quand notre cœur devient toute lumière en lui.

J'ai cité à satiété, à ce propo,s le 26ème chapitre du dixième livre des Confessions de saint Augustin : " Trop tard, je t'ai aimée, trop tard je t'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle. Trop tard je t'ai aimée. Et pourtant, tu étais dedans, mais moi dehors et, sans beauté, je me ruais vers ces beautés qui, sans toi, ne seraient pas. Tu étais toujours avec moi. C'est moi qui n'étais pas avec toi ." Impossible de ne pas sentir ici le passage du dehors au-dedans, l'éclosion et la naissance d'un nouveau moi dans un dialogue de générosité où notre générosité est suscitée, est comblée par une générosité infinie qui est l'espace où notre liberté respire et dans lequel nous demeurons merveilleusement suspendus.

C'est dans cette rencontre, dans ce dialogue de générosité que se noue une réciprocité nuptiale, évoquée par cet aphorisme, aphorisme inépuisable de Coventry Patmore : "All knowledge worthy of the name is nuptial knowledge" -" Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale. "

Vous sentez l’étendue magnifique, de ce propos : -" Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale. ". On ne peut en effet se connaître qu'en devenant vraiment soi-même et on ne peut devenir vraiment soi-même que dans un autre et pour lui. Selon le vieil adage, repris par Claudel : " Connaître, c'est naître. " Se connaître, c'est naître dans un autre et pour lui. Se connaître, c'est se dire dans un autre et pour lui. Alors, vous savez que c'est le sommet de l'amour humain qui se dépasse lui-même et s'ouvre sur un amour illimité qui est proprement infini. C'est le sommet de l'amour humain, précisément, de se dire dans un autre et pour lui, dans une existence qui surgit de la générosité même et où l'être devient tout entier lumière.

C'est dans ce dialogue, dans cette réciprocité nuptiale que l'on naît à soi, à la liberté, à la dignité, à l'immortalité, que l'on devient source, origine, ou créateur et bien commun, ferment de libération pour l'homme et pour l'univers dans une existence d'amour et de pauvreté, dans un monde oblatif où tout devient don, c’est-à-dire dans un monde où l'on passe constamment du donné au don.

Tout ce qui a été donné nous a été imposé. Pour que la réalité devienne nôtre, que nous la puissions assumer et en devenir responsable, pour qu'elle jaillisse de nous comme une réponse du plus intime de nous-même, il faut réaliser ce passage créateur du donné au don.

C'est dans ce monde oblatif, qu’évoque L'offrande lyrique de Tagore, de Tagore c'est dans ce monde oblatif que Dieu est un chemin vers nous comme l'anti-narcisse, l’anti-narcisse, comme l’anti-(.. ?..), comme l'anti-possession qui nous délivre du narcissisme et tranche définitivement le cordon ombilical qui menace constamment de nous asphyxier.

Il s'agit, donc d'une rencontre et non d'une explication. Il s'agit d'un devenir où tout notre être est engagé. Il s'agit, il s’agit de cette promotion à nous-même, de cette libération foncière qui aboutit à une existence de don où tout l'être est ennobli, où l'évolution s'achève dans un univers oblatif. Il y a donc un lien indissoluble entre la rencontre avec nous-même et la rencontre avec Dieu : c'est indissolublement la même rencontre pourvu, justement, qu'il soit question de ce Dieu-là, plus intime à nous-même que nous-même, qui nous ouvre la porte de notre intimité et dans lequel nous nous connaissons comme latéralement, lorsque nous cessons de nous regarder, puisque, pour se voir, il faut cesser de se regarder. Vous pouvez vous habiller de tout l’univers et vous mettre devant votre miroir. C’est zéro, zéro, zéro, tant que, justement, ce moi nouveau n’est pas né, qui assume toute réalité sans rien posséder pour aboutir à cette immense oblation.

J'ai dit souvent dans ce contexte - et je le redisais la semaine dernière - j'ai dit souvent dans ce contexte l'importance du monothéisme trinitaire, qui affirme en effet que Dieu, s'il est unique, n'est pas solitaire. Le cauchemar était précisément de se trouver, selon le langage de la tribu, de se trouver devant l'affirmation d'un Dieu solitaire, car un Dieu solitaire ne peut que gravir autour de lui-même, un Dieu solitaire ne peut que s'admirer, se louer, s'offrir à lui-même l'hommage de lui-même et il ne s'imposera au monde que sous la forme d'une énorme et colossale domination. Il prendra les traits de tous les despotismes et il apparaîtra finalement comme l'ennemi numéro un de la liberté, comme un rouleau compresseur sous lequel le monde est broyé.

Une divinité solitaire est une divinité impensable puisque elle se repaîtrait d'elle-même et que sa perfection n'aurait plus aucune espèce d'analogie avec celle dont nous pouvons rêver ou plutôt avec celle qui est pour nous le test, le test de la grandeur. Car nous ne reconnaissons la grandeur, là où l'être cesse de se regarder et de se repaître de lui-même et où il devient un immense espace où toute réalité est accueillie pour être promue à cette existence de don.

Le monothéisme trinitaire affirme, à l'encontre, que la divinité est Amour, que la vie divine est une circulation d'amour, que la vie divine est emportée éternellement par une pluralité relative, où il y a juste ce qu'il faut de distinction pour fonder une désappropriation totale. La divinité n'a prise sur son être qu'en le communiquant. La divinité ne se connaît que dans une éternelle naissance, que dans un regard vers l'Autre, dans une génération spirituelle, dans une fécondité d’amour infinie et toujours nouvelle et c'est sous cet aspect, comme je l’ai dit des milliers de fois, c’est sous cet aspect que saint François est devenu lui-même, que, il a rencontré précisément la divinité sous les traits de la Pauvreté.

Toute cette immense histoire, cette immense épopée de la Pauvreté que ne cessera d'éclairer l’histoire dans le Petit Pauvre d'Assise, toute cette Pauvreté est, justement, la découverte unique, faite avec une passion totale et magnifique, une passion libérée où tout l'être est comblé, la découverte d'une divinité qui ne peut plus être une limite, à l'égard de laquelle nous ne pouvons plus éprouver aucune dépendance juridique, qui nous appelle parce que, elle est absolument incapable de toute possession, à devenir ce qu'elle est, c'est-à-dire amour, générosité, dépouillement et don.

Vous vous rappelez comment Claudel en a eu l'intuition, qui était au point de départ de son itinéraire, lorsqu'il découvre précisément le Jour de Noël ce qu'il appellera ou plutôt ce qui s'impose à lui comme " l'enfance éternelle et l'innocence déchirante de Dieu. "

Tout le langage est empoisonné, tout le langage religieux est empoisonné par ces concepts juridiques de possession où Dieu apparaît comme un despote à l'échelle infinie qui se repaît de lui-même et laisse tomber sur nous quelques miettes, au prix d'un jugement effroyable où nous courons tous les risques et lui aucun.

Dans l'intuition de saint François, au contraire, qui est initiée au Cœur de l'Evangile, la divinité est libératrice. On ne la rencontre que dans une expérience libératrice. On ne la perçoit qu'en devenant soi, qu'en naissant à ce moi nouveau qui est un moi universel. Et on la reconnaît précisément à cela - c'est le test unique, unique, unique... c'est que, en face d'elle, on est libre... libre de soi, libre de tout parce qu'on ne colle plus à rien, parce qu'on devient, en se donnant soi-même, l'offrande de tout. C'est un autre Dieu, c’est un autre univers, c'est un autre homme. C'est cet univers qui est défini et pressenti par Bachelard dans ce mot magnifique : " Au commencement est la relation ", un monde justement où la catégorie essentielle est la relation, ce rapport à l'autre, ce regard vers l'autre, cette sortie de soi, cette naissance à soi dans un autre et pour lui.

Tout ce que l'on connaît, on le connaît par l'homme. Il n'y a rien qu'on puisse connaître qui ne relève d'une manière ou d'une autre d'une expérience humaine. Chacun peut faire parler de Dieu, attribuer à Dieu des paroles définitives et prétendre interpréter le cours de l'Histoire, en nouer le commencement et la fin et en parcourir tout l'intervalle en prétendant nous servir des renseignements issus de l'éternel et qui doivent lier à jamais notre intelligence et notre volonté.

Mais nous savons que il n'y a d'autre expérience qu'une expérience humaine, qui passe par l'homme, que l'homme, d'une certaine façon, devient et que le test unique d'une expérience de Dieu, c'est, précisément, qu'elle soit toujours immédiatement libératrice et qu'on se trouve toujours à travers elle devant ce visage toujours redécouvert au plus intime de soi, jamais connu, mais toujours adorablement reconnu.

C'est là le chemin vers soi et, encore une fois, c'est un seul et même moment, celui où on le rencontre, lui, l'AUTRE majuscule et où l'on se rencontre, en rencontrant d'ailleurs tout l'univers, cet univers qui commence d'exister alors, qui prend un tout autre visage, parce que c'est un univers qu'on renonce à posséder, à mettre dans sa poche et à exploiter : c'est un univers à travers lequel on dialogue, c’est un univers où l’on se confirme dans sa liberté, c’est un univers que l'on crée avec l'éternel Amour, puisque cet éternel amour ne peut se révéler, ne peut-être présent dans l'Histoire si nous ne fermons pas l'anneau d'or, l’anneau d’or des fiançailles éternelles.

Ce qui importe, en tous cas, ce soir, c'est de souligner l'importance du dialogue qui est ici, comme en tout amour, la condition d'un échange où l'unité respire. Dès qu'il n'y a plus de dialogue, j’entends de dialogue existentiel, de dialogue où tout l'être est engagé, dès qu'on cesse de s'échanger dans la lumière, il n'y a plus d'unité, il n'y a plus d'amour possible et c'est essentiellement vrai dans ce rapport avec nous-même qui est identiquement un rapport avec le Dieu intérieur à nous-même et qui est la clef de notre intimité, puisque des êtres humains peuvent, à la rigueur, se donner le change en remplissant le vide par des gestes ou par des mots, en se référant à des rubriques sociales, mais comment se tromper soi-même dans ses rapports avec l'Esprit ?

Dieu n'a pas de dehors et, si nous ne sommes pas dedans au sens augustinien, il nous sera absolument impossible de l'atteindre et nous n'aurons plus à faire qu'à l'idole.

C'est ce qui paraît justement si capital dans la liturgie, dans cette Cène du matin ou du soir, dans cette Sainte Cène qui veut rassembler toute l'humanité, toute l'Histoire et tout l'univers à la table d'un seul et même Amour. C'est ce qui me parait si magnifique et si inépuisable, cette occasion magnifique d'écouter et de devenir un espace et de se perdre silencieusement dans la Présence infinie car, si le dialogue ne se renouvelle pas, s'il ne se poursuit pas, si il n'est pas l'unique ligne de visée, si on ne s'efforce pas de le renouer à chaque instant, c'est le vieux moi qui ressurgit, le moi préfabriqué, le moi qui nous asphyxie, le moi qui est le cordon ombilical le plus résistant qui nous rive à toutes nos servitudes.

C'est le silence, ce silence plein de voix qui porte la vie, c’est ce silence qui est la respiration de l'homme et du monde et qui est aussi, d'une certaine manière, dans notre histoire, le berceau de Dieu. Chaque goutte de silence, a dit Palmer, un grand poète anglais, chaque goutte de silence est la chance d'un fruit mûr... Chaque goutte de silence est la chance d’un fruit mûr.

Mais ce fruit, ce n'est pas moins que le monde, l'homme et Dieu car tout se défait, tout se dé-crée, dès qu'on quitte le dialogue créateur et libérateur et c'est pourquoi si souvent, lorsque les hommes parlent de création, c'est de dé-création en réalité qu'ils parlent, d'un univers qui se défait, mais non pas d'un univers qui se crée.

Car le monde est en gestation. L'évolution n'a rien accompli jusqu'ici de définitif, puisque, elle n'a de sens que si elle reçoit le sceau de l'amour. Qu'on le conçoive comme on veut, comme on peut, si tout est chose, si tout est objet, si tout est en dehors, si tout est produit, si tout est subi, que nous importe l'Histoire où nous sommes nous-même victimes d'une fatalité ?

C'est aujourd'hui que le monde commence, c'est avec chacun de nous que l'Histoire s'accomplit, c'est à partir de chacun que l'on émerge du chaos primitif, si la réalité prend son sens et ne peut prendre son sens que dans l'offrande et dans, et dans l'amour.

Notre présence est donc absolument requise, à chaque instant, et notre présence est appelée à devenir, elle aussi, un présent, un cadeau. C'est le seul présent authentique : un cadeau, un don, une offrande. Et c'est là, finalement, la seule action, la seule action, celle d'une présence ouverte, celle d'une présence offerte, celle d'une présence transparente comme le joyau dont parle Lanza del Vasto, celle d'une présence où tout est lumière parce que il n'y a plus d'adhérence au moi préfabriqué, parce que tout est relation à cet Autre en qui nous devenons nous-même, parce que l'existence elle-même a pris figure de don.

Il s'agit donc de prendre congé du langage habituel et, comme le disait Péguy, il faut commencer à désapprendre pour apprendre enfin, pour poser les problèmes dans leur juste équilibre, pour devenir nous-même le problème, puisqu'il n'y a d'autres problèmes que ceux que nous devenons, comme il n'y a d'autres solutions que celles dans lesquelles nous mûrissons.

Et voilà, je pense, le, le chemin vers nous-même, brièvement évoqué, mais qui est, bien sûr, la découverte héroïque qui doit éclore de toute une vie, puisque il ne s'agit pas moins que de transmuter toutes les valeurs, de transfigurer tout le réel et de révéler l'être dans sa puissance de don puisque, pour nous comme pour Dieu, comme pour toute réalité, être, c'est aimer.

Homelie donnée à Notre Dame des Anges, à Beyrouth, le 27 février 1972.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte (malgré un début, un peu, difficile):

 

Une petite fille qui avait entendu parler de la grandeur de Dieu, de sa toute puissance et de son bonheur, invulnérable, pensant qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait et que rien ne pouvait jamais l'atteindre, cette petite fille se disait : " Mais ce n'est pas juste que ce soit toujours le même qui dispose de tels privilèges. Il faut que ce soit chacun son tour ! " Et cette petite fille, ingénument, attendait son tour d'être Dieu.

Cette réflexion d'un enfant est extrêmement éclairante : elle rejoint au fond à sa manière la réflexion de Nietzsche : " S'il y avait des dieux, comment supporterais-je, comment supporterai-je de n'être pas dieu ? "

En effet, si Dieu apparaît comme une toute puissance éternelle qui nous surplombe, qui nous domine, qui nous écrase, qui nous menace, qui nous limite, pourquoi Dieu est-il Dieu plutôt que moi-même ? Pourquoi suis-je dans cette condition de créature et de dépendant qui m’humilie et me limite ? Pourquoi suis-je doué d'intelligence seulement pour reconnaître la souveraineté d'un Dieu qui est Dieu sans l'avoir aucunement mérité ?

            Il y a, au fond de la révolte humaine contre Dieu, il y a, justement, cette impossibilité d'accepter une grandeur éternelle qui n'est aucunement méritée et il y a, d’autre part, comme je le disais hier, une volonté farouche d'affirmer la grandeur de l'homme. Comment concilier cette grandeur de l'homme avec cette super grandeur dont nous dépendons et qui peut nous écraser ? Et c'est là - nous l'avons entrevu déjà - toute la nouveauté de l'Evangile de nous délivrer de ce Dieu, de nous révéler, de Dieu, un visage inconnu et merveilleux, qui est en même temps la révélation de notre propre grandeur et de de notre propre misère.

 

            En effet, le joyeux, le joyau de l'Evangile, la source et l'origine de tout, la Bonne Nouvelle par excellence, ce qui fonde la Nouvelle Alliance, ce qui nous délivre de la Loi, ce qui nous arrache à toute servitude, c'est la confidence que Jésus nous fait, parce qu'il la vit, la confidence qu'il nous fait de la Trinité divine.

Rien n'est plus bouleversant, rien n'est plus magnifique, rien n'est plus libérateur que cette révélation de la Trinité divine qui revient à ceci, le plus brièvement possible, qui revient à nous dire que Dieu n'a prise sur son être qu'en le communiquant, que Dieu n'est pas un capitalisme infini, que Dieu n'est pas un propriétaire à une échelle incommensurable, que Dieu est celui qui donne tout parce qu'il se donne éternellement, parce que sa vie intime est une absolue et éternelle communion d'amour, parce que, loin de se regarder lui-même et de se repaître de lui-même, et de s'admirer et de se louer, toute sa vie n'est qu'un regard vers l'Autre, ce regard qui est le Père qui n'est, justement, qu'une relation vivante au Fils, un élan éternel vers lui, ce regard en retour qui est le Fils qui … ?... éternel au Père, et cette respiration d'amour qui répond à l'amour du Père et du Fils qui est le Saint-Esprit.

Rien ne peut nous éclairer davantage, nous émouvoir plus profondément que cette révélation de la pauvreté infinie qui est Dieu. Justement qui est Dieu, non pas comme une puissance repliée sur elle-même, qui jouit d'elle-même, qui crée partout des dépendances et des servitudes.

Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien, parce qu'il donne tout. Dieu est Dieu parce qu'il ne se possède pas lui-même, parce qu'il n'a aucun contact avec soi qu’à travers ce regard vers l'Autre, parce qu'il est tout amour, parce qu'il est infinie et absolue charité. C'est pourquoi il est saint. Il est saint d'une sainteté incomparable parce qu'il n'y a de sainteté que dans le dépouillement, dans la transparence et dans la virginité de l'amour.

Et cette confidence merveilleuse, que saint François a méditée si profondément, dont il a vécu dans la jubilation et dans l'émerveillement, lui qui a chanté la pauvreté, la pauvreté infinie, la pauvreté qui est Dieu, la pauvreté selon l'Esprit, la pauvreté qui n'est que l'autre aspect de l'amour.

Cette pauvreté, c'est justement la révélation de notre grandeur. Ce Nietzsche qui revendique la grandeur humaine, cette petite fille qui attend son tour d'être Dieu et nous-même qui voulons que notre vie ait un sens, nous-même qui n'acceptons pas que l'on viole notre conscience, nous-même qui revendiquons l'autonomie de notre esprit, nous-même qui opposons notre inviolabilité aux incursions des autres, nous ne savons pas où situer cette grandeur.

Nous avons, de la grandeur, comme les Pharaons, une vision pyramidale : le pharaon tout en haut, tout en haut... et puis, en bas, une poussière, de peuple écrasé par lui et prosterné devant lui. La grandeur pour nous, spontanément, c'est de regarder spontanément de haut en bas ; la grandeur, c'est de dominer, c'est de surplomber ; la grandeur, c'est d'avoir une cour qui nous admire et qui nous donne raison.Trinite, depouillement, fiancailles éternelles

Et voilà que, tout à coup, Jésus, en nous révélant la Trinité, nous révèle une grandeur qui est la grandeur du don : le plus grand, c'est celui qui se donne le plus généreusement et le plus totalement, parce que la grandeur de l'esprit, c'est l'amour ; parce que la grandeur, ce n'est pas de se replier sur soi pour se repaître de soi, mais c'est regarder l'autre pour se donner à l'autre ; parce que la grandeur, c'est de ne pas être infatué de soi-même, mais d'être transparent à la lumière, en un mot, d'être libre, libre de soi-même.    

C'est cela que Jésus nous apprend. C'est cela qu'il nous révèle. Il nous introduit dans une liberté authentique parce qu'il nous révèle un Dieu qui est libre de soi, qui ne colle pas à soi, qui n'adhère pas à soi, qui n'est que ce dépouillement infini, qui n'est que cette puissance de se vider de soi-même pour se donner tout entier à l'Autre selon l'intuition admirable de Rimbaud qui écrivait dans sa Lettre à un voyant : " Je est un autre "... " Je est un autre ".

La situation est telle, en effet, que nous ne saurions pas réaliser notre propre grandeur, si nous n'avions pas, en Jésus, la révélation de cette grandeur divine, de cette grandeur d'amour, de cette grandeur virginale où la lumière circule sans jamais rencontrer d'obstacle, parce qu'il y a en Dieu nulle possession et nulle adhérence à soi.

L'homme se déchire en voulant être grand. Il se déchire parce que, pour se grandir. Il écrase les autres qui visent de leur côté, pour se défendre, à l'écraser à leur tour et, dans ce refus universel de se donner, la guerre est permanente.

Et voilà que Jésus nous délivre de ce cauchemar d'un Dieu solitaire, qui se regarde, qui s'admire, qui s'enivre de lui-même, pour nous introduire dans l'intimité d'un Dieu qui ne se regarde jamais, parce que son regard est toujours, éternellement et infiniment, une relation à l'Autre : du Père au Fils, du Fils au Père, dans l'embrassement du Saint-Esprit.

Tout est changé, précisément, dans cette immense lumière, tout est changé. Tous nos problèmes s'éclairent, toutes nos ambitions se purifient et peuvent enfin s'accomplir puisque notre grandeur, celle à laquelle Jésus nous appelle, c'est la grandeur même de Dieu qui est une grandeur de dépouillement, de don et d'amour.

Si Dieu est cela, si Dieu est cette communion d'amour, si Dieu est ce dépouillement diaphane et translucide, la création ne peut signifier alors qu'une communication de cette liberté infinie. Ce que Dieu veut, c'est justement cela, non pas créer une création, si l'on peut dire, non pas créer un monde, assujetti à une volonté arbitraire, mais communiquer cette liberté infinie, communiquer ce pouvoir de se donner tout entier, susciter des êtres semblables à lui, qui ne subissent pas leur vie, mais qui la donnent.

La liberté apparaît ainsi, comme elle est en Dieu, la clé même de son mystère. Elle apparaît comme la vocation essentielle de l'univers. Toute créature est appelée à se donner et les créatures intelligentes ont à communiquer précisément à tout l'univers ce mouvement de retour vers l'éternel amour, en se libérant d'abord d'elles-mêmes. L'homme et l'ange, enfin toute créature intelligente, ici ou dans d'autres planètes, toute créature intelligente a cette mission, magnifique, de libérer la création, de faire qu'aucune créature ne soit esclave, ne se subisse elle-même, mais qu'elle devienne, comme le voulait saint François, une note d'amour dans le Cantique du Soleil.

Si le sens de la création est cela, on comprend cette parole étrange et magnifique d'un auteur du Moyen-Age, qui peut être saint Thomas d'Aquin, disant : " Dieu a fait de chaque créature son Dieu. " Voilà qui enflamme notre amour, dit cet auteur : c'est l'humilité de Dieu qui appelle chaque créature son Dieu, il s'agit des anges ou des hommes, et qui passe, comme dans la parabole de l'Evangile, qui passe derrière ses serviteurs vigilants pour les servir.

On comprend dès lors que la création est une histoire à deux. C'est une histoire d'amour que Dieu ne peut pas réaliser, tout seul, sans contradiction, parce que, justement, ce qu'il veut, c'est une création libre qui se tienne devant lui, comme l'épouse devant l'époux.

« Je vous ai fiancés, dit saint Paul, à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » (2 Cor. 11,2 ) Alors on peut comprendre que Dieu puisse échouer. On comprend puisque la liberté, une liberté divine, est donnée à toute créature. On comprend que la créature puisse se refuser et que Dieu ne puisse rien faire d'autre que de persévérer dans son amour jusqu'à la mort de la Croix. Car Dieu ne veut pas une création esclave. Qu'en ferait-il ? Elle serait la négation de ce qu'il est. Il veut une création libre, qui réponde à son amour en fermant l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

Jésus nous a introduits dans ce mystère adorable. Jésus nous a délivrés de ce dieu-propriétaire, tel que nous sommes tentés de l'imaginer, de ce dieu-limite, de ce dieu-menace et il nous introduit dans la candeur de la lumière éternelle, dans cette innocence déchirante de Dieu, dans cette éternelle enfance qui apparut à Claudel, le jour de sa conversion.

Ah ! Si on savait que Dieu est ce Dieu-là ! Si on entrait dans ce dépouillement merveilleux, si on reconnaissait cette pauvreté éternelle, si on respirait cette liberté absolue, comme on aimerait, comme on aimerait Dieu et comme on aimerait, comme on aimerait la création, comme on travaillerait de toutes ses forces à la libérer, à la couronner de grâce, à l'achever dans une offrande d'amour !

Mais enfin, pourquoi Jésus nous introduit-il dans ce mystère essentiel et adorable ? Comment le fait-il ? Pourquoi est-ce là le cœur de l'Evangile ? C'est parce que c'est le centre même de la vie de Jésus. C'est parce que Jésus est enraciné dans la Trinité. C'est parce que Jésus porte en lui ce dépouillement infini, infini, indépassable, car ce qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur quand elle éclôt, quand elle est formée dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, c'est justement cela, c’est la personnalité du Verbe, cette personnalité qui n'est qu'une relation subsistante et éternelle au Père, qui n'est qu'un élan vers le Père, qui n'est qu'une preuve infinie d'amour vers le Père. C'est cela qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur dès le premier instant de son existence dans le sein de Marie, c'est-à-dire que c'est précisément le dépouillement subsistant de Dieu qui creuse cette humanité, qui la délivre de toutes ses limites, qui en fait une ouverture infinie sur toute la création et d'abord sur Dieu, dans la subsistance même du Verbe éternel.

L'humanité de Jésus est prise dans la vague qui jette éternellement le Fils dans le sein du Père et c'est pourquoi l'humanité de notre Seigneur est l'humanité la plus libre qui fut jamais. C'est pourquoi cette humanité universelle, ouverte sur tout l'univers, capable de récapituler toute l'histoire, de rassembler tous les hommes qui furent et qui seront jamais, de nous rendre tous contemporains, les morts et les vivants parce que son humanité qui subsiste, qui a ses racines, qui a son moi, qui a sa polarité unique dans le Verbe de Dieu, parce que son humanité, justement, veut être intérieure à chacun de nous. Rien ne limite le don de lui-même. Il n'y a pas de frontières entre lui et nous. Il peut nous vivre chacun plus intimement qu'une mère peut vivre l'enfant qu'elle porte dans son sein.

En Jésus, la création atteint sa plénitude et son sommet. En Jésus, la création atteint sa perfection et fait un nouveau départ parce que, justement, c'est une liberté qui est dans la volonté de Dieu de communiquer à toute créature en faisant de chacune d'elles son Dieu, cette liberté, elle est communiquée en personne à l'humanité sainte de notre Seigneur.

Il est donc bien vrai que le secret essentiel de l'Evangile, que le mystère le plus adorable, celui qui nous fait vivre en nous révélant nous-même à nous-même, c'est le mystère très saint de la Trinité éternelle.

Voyez quelle merveille ! Nous peinons, nous nous essoufflons à rejoindre notre moi. Nous nous posons mille fois cette question : " Qui suis-je ? " Et il n'y a pas de réponse. Nous butons contre des murs opaques. Nous nous heurtons sans cesse à du préfabriqué. Nous n'arrivons jamais à réaliser notre ambition de grandeur.

Et voilà que, tout d'un coup, nous apprenons que " être soi ", c'est être une relation à l'autre, que il y a un " je " et " tu " sans lequel il n'y a pas de dialogue, sans lequel on périt dans un monologue désertique.

          Une immense lumière se lève en nous aux approches du Dieu vivant dans cette confidence merveilleuse que Jésus-Christ nous fait de la vie divine. Enfin, nous pouvons nous joindre nous-même, enfin nous pouvons réaliser tout notre appétit de grandeur, enfin, nous pouvons exister dans la joie d'une liberté sans frontière si nous entrons dans le rythme, dans le mouvement, dans le secret de la Trinité bénie où s'accomplit la première béatitude : «  Bienheureux les pauvres selon l'esprit. »

           Ah ! Il faut que nous gardions de cette rencontre avec le secret essentiel de Dieu, qui est aussi notre secret le plus profond, que nous gardions cette joie d'une découverte inépuisable, car toutes les portes de la vie s'ouvrent devant nous, du fait, précisément, que la grandeur divine nous soit communiquée, comme en témoigne Jésus au Lavement des pieds.

Le voilà agenouillé devant nous, pour nous introduire dans le secret de Dieu et dans le nôtre en nous donnant la preuve, par ce geste bouleversant, en nous donnant la preuve que la suprême grandeur est dans la suprême humilité, que la suprême grandeur est dans cette possibilité de se donner totalement. Ce qui fait que Dieu ne s'abaisse pas, en étant à genoux devant nous, parce que l'amour, finalement, est toujours agenouillé devant ceux qu'il aime, parce que l'amour veut être un espace infini où la liberté respire.