-- De janvier à mars 2011

Voeux de Nouvel An, à Lausanne, le dimanche 30 décembre 1962.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Le grand mystique Angelus Silesius, un prêtre du 17ème siècle, écrit dans ses quatrains célèbres ce mot, admirable : " Si je pouvais recevoir de Dieu autant que Christ, il m'y ferait parvenir à l'instant même. " Ce grand mystique veut dire que tout dépend de la réceptivité.

C'est-à-dire que Dieu est comme un poste émetteur, en éternelle émission de lumière et d'amour, c'est-à-dire que, du côté de Dieu, tout est accompli, tout est donné, parce qu'éternellement Dieu se communique. Toutes les prières sont déjà exaucées, toutes les grâces sont accordées, toutes les révélations faites, il n'y a rien en Dieu qui puisse être ajouté au don éternel qu'il est. C'est notre réceptivité qui limite l'effusion de sa lumière et de son amour, c'est parce que nous sommes un poste récepteur mal accordé et grouil­lant de parasites que nous recevons mal le don infini et inépuisable de Dieu.

Ceci est d'une importance capitale, parce que rien ne peut mieux nous faire comprendre le cours de l'histoire que ce fait que, du côté de Dieu, tout est donné, que du côté de Dieu, tout est accompli dans un amour éternel, et que, si les événements ne sont pas heureux, si il y a des catastrophes, cela ne vient pas de Dieu mais du fait que notre réceptivité est limitée, que nos postes récepteurs sont mal accordés.

Et c'est pourquoi, en cette fin d'année, où nous allons remercier Dieu de ses bienfaits, nous ne devons pas oublier que nous avons presque réguliè­rement repoussé le bienfait essentiel que Dieu ne cesse de nous offrir et qui est lui-même.

Car c'est cela le commencement et la fin, c'est ça le sens même de la Création, et de toute notre existence, c'est que Dieu veut nous introduire dans son intimité et faire de sa vie la nôtre, en donnant par conséquent à la nôtre une dimension infinie et une portée éternelle.

Quand nous parlons des bienfaits de Dieu, il est bien rare que nous songions à ce bienfait capital, essentiel, le seul après tout digne de Dieu et digne de nous, qui est cette communion d'amitié, qui est cette effusion en nous de la vie divine, pour que Dieu et nous formions vraiment une unité indissociable et éternelle.

Nous pensons plutôt à la santé, nous pensons à des avantages de situation, nous pensons aux catastrophes qui nous ont été épargnées, et très souvent nous rendons grâces de ce que nous avons échappé à des malheurs qui ont atteint les autres, sans penser que les autres sont aussi, et autant que nous-mêmes, aimés de Dieu.

C'est que justement si le cours de l'histoire n'est pas toujours heureux, et il s'en faut de beaucoup, si nous assistons à une suite de catastrophes naturelles, qui ont de quoi nous jeter dans l'épouvante, qui dévastent des régions entières, si nous sommes témoins des maladies infectieuses qui s'insinuent dans notre organisme et qui atteignent la vie des êtres qui nous sont les plus chers, il nous est impossible de nous réconcilier avec le sentiment certain que nous avons de la bonté de Dieu sans nous rappeler que, du côté de Dieu, le don est parfait, la communication ininter­rompue, et que, si le monde n'est pas ordonné, s'il est dans l'attente, s'ilest, comme dit saint Paul, dans les douleurs de l'enfantement, cela tient justement à ce que la réceptivité de la créature raisonnable, que ce soit nous ou d'autres créatures dans l'Univers dont nous faisons partie, cela vient de ce que la créature raisonnable limite, se ferme et se refuse à l'éternel appel de l'Amour de Dieu.

Et c'est pourquoi le Dieu vivant, le Dieu Amour, est éternellement un Dieu crucifié, comme Pascal l'a si magnifiquement compris lorsqu'il a écrit dans Le mystère de Jésus : " Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps là."

Nous n'oublierons donc pas, au moment de chanter le Te Deum, de faire à l'égard de Dieu un acte de confiance et d'amour en lui demandant pardon de n'avoir pas reçu de lui le bienfait essentiel qui est lui-même. Car il est clair que, si nous avions reçu ce bienfait essentiel, toute l'histoire du monde serait essentiellement modifiée.

Il y a, il y a ce soir à coup sûr, il y a des hommes qui ont froid, il y a des hommes qui sont menacés de mort parce qu'ils n'ont pas d'abri, il y a des êtres qui ont faim, il y a des êtres qui gémissent dans la solitude d'une prison, il y a des êtres qui sont atteints de débilité mentale et qui sont plus ou moins conscients de leur déchéance, comment tous ces êtres pourraient-ils ce soir rendre grâce ?

Comment pourraient-ils voir le visage de Dieu comme un visage d'amour, si justement rien de tous ces malheurs n'aurait atteint l'humanité, si les hommes avaient reçu le bienfait essentiel qui est Dieu lui-même, car si Dieu habitait nos cœurs, si nous étions en perpétuelle communion d'amour avec lui, si notre vie était un OUI constamment réaffirmé, un OUI d'acceptation et d'amour, nous serions fraternels, fraternels les uns pour les autres, nous ressentirions vraiment comme nôtre la misère de nos frères et nous aurions fait tous les efforts indispensables pour changer la figure de l'histoire.

Il est donc bien vrai que le mal premier, le mal originel, c'est ce refus d'aimer; et c'est de cela que nous allons demander pardon en voyant dans la Croix du Seigneur l'affirmation de cet amour désarmé, délaissé, abandonné, qui est sans défense Puisque si il se propose éternellement, il ne pourra jamais s'imposer.

Rien n'est plus évident, et c'est dans le cœur même de l'Evangile, comme c'est là aussi l'accent le plus émouvant du mystère de Noël, rien n'est plus évident que cette fragilitéde Dieu. Dieu ne fait pas de bruit, Dieu parle, en l'intime de nos cœurs, un langage silencieux, il ne peut pas se faire entendre, si les oreilles de notre cœur sont bouchées, et si nous sommes systématiquement, systématiquement, systématiquement distraits et répandus à la surface de nous-même.

C'est pourquoi nous devons demander les uns pour les autres cette grâce de devenir présent à Dieu, cette grâce de comprendre que notre mission est de le détacher de la Croix et d'en faire en nous-même un Dieu vivant et ressuscité, car la Croix, justement, c'est un appel de l'Amour, c'est le De profundis d'une tendresse qui ne pourra jamais que nous attendre, mais qui est impuissante à forcer le barrage de nos cœurs. Et nous ne pouvons rien nous proposer de plus essentiel pour l'an qui vient que d'entrer plus avant, d'entrer plus authentiquement, plus généreusement dans l'amitié de Dieu qui nous est si généreusement proposée.

Car c'est dans la mesure où nous accepterons ce divin compagnonnage, dans la mesure où nous ferons du Christ l'ami de tous les jours et de tout le jour, que notre vie sera conforme à notre dignité, à notre vocation et au dessein de l'éternel amour, sur nous.

Car que peut l'amour, sinon vouloir se donner ? Encore faut-il ce OUI d'une réponse entièrement spontanée, sans laquelle ne peut se fermer l'an­neau d'or des fiançailles éternelles.

Vous le savez bien d'ailleurs, vous tous qui êtes des parents, vous savez très bien que votre dévouement, même le plus profond, le plus géné­reux, le plus authentique, le plus constant, ne peut pas forcer le cœur de vos enfants. Il y a entre eux et vous un dialogue mystérieux et, quelle que soit votre intimité avec eux, vous ne pouvez pénétrer dans les secrets de leur cœur qu'avec leur consentement. Il en est tout à fait de même de Dieu vis à vis de nous, son Amour n'est jamais en défaut, c'est le nôtre qui peut manquer, et c'est pourquoi nous avons, ce soir, ce soir à demander pardon de tous nos manques d'amour et à supplier le Seigneur de susciter dans nos cœurs une foi si profonde en sa tendresse que nous nous engagions dans l'an nouveau avec le désir de ne jamais rompre avec son amitié.

Car tout est là, la sainteté n'est pas autre chose et la vertu la plus héroïque ne peut pas se situer dans une autre direction que cette fidélité constamment réaffirmée à la tendresse de Dieu. Dieu n'est pas loin de nous, il n'est pas absent de notre vie, nous n'avons pas à le chercher dans les abîmes de la terre ou dans les hauteurs du ciel, comme dit l'Apôtre saint Paul. Pour le trouver, il n'est que de nous recueillir et de lui rendre visite dans l'intimité de notre cœur, selon l'admirable parole de ce grand mystique que j'aime tant à citer, et qui répond si bien à cette méditation de fin et de commencement d'année : " Il y en a qui vont dans les lointains pèlerinages, pèlerinages ils processionnent autour du temple, sans entrer dans le sanctuaire, mais moi je vais en pèlerinage vers l'ami qui demeure en moi. "

En 1962, à Lausanne, homélie donnée à des enfants.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Je voudrais avec votre permission vous raconter ce qui constitue pour moi un des plus beaux souvenirs de mon enfance. Le dimanche, comme vous le faites sans doute en famille, nous allions nous promener, mes parents, mes deux sœurs, mon frère ; et, parfois, mus par une bonne inspiration, mon frère et moi, lorsque le soir commençait à tomber, nous prenions le pas, le pas de course et nous allions faire le souper, nous mettions une nappe sur la table, nous sortions la plus belle vaisselle, nous préparions des fauteuils pour accueillir nos parents et nous leur interdisions absolument de faire le moindre travail, nous les servions, nous relavions, nous relavions la vaisselle et nous étions heureux de leur avoir, de leur avoir donné ce moment de bonheur.

Nous n'étions pas des petits saints, hélas, mais enfin, nous avions tout de même, de temps en temps, ce bon mouvement et, de me le rappeler aujourd'hui, ça constitue pour moi vraiment un des plus beaux souvenirs : ce repos des parents, cette joie, ce sentiment que ils ne sont pas seulement ceux qui se dévouent et qui se fatiguent pour leurs enfants, mais que, de temps en temps, leurs enfants comprennent qu'ils peuvent être fatigués et que ils ont besoin de repos. Je pense que vous pourriez en faire autant et que nous pourrions tous nous rappeler ce mot admirable de l'apôtre saint Paul ou plutôt de Jésus rapporté par l'apôtre saint Paul : Il est plus beau, " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir " (Ac. 20, 35). Ce mot est magnifique. Il est d'une très grande noblesse: " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir."

Vous vous rappelez cette femme pauvre qui me disait : "La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de notre amitié." Rien ne la blessait davantage. C'était pour elle la plus grande douleur de la vie. On lui apportait de temps en temps, oui, quand elle n'en pouvait plus, quand elle et ses enfants allaient mourir de faim, on lui apportait de quoi prolonger sa misère ; mais personne ne s'asseyait auprès de la table pour y demeurer. On sentait que les gens voulaient se carapater, se défiler, s'en aller le plus vite possible parce que, comme elle le disait, " personne n'a besoin de notre amitié ". Et qu'est-ce qu'elle réclamait, cette femme pauvre, cette femme admirable ? Elle réclamait justement le droit d'être généreuse. Elle sentait que toute la grandeur de l'homme, c'est de donner.

Et c'est pourquoi notre Seigneur a dit ce mot magnifique: " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir " ce mot qui, justement, nous exprime et nous révèle toute la joie de Dieu. Quelle est la joie de Dieu ? C'est la joie de donner, c'est la joie de tout donner en se donnant. Et Dieu ne fait jamais autre chose que se donner et, quand il nous demande de donner, c'est comme faisaient mes parents quand ils acceptaient de se mettre à table et de s'asseoir dans les fauteuils que nous avions préparés pour eux. C'était parce que ils avaient de la joie à voir que, de temps en temps, nous étions généreux et que nous étions prêts à nous donner.

Alors, il ne faut jamais oublier que ce qui grandit la vie, ce qui la rend plus belle, ce qui fait vraiment de nous des hommes, c'est non pas d'être des parasites, des parasites qui s'accrochent aux autres uniquement pour recevoir, mais de savoir donner, parce que c'est un geste royal ou plutôt c'est un geste divin.

Vous connaissez, vous avez entendu parler de cette jeune femme qui s'appelle Denise Legris. J'ai ici ce livre où elle raconte sa vie, et vous pouvez voir ici un dessin, un dessin : des fleurs, des fleurs qu'elle a peintes... Et Denise Legris est née sans bras, sans bras et sans jambes. Elle gagne sa vie en peignant, elle ne veut pas qu'on la plaigne, parce que elle est heureuse, finalement. Elle a su trouver le bonheur à travers cette infirmité extraordinaire et, avec une espèce de génie, elle a su tirer parti de son corps mutilé, en apprenant à manger toute seule, en apprenant à se lever, à s'asseoir toute seule, en apprenant à écrire, admirablement, puisqu'elle a écrit elle-même tous ses livres et en apprenant à peindre puisque c'est par-là qu'elle gagne sa vie. Et le dernier mot de son livre, c'est ce mot si émouvant: enthousiasme, enthousiasme...

Cela paraît absolument impossible qu'un être qui ait si peu reçu, qui aurait pu être condamné à vivre dans un asile, puisse vivre libre, s'habiller même avec élégance, et passer sa vie à peindre la beauté pour la joie des autres. Nous voulons donc aujourd'hui nous souvenir que c'est cela, c'est cela l'appel de Dieu. Quand Dieu nous demande quelque chose, c'est pour nous le donner. Tout ce que Dieu nous demande, c'est un don magnifique, parce que finalement Dieu nous demande de devenir ce qu'il est et, comme il ne fait jamais autre chose que de tout donner en se donnant, notre grandeur et notre gloire, c'est d'apprendre, nous aussi, à donner.

Et puisque saint Paul, dont nous venons d'entendre les extraordinaires aventures, est un homme doué, lui aussi, d'une immense générosité et que c'est lui qui nous a rapporté ce mot admirable de Jésus : " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ", nous allons demander, comme l'Église nous y invite ce matin, par l'intercession, c'est-à-dire par la prière de saint Paul, notre ami, nous allons demander à Jésus de nous apprendre à ouvrir les mains pour donner et non pas à les fermer pour recevoir et pour accaparer.

Et si, souvent, au cours de la messe, le prêtre étend les bras et se tourne vers nous, il nous dit:" Dominus vobiscum ", il veut nous donner par-là le Seigneur lui-même. Eh bien ! C'est cela, notre richesse, c'est de porter dans notre cœur cet immense amour qui est Dieu lui-même et de pouvoir ouvrir les bras pour le donner. Alors nous allons redire avec les scouts, avec les scouts comme vous dites, nous allons redire l'admirable prière : " Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à travailler sans chercher le repos, sans attendre d'autre récompense que celle de savoir que je fais votre sainte volonté." Comme c'est beau ! Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux, apprenez-moi à donner, apprenez-moi à ouvrir les bras pour apporter aux autres toute l'immense joie que vous êtes...

A Genève, le 3 février 1963.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Bergson a parlé d'une morale ouverte et d'une morale close, d'une religion ouverte et d'une religion fermée. Ce qui paraît être le caractère le plus évident du Christianisme c'est précisément d'être une religion ouverte.

On commence toujours, on n'est jamais lié par son passé, on est dans un présent éternel, on peut toujours commencer.

Et cela éclate au premier regard lorsque, on songe que si la conception d'un péché originel signifie quelque chose pour le Christianisme, il signifie précisément que, aussi profond que puisse être un refus d'amour, il ne saurait être définitif devant Dieu, puisque Dieu va se substituer à nous, comme une mère qui porte le poids des fautes de son enfant, qui se met à sa place, qui se substitue à lui, qui se substitue à lui, qui le vit et qui va, par son amour, accomplir un formidable rétablissement, au point que la Liturgie pourra chanter « cette heureuse faute », « cette « heureuse faute » qui nous a valu un tel si grand Rédempteur.

Ce que les chrétiens voient dans l'affirmation d'un refus d'amour initial, c'est précisément le visage du Rédempteur, c'est cet avenir prodigieux et formidable qui ouvrira de nouveau toutes les portes de lumière par le don du Christ.

Et lorsque le don du Christ aura été répandu en nous par le baptême, lorsque nous serons passés par la nouvelle naissance, s'il nous arrive de transgresser la pénitence, de demander pénitence nous permettra de rejoindre le centre et dans cette vie, ma vie qui est la nôtre, où il y a des heures de lumière et aussi des heures de ténèbres, le sacrement de pénitence nous permettra de retrouver notre équilibre, de faire un nouveau départ dans la genèse de l'amour.

Et au-delà de la vie, lorsque tout semble consommé, le purgatoire apparaîtra comme une immense espérance, comme la possibilité pour tant d'embryons humains qui n'ont pas pu " mûrir ", de se développer et d'atteindre jusqu'à la pleine lumière. Et le dernier mot ne sera jamais dit, puisque le dernier mot, c'est l'amour et qu'il y a dans l'amour des ressources qu'il nous est interdit de limiter.

Et c'est dans cet esprit, nous semble-t-il, qu'il convient de nous placer aujourd'hui, pour voir comment, en Dieu, rien n'est jamais définitif, nous ne sommes jamais liés par notre passé et il nous est toujours possible de considérer que notre jeunesse est devant nous... tellement devant nous que le martyrologe, le martyrologue lorsque, il énonce les saints du jour, parle de leur naissance : ils ont atteint à la naissance définitive, en passant au-delà du voile, et en entrant dans la plénitude de Dieu.

Rien de plus important pour nous que cette vision d'un recommencement toujours possible, cette certitude que nous ne sommes pas liés par notre passé, que notre jeunesse est devant nous, que nous pouvons faire, à chaque instant, un nouveau départ.

Et cela est d'autant plus nécessaire à considérer, et il faut toujours plus profondément nous en convaincre, que la plupart du temps, lorsque nous nous sentons accablés par notre passé, lorsque, il nous semble que nous avons atteint au vieillissement de l'âme, c'est bien plus notre sentiment d'inutilité qui nous consterne, que le sentiment de contrition et justement, c'est alors que, il nous est demandé de ne pas ressasser, de ne pas rabâcher, de ne pas retomber en nous-mêmes, parce que, il ne s'agit pas de nous, nous pouvons toujours être pour Dieu un espace de lumière et d'amour qui lui permettra de s'exprimer, de se révéler, et de se communiquer.

Et ce sentiment de recommencement, cette certitude d'une jeunesse éternelle, cette conviction que le dernier mot n'est jamais dit, que le bon larron, en une seconde, peut devenir un saint, par un seul regard d'amour vers le Seigneur, comme la pécheresse devient archivierge pour être accueillie par lui, comme la femme adultère est purifiée des pieds à la tête, comme quiconque s'approche de lui, peut devenir un homme nouveau.

Cette certitude s'inscrit admirablement dans le mystère de la Liturgie. Car justement la Liturgie est comme le point d'éclatement de l'éternel et du Nouveau Testament puisque c'est dans ces mots que nous exprimons la consécration à laquelle nous allons participer tout à l'heure : « Ceci est le Sang de la nouvelle et éternelle Alliance », or qui dit : « éternel », dit précisément : inépuisable. [... ?]

La liturgie, la messe, ce prodigieux envoi de la terre vers le ciel, qu'est-ce que cela veut dire, sinon justement de récapituler toute l'histoire de l'univers et de l'humanité, de la situer dans le jour de l'amour et de lui conférer, par-là même, son achèvement.

Il y a dans la Liturgie lorsque, on essaie de la vivre, lorsqu'on s'y engage dans le silence le plus profond de soi-même, il y a une puissance extraordinaire de renouvellement. Vivre la messe qui vous met immédiatement dans un sentiment extraordinaire d'innocence.

Rien que de plus simple que ces éléments du pain et du vin qui sont empruntés à la vie et qui sont appelés à nous communiquer la présence du Seigneur, à nous ouvrir ensemble à cette Visitation qui nous est toujours offerte. Mais rien que le drame lui-même, rien que le développement gestuel et oral, quand il n'est pas [banalisé] shunté, est bien quelque chose de souverainement impressionnant.

C'est un incroyant qui contestait l'existence historique de Jésus, qui s'émouvait devant le déroulement de la Liturgie et qui s'étonnait qu'un prêtre put prononcer, sans en être émerveillé, ces paroles d'une si divine simplicité : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».

Et c'est vrai que rien n'est plus innocent, rien de plus candide, rien n'est plus transparent, rien n'est plus simple, rien n'est plus vital, si justement, nous consentons à le vivre dans le silence le plus profond de nous-mêmes. Et, dès que nous y consentons, c'est toute l'histoire qui se dresse à l'horizon, c'est toute l'évolution de l'univers qui vient frapper à notre seuil et qui nous demande à être assumée.

Justement, parce qu'il s'agit de la nouvelle et éternelle Alliance, personne ne peut être en dehors, personne ne peut être exclu. Et comme l'éternel recueille en son présent toute l'histoire, Il est en mouvement vers l'éternité, c'est-à-dire devant le présent (..... ?) . Nous pouvons regarder et considérer tous les personnages de l'histoire qui nous sont connus par des documents, dont les visages sont inscrits dans notre mémoire, pour lesquels nous pouvons avoir des sentiments de vénération comme exactement Socrate, Socrate, Démocrite ou Platon...

Tous ces personnages de l'histoire, tous les grands découvreurs, les savants comme Archimède, comme Hipparque, comme Ptolémée, tous les savants du Moyen-Age ou de la Renaissance, du 18ème siècle ou du siècle dernier, tous les héros qui ont joué un rôle quelconque dans l'élaboration de nos cultures et de nos civilisations et, d'une manière plus émouvante encore, tous les milliards de milliards d'hommes qui n'ont pas laissé leurs noms inscrits, dont la poussière même a été accueillie par le temps, tous ces êtres peuvent nous devenir présents et tous ceux que nous appelons les morts, peuvent resurgir et les cimetières peuvent être abolis, si nous accomplissons justement ce formidable rassemblement d'amour dans celui que saint Paul nomme le second Adam, et en qui toute la création fait un nouveau départ.

Et c'est cela que nous allons nous appliquer à vivre, si vous le voulez bien, au cours de cette liturgie, en faire le rassemblement de toute l'histoire, de toute l'humanité, de tous ceux qui nous ont précédés, de tous ceux qui coexistent avec nous sur cette planète, de tous les éléments qui s'y sont accomplis avant l'apparition de l'homme, de toute l'évolution végétale et animale, qui succède à la minérale, tout ce qui a pu se passer dans d'autres planètes dans d'autres planètes où il y a sans doute d'autres gens qui peuvent être atteints par notre amour.

Dans cette immense synthèse, que nous allons nous efforcer d'accomplir, puisque la messe signifie rigoureusement cela, nous mettre en équation de lumière et d'amour avec le cœur du Christ qui est universel, que nous ne pouvons pas limiter à nos désirs et à nos besoins, que nous ne pouvons joindre que si nous faisons l'universalité et si nous embrassons avec lui toute l'histoire et tout l'univers.

Et naturellement nous allons revivre dans cette évocation, ceux qui nous sont le plus personnellement reliés, ceux qui nous ont quittés le plus récemment, ceux qui ne cessent de vivre au plus intime de notre pensée et de notre cœur, notre cœur, pour prendre une conscience toujours plus nette que, en Dieu, il n'y a pas de mort. Comme personne n'est exclu de son amour, personne n'est en dehors de sa vie. Et nous voulons nous enfoncer toujours plus avant dans ce mystère d'amour, en pensant que nous le vivons pour eux, que nous le vivons pour les accomplir et pour les achever, comme si notre amour est infirme, il peut être magnifié en devenant une offrande pour les autres et que nous sommes là précisément dans cette intention.

Ce n'est pas pour nous, c'est pour eux. La communion, ce n'est pas un acte singulier, individuel et privé, c'est nécessairement un acte public et universel, un acte cosmique qui concerne tous les chrétiens.

C'est justement pourquoi il est indispensable que nous fassions un silence total sur nous-mêmes, sur nous-mêmes et sur notre passé, sur nous-mêmes et sur nos limites, sur nous-même et sur nos ennuis, sur nous-même et nos infirmités, sur nous-mêmes et nos défaillances.

Qu'importe tout cela finalement, s'il est vrai que nous nous tenons debout dans ce cosmos, illuminé par le Christ qui est confié entre nos mains pour être accompli dans son amour.

Quand nous allons le redire tout à l'heure : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », nous songerons que ce Corps du Christ, c'est tout l'univers, que ce Sang du Christ c'est toute l'histoire, et que c'est dans la mesure justement où nous réalisons le Corps du Christ dans cette immensité, que nous sommes fondés à l'appeler et qu'il répondra infailliblement à notre appel, puisque s'il a voulu nous rassembler dans ce repas où la fraternité divine issue de la paternité divine veut s'exprimer, c'est qu'il nous est impossible de le retrouver, impossible de vibrer authentiquement si nous ne vivons pas l'universelle communion.

C'est le seul sentiment catholique, vous le savez bien, ce n'est pas d'exclure, ce n'est pas d'entretenir un esprit de secte, c'est au contraire de faire tomber tous les murs de séparation afin que tous soient accueillis, que tous reçoivent un Vivant, que tous soient un seul Corps dont Jésus est le chef et la tête.

Si nous arrivons, ne fût-ce qu'une seconde, à vivre cet universel, cette messe constituera un événement que nous n'oublierons pas et inscrira en nous cet appel à l'universel qui est consubstantiel et identique à la vocation du chrétien, plus profondément à la vocation de tout homme vivant qui d'ailleurs trouve infailliblement et nécessairement, s'il est sincère, quel que soit le credo qu'il professe et dans quelque climat qu'il vive, il trouve dans le Christ, précisément la vie de sa vie.

Nous allons donc demander ensemble au Seigneur, qui est la vie de notre vie et la vie de toute vie, qu'il ouvre notre cœur à cet immense dessin et que ce matin, nous devenions vraiment avec lui des créateurs et que ce matin, avec lui, nous nous universalisions, afin qu'il se passe quelque chose d'essentiel dans l'histoire et dans l'univers.

Que tous les hommes, les malades, les captifs, les abandonnés, ceux qui meurent de faim ou de froid, ceux qui gémissent dans leur agonie, ceux qui sont plus désespérés encore dans leur solitude, que tous les vivants, ici ou au-delà du voile, que tous ne fassent qu'un dans cet appel, dans cet espoir, dans cette immense chaîne d'amour qui nous rassemble tous autour de la croix afin de vaincre la mort avec le Christ et de déposer dans tout l'univers ce germe de résurrection qui le doit transfigurer, afin que toute réalité devienne une « Hostie » et que toute la création devienne l'immense ostensoir de l'amour en qui nous avons « l'être, le mouvement et la vie ».

Le samedi 8 février 1964, deuxième Conférence au Cénacle de Paris.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Si vraiment Dieu est le coeur de notre vie intérieure, si nous n'atteignons à nous-même qu'à travers lui, s'il est impossible de nous trouver sans le rencontrer, la même chose de nous rencontrer et de le rencontrer comme en fait foi l'expérience de saint Augustin qui est parfaitement conscient qu'il n'a atteint à lui-même que en découvrant Dieu au plus intime de lui-même - ce Dieu qu'il appelle la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle -. Comment se fait-il que tant d'êtres se donnent pour athées et non seulement tant d'êtres, mais que, il y ait aujourd'hui des états communistes ? Chose unique dans l'histoire : jamais cela ne c'est produit que des états, officiellement, se donnent pour athées.

Si vraiment il est impossible d'atteindre à soi sans joindre Dieu, comment se fait-il que tant d'hommes soient étrangers à Dieu, se posent en adversaires de Dieu, voient en Dieu le grand ennemi, l'obstacle essentiel à la civilisation et à la liberté ? Comment Sartre a-t-il pu écrire, en toute sincérité, je n'en doute pas : Si Dieu existe, l'homme est néant ? C'est que évidemment les mots ont une histoire et le mot Dieu en particulier a une très vieille histoire qui l'entoure d'un contexte extrêmement dangereux.

C'est un mot qui a beaucoup servi, qui a souvent très mal servi, d'ailleurs, à des fins qui n'avaient absolument rien de spirituel. C'est un mot qui a été déprécié par l'usage qu'on en a fait, comme d'ailleurs le serait, comme l'est si souvent l'amour, lorsqu'on parle d'amour.

Dieu est aussi profané que l'est l'amour dont il est si souvent question dans une littérature absolument étrangère à toute expérience authentique de l'amour.

Pour le mot Dieu, pour la conception de Dieu, il est évident que les voies de l'histoire ici étaient inévitables, inévitables : l'humanité ne pouvait pas prendre possession, d'un seul coup, de toutes ces richesses. Puisque elle en est, ou on en est aujourd'hui.

Si la plupart des ressources de l'humanité sont dépensées dans la préparation de la guerre atomique, cela veut dire à quel degré de barbarie nous sommes encore. On ne saurait donc s'étonner que l'humanité ait une peine extrême à dégager la notion de Dieu d'une gangue qui nous paraît intolérable, mais qui devait nécessairement résulter d'une expérience en cours, d'une expérience où le devenir suppose des étapes qu'il est impossible de brûler.

L'humanité a cherché d'abord en Dieu, nous avons vu, une protection contre elle-même et elle en a fait très souvent, au cours de l'histoire, le bouche-trou de toutes ses impuissances et de toutes ses ignorances : quand on ne pouvait plus rien, on disait Dieu. Quand on ne savait plus, on disait Dieu. C'était un bouche-trou qui ne répondait à rien. D'ailleurs, j'aime mieux vous dire qui ne supposait aucune autre expérience, sinon celle de l'ignorance et de l'impuissance.

Sous ce chef, évidemment, on peut arguer, on peut argumenter et voir en effet dans la notion de Dieu - et je n'hésite pas à le faire - une notion condamnée à disparaître à mesure que l'homme devient maître de son champ, qu'il arrive à conquérir toutes les techniques et qu'il atteint une espèce de toute-puissance, car ce n'est pas dans cet ordre que s'effectue l'expérience de Dieu, telle que nous l'avons sommairement parcourue tout à l'heure.

L'expérience de Dieu est autrement profonde et concerne précisément l'avènement en nous de la personne habitée, l'avènement en nous de la liberté puisque, nous l'avons dit, le critère essentiel de la Présence divine, c'est l'intériorité, l'intériorité et la libération. On reconnaît toujours la présence authentique de la valeur absolue, on la reconnaît toujours à ceci qu'on devient intérieur à soi et que on se sent libéré de soi. Mais, jusqu'à ce que on en arrive à cette expérience personnifiante, personnalisante et libératrice, il y a naturellement un long chemin. Et comme l'humanité a d'abord été agglutinée en groupes, elle a pensé collectivement que le, c'est sur le tard que la personnalité s'est fait jour, et encore très, très lentement.

Enfin, nous sommes circonvenus, circonvenus par les limites de notre temps, par les limites de notre continent, par les limites de notre langue, par les limites de notre programme scolaire. Et nous sommes très largement étrangers les uns aux autres et il suffit de faire un voyage en avion avec la rapidité des moyens d'aujourd'hui pour se rendre compte combien l'humanité demeure cloisonnée et comment, en quelques heures de voyage simplement, on précipite dans une autre civilisation, qui n'a aucun contact avec la nôtre.

Car les hommes sont restés très loin de l'humanité. Les hommes sont encore très largement une espèce humaine et non pas une humanité de qualité où la personnalité serait commune où, je veux dire, où la personnalité serait développée chez la plupart au point qu'ils puissent immédiatement communier, communier dans l'universel. Il s'en faut de beaucoup !

Alors on ne peut pas s'étonner que la notion de Dieu ait subi la lente progression de la notion de l'homme. Au fond, c'est la même chose : de même que la rencontre de Dieu et la rencontre de l'homme, c'est un seul et même moment, une seule et même expérience. La notion de l'homme et la notion de Dieu sont au même niveau. Quand l'homme ne pouvait se connaître, quand il était essentiellement grégaire, quand il était fondu avec le groupe comme il l'est encore si souvent, il n'avait pas la possibilité de se donner ou d'acquérir une conception de Dieu supérieure à celle qui s'appliquait à lui.

Il ne faut donc pas s'étonner que, à un certain niveau de l'homme, corresponde un certain niveau de la divinité. Nous ne saurions oublier que Socrate a été condamné sous divers chefs d'accusation mais, entre autres, sous celui-ci qu'il n'honorait pas les dieux de la Cité. Donc, à l'époque la plus glorieuse de l'hellénisme, nous avons encore une conception extraordinairement étroite de la religion : la religion, c'est le palladium de la Cité, la religion, c'est une police indispensable à l'unité de l'Etat et celui qui n'honore pas les dieux de l'état met en danger l'unité de la Cité. Il est un ennemi de la Cité et il peut être mis à mort sous ce chef d'accusation comme Marc Aurèle n'hésitera pas à laisser persécuter les chrétiens, bien qu'il soit lui-même un homme extrêmement scrupuleux et adonné à la contemplation, parce que, il doit, par raison d'état, admettre et imposer le culte de Rome et de l'empereur qui constitue, à son époque, le seul, le seul ciment de cette immense agglomération de peuples divers qui n'ont d'autres liens, précisément, que ce lien pseudo-religieux d'un culte fondé sur l'état et la dignité de Rome et de l'empereur.

Et vous savez bien que, tout au cours des siècles jusqu'à, à la Réforme, jusqu'à l'Edit de Nantes, jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes, jusqu'à la Révolution et encore au-delà, jusque, à la disparition du dernier tsar et encore au-delà jusqu'aujourd'hui, certains états veulent avoir une armature religieuse et prennent des mesures pour imposer cette armature religieuse, en imposant Dieu comme une obligation d'état.

Il est naturel que l'homme non libéré se donne un dieu maître. Il est naturel que on soumette à un dieu pharaonique, une humanité qui est encore esclave. Et cela durera longtemps et c'est justement ce qui fait toute la difficulté, finalement.

Si, il y a des athées, c'est que, ils voient dans la notion de Dieu un héritage d'Ancien Régime qui prétend soumettre l'humanité à un maître, à un maître qui tire, qui tire les fils de l'histoire et auquel nous avons des comptes à rendre.

II est de toute évidence que l'expérience augustinienne, l'expérience exprimée dans le magnifique verset que nous récitions tout à l'heure : " Trop tard je t'ai aimée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t'ai aimée et pourtant tu étais dedans, et moi j'étais dehors et, sans beauté, je me ruais vers ces beautés que tu as faites. Tu étais toujours avec moi, mais moi je n'étais pas avec toi. " Il est évident que ce témoignage augustinien n'a aucune espèce de référence à une dépendance, à une maîtrise, à une domination de la divinité puisqu'au contraire, il témoigne que seule la présence de Dieu nous établit au coeur de notre intimité et la rend inviolable en en étant la caution. Le Dieu de l'expérience mystique est un Dieu qui n'a aucunement un visage de maître. Il a uniquement le visage de notre liberté, comme il est l'espace où elle se répand, comme il est la caution inviolable de notre dignité.

Il est évident que ce Dieu-là, inconnu de la plupart des gens, ce Dieu-là ne ferait pas difficulté. Ce qui constitue l'obstacle, c'est ce Dieu, ce Dieu de la tribu, ce Dieu qui a une figure de monarque suprême, ce Dieu qui tire les fils de l'histoire, ce Dieu dont nous sommes les sujets, ce Dieu devant lequel nous avons à nous anéantir, ce Dieu qui veut être notre juge. Et tous ces attributs, finalement, ne sont que des projections, des projections, des dépendances qui règnent dans la cité humaine. (Cliquer sur "Lire la suite" et repositionner le curseur "son")

 

A mesure que la Cité devient plus complexe, à mesure que la civilisation matérielle et intellectuelle se développe, le pouvoir gagne en extension, en profondeur, en majesté. Et les grandes civilisations se sont constituées autour de puissantes monarchies où le monarque faisait plus ou moins figure de dieu et où le peuple était simplement le repoussoir de sa majesté et devait naturellement illustrer, par sa dépendance, l'étendue du pouvoir souverain.

Quand vous êtes à Karnak devant les monuments égyptiens où vous retrouvez à chaque instant la scène de l'instauration monarchique ou de l'intronisation pharaonique plus exactement, cette scène qui est multipliée à des centaines d'exemplaires, vous avez très nettement l'impression que il s'agit là en effet d'une initiative, ou d'une initiation divine et que le pharaon, conçu comme divinité, ne peut que régner sur la poussière de ses sujets en affirmant sa toute-puissance et le protocole dans lequel on s'adresse à lui agenouillent, en effet, dans la poussière ses sujets qui ne sont rien devant lui.

C'est à l'instar, finalement, de ces monarchies que l'on a dessiné le visage de Dieu dont on a fait un monarque suprême entouré d'une cour qui ne cesse de le louer, comme il revendique d'ailleurs de ses sujets terrestres le tribut de l'adoration, de la louange et de la prière.

Toute cette figuration qui s'est concrétisée dans les livres de l'Ancien Testament, dans l'histoire d'un peuple qui a considéré Dieu comme son souverain, qui l'a quelque peu monopolisé d'ailleurs à cet effet en se croyant le peuple élu, toutes ces représentations sont venues jusqu'à nous. Elles ont passé dans le christianisme et nous n'en sommes pas encore dégagés. Et, il est de toute évidence que de telles conceptions s'accommodent très mal de l'expérience mystique, s'inscrivent très difficilement dans l'expérience mystique qui est elle-même une expérience essentiellement libératrice.

Mais ceci qui explique que toutes les répugnances que peuvent avoir des hommes qui croient que ils sont encore liés à cette conception de Dieu, ces figurations ne peuvent pas gêner une réflexion qui nous vient spontanément, à savoir que la hauteur à laquelle l'homme situe Dieu correspond exactement à la hauteur à laquelle il atteint lui-même.

Nous ne pouvons pas nous étonner que l'humanité en marche se soit donné de Dieu une représentation inadéquate.

Et nous pouvons dire a priori que tout ce qui ne cadre pas avec l'expérience mystique n'est pas de Dieu, non pas par besoin de dominer le détail de ces conceptions, mais nous pouvons le dire avec une certitude absolue : tout ce qui heurte et blesse en nous l'expérience libératrice n'est pas de Dieu. Même si cela se trouve dans les livres sacrés inspirés, révélés tant que vous voudrez parce que il peut y avoir - et il y a inévitablement - dans une révélation historique, c'est-à-dire qui s'adresse à des hommes et qui les saisit à l'étape où ils sont, il y a nécessairement une adaptation qui n'implique aucunement que les limites de l'homme sont les limites de Dieu, qui impliquent simplement que l'homme ne peut pas connaître plus haut qu'il n'est, que l'homme connaît autant qu'il est et que il situe toujours sa découverte au niveau de son propre esprit et, tant que l'homme n'avait pas dépassé ses limites, il entraînait nécessairement Dieu dans ses propres frontières.

Il est donc parfaitement clair que donner à Dieu le visage qui est le nôtre, quand ce visage est d'ailleurs tout imparfait, c'est introduire une erreur radicale dans la présentation de Dieu et il faut bien dire que les survivances très abondantes de l'Ancien Testament dans la religion d'aujourd'hui constituent une objection dont nous comprenons que, pour ceux qui voient tout cela du dehors, dont nous comprenons qu'elles soient insurmontables.

Il y aurait une immense purification à faire de tout le vocabulaire religieux à partir de l'expérience mystique et en tenant compte, bien entendu, de l'immense distance qui sépare les conceptions d'aujourd'hui des conceptions d'il y a, je ne dis pas deux mille ou cinq mille ans, mais il y a seulement cent ans.

On peut dire que le tournant le plus impressionnant de l'histoire, c'est l'an 1900 ou à peu près, là où commencent à se faire jour les conceptions quantiques qui aboutiront bientôt aux grandes découvertes d'Einstein de la relativité. Et qui s'étendront de plus en plus jusque aux grandes aventures dont nous sommes témoins aujourd'hui, dans ce départ que l'homme prend de notre planète vers les espaces encore inconnus. Enfin certain vol cosmonautique nous apparait comme une chose prodigieuse dont il aurait été impossible d'envisager la possibilité, il y a seulement une centaine d'années.

Eh bien, il est évident que parler le langage du premier siècle ou parler le langage antérieur à Jésus-Christ aux hommes d'aujourd'hui, c'est se condamner immédiatement à n'être pas compris et c'est courir immédiatement ou faire courir à Dieu le péril d'apparaître comme un mythe à reléguer au musée des antiquités.

Nous pouvons, en tous cas, et nous devons garder puisque il n'y a d'autre ressource que l'expérience humaine. Toute expérience est une expérience humaine. Tout ce que nous pouvons savoir est une expérience humaine. Rien ne nous est connaissable qui ne devienne une expérience humaine. Nous avons évidemment le devoir de prendre l'expérience humaine à son sommet et, puisque l'expérience mystique est une expérience essentiellement libératrice, nous pouvons et nous devons interpréter toute la Révélation en soustrayant les limites de l'homme de l'unique révélation, qui est quoi ? Qui est, évidemment, et qui est uniquement la lumière d'une Présence.

Au fond, la Révélation ne porte pas sur autre chose. La Révélation, c'est la lumière d'une Présence qui se fait jour peu à peu, qui envahit tout le champ de la conscience, qui sacralise l'existence, qui introduit l'homme au cœur de son intimité et qui scelle sa dignité dans une valeur inviolable qui nous agenouille, finalement, qui nous agenouille devant un petit enfant parce qu'en lui déjà il y a la manifestation, la révélation, la communication au moins possible d'une valeur infinie où cette lumière, à laquelle faisait allusion Anne Philipe, c'est la lumière d'unePrésence finalement, et c'est cela, c'est cela, c'est cela la vérité, la vérité informulable, la vérité inexprimable, la vérité qui ne comporte pas de limite, la vérité qui nous interdit au contraire de nous limiter, c'est la lumière d'une Présence.

C'est une lumière qui se dégage lentement à travers les aventures de l'histoire. Cette lumière qui, même chez les plus grands prophètes ne peut pas s'éclater dans sa plénitude parce qu'ils sont encore des hommes limités.

Mais, on comprend que tant d'hommes repoussent ces images qui ne se sont pas décantées, qui correspondent à une expérience dépassée, qui pouvait être vraie à l'époque dans ce sens que elle était un mouvement, un mouvement vers un terme encore inaccessible, mais vers lequel on tendait, mais que nous n'avons plus le droit de retenir aujourd'hui.

C'est pourquoi il est essentiel, lorsque on lit la bible de l'Ancien Testament, de ne pas oublier le Nouveau et de lire l'Ancien à travers le Nouveau et non pas le contraire. Car il est évident que, si le christianisme apporte au monde une nouveauté essentielle, c'est à partir de cette nouveauté qu'il faut considérer le chemin parcouru pour voir les progrès accomplis et la nécessité que l'on avait précisément de ce message nouveau en Jésus-Christ.

Le message de Jésus-Christ qui était si parfaitement conscient d'apporter au monde quelque chose de nouveau. Ce message de Jésus-Christ n'est pas encore parvenu aux chrétiens. Pour l'immense majorité des chrétiens, ils ne sont pas chrétiens. Je veux dire, enfin, malgré toute leur bonne volonté, toutes leurs intentions, toutes leurs vertus, tout, tout leur dévouement, ils n'ont pas encore compris à quel point Jésus-Christ constitue une révolution.

La plupart en sont restés à un Dieu pharaonique, à un Dieu à l'égard duquel ils se sentent une dépendance, dont ils se veulent les sujets, dont ils redoutent le jugement, à la loi duquel ils se soumettent. L'immense majorité des chrétiens ne sont pas des mystiques, ils ne sont pas entrés dans une union nuptiale avec Dieu, ils n'ont pas compris ce mot de saint Paul aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. »

La plupart des chrétiens ne comprennent pas cette égalité dans l'amour, ils sont encore tributaires d'une conception juridique : ils songent à ce que ils ont à donner à Dieu et ce qu'ils peuvent garder pour eux-mêmes. Ils ne voient pas que ce qui importe essentiellement, et uniquement, c'est ce don de la personne à la personne, que le seul bien c'est cela, Le bien, c'est le don que nous sommes. Le mal, c'est le refus que nous devenons.

Saint Paul l'a dit magnifiquement dans le chapitre 13 de la Première aux Corinthiens : « Il ne s'agit pas de parler la langue des anges et des hommes, il ne s'agit pas d'avoir la foi jusqu'à transporter les montagnes, de livrer son corps aux flammes ou de donner tous ses biens aux pauvres. » Il s'agit d'aimer, d'aimer, d'entrer dans ce rapport gratuit, dans ce coeur à coeur où l'on s'échange et où toute contrainte est impensable et impossible, où la racine de l'acte est, précisément, le suprême accomplissement de la liberté. L'immense majorité des chrétiens n'ont pas compris. Ils voient en Dieu un pouvoir dont ils dépendent, un pouvoir qui les domine ou qui les menace, qui éventuellement pourra les sauver, mais non pas un amour qui les sollicite, sans s'imposer jamais, un amour qui s'offre toujours, mais qui ne s'impose jamais.

Et pourtant, c'est là l'essence de l'Evangile et nous pouvons résumer tous ces évangiles dans l'expérience unique et incomparable qui s'accomplit en Jésus-Christ. Car Jésus-Christ c'est l'expérience mystique au suprême degré. Jésus-Christ n'est pas un philosophe. Jésus-Christ ne nous apporte pas un système du monde. Jésus-Christ ne déchaîne pas en nous un mouvement spéculatif.

On peut être disciple de Platon et ajouter à Platon, on peut poursuivre son travail, on peut le reviser, on peut, éventuellement, le réfuter comme il se doit à certaines phases du développement de sa pensée. Jésus-Christ ne se présente aucunement comme un penseur qui réponde à des questions spéculatives. Jésus-Christ est un témoignage : Jésus-Christ témoigne de ce qu'il dit, il témoigne de ce qu'il est et il nous communique cette expérience qu'il est, afin qu'elle devienne la nôtre.

Or, quel est le centre de l'expérience chrétienne en Jésus-Christ ? Il est évident que le centre de l'expérience chrétienne en Jésus-Christ, si la Trinité, la Trinité qui introduit dans notre connaissance de Dieu, une dimension absolument insoupçonnée. Car il ne faut pas mettre sur le même plan un monothéisme unitaire, c'est-à-dire un monothéisme qui envisage Dieu comme une puissance solitaire, et un monothéisme trinitaire, qui envisage Dieu comme unique, assurément, mais non pas comme solitaire.

Remarquez que, il y a là une distinction capitale. On fait souvent au monothéisme l'hommage de représenter un progrès, au lieu d'une poussière de dieux occupés à de petites fonctions chacun, comme Fustel, Fustel de Coulanges nous l'expose admirablement dans La Cité antique ou Gaston Boissier dans La Religion romaine. Au lieu de cette poussière de dieux - le dieu du seuil, le dieu de l'accouchement, le dieu de la moisson, le dieu de la faux ou je ne sais quoi - au lieu d'une poussière de dieu, vous avez enfin tous les pouvoirs concentrés dans une seule divinité.

On peut préférer la religion antique, après tout : c'est plus facile d'avoir à faire aux dieux s'ils sont divisés et s'ils se font la guerre mutuellement, qu'à un seul Dieu qui concentre en soi la toute puissance. Il est évident que ce n'est pas par goût monarchique que, on peut faire du monothéisme un facteur de progrès. Le monothéisme, finalement, n'a de sens que si il est trinitaire.

Je m'explique, il est de toute évidence que un Dieu qui se révèle à la conscience - comme dans l'expérience augustinienne, comme dans toute expérience mystique - qui se révèle à la conscience comme une générosité, comme un amour qui suscite le nôtre, comme une Présence qui ne s'impose jamais : « Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi, Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ». Il est évident que cette rencontre nous oriente, immédiatement, vers un Dieu-Charité, vers un Dieu dont la perfection est l'amour.

Mais immédiatement naît la question : comment Dieu peut-il être un amour s'il est unique et solitaire ? Un être solitaire qui ne peut que se réfléchir, se réfléchir sur soi, se replier sur soi, s'enivrer de soi, se complaire en soi comme nous le faisons si souvent dans le dialogue auquel nous nous abandonnons, lorsque la vie extérieure ne requiert pas toutes nos énergies.

Qu'est-ce que notre vie personnelle - du moins ce que nous croyons être notre vie personnelle - sinon une sorte de narcissisme dans lequel nous ne cessons de revenir à nous-même en dialoguant faussement avec nous-même pour nous justifier à nos propres idées? Comment concevoir que la vie divine soit le narcissisme à une échelle infinie sans éprouver du dégoût ? Comment imaginer un être qui se repaît de lui-même et dont nous dépendons essentiellement, un être qui ne vit qu'en lui-même, qui n'a besoin de personne puisqu'il est sensé être la source de tout ? Comment imaginer cet être existant pour soi dont nous dépendons essentiellement, qui laisse tomber quelques miettes de sa table sur nous et qui nous attend au tournant, d'ailleurs, de notre itinéraire lorsque sonnera l'heure de notre mort ? Comment n'être pas en révolte contre cette espèce de pharaon, de despote qui nous tient dans sa main, qui n'a aucunement besoin de nous et duquel nous tenons tout et qui, d'ailleurs, tient sa perfection du hasard ?

Il est Dieu sans l'avoir choisi. Il est Dieu comme ça, éternellement. Il est Dieu sans qualité propre et il se trouve que l'amour qu'il a de lui-même est en contradiction avec toutes les impulsions des vertus humaines, puisque pour nous, il n'y a de vertu que dans l'anti-narcissisme, que dans le dépouillement, que dans le don de soi, que dans l'amour.

On comprend le scandale ! Ce scandale des hommes devant ce Dieu-là ! On comprend la révolte ! On comprend le mot de Nietzsche : S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ? Pourquoi lui plutôt que moi ? On comprend la petite fille qui attendait son tour d'être Dieu, ne pouvant concevoir que ce soit toujours le même qui jouisse de pareils privilèges, de la toute-puissance et d'une volonté à laquelle rien ne résiste, d'un bonheur intouchable et invulnérable. Elle pensait qu'il fallait que cela circule et que chacun ait son tour d'être Dieu.

Il est évident que cette idole, cette idole est intolérable et que rien ne nous importait davantage que d'être introduits dans ce pluralisme relatif qui nous assure qu'en Dieu, il y a une circulation d'amour, qu'en Dieu il y a une impossibilité de rien posséder.

Et nous retrouvons ici le monde de la connaissance dans toute sa splendeur, car il est évident que le monde, le monde de la connaissance, c'est par excellence le monde de la grandeur, de la dignité et de la liberté. La connaissance... Claudel a répété ce jeu de mot magnifique : " Connaître, c'est naître, connaître, c'est faire naître, connaître, c'est engendrer. "

Et en effet, la connaissance nous permet de dire l'univers, de nous dire nous-même et dans cette diction du monde et de nous-même, il y a une nouvelle réalité. Le monde que nous disons dans notre pensée, c'est un monde engendré par nous, c'est un monde qui atteint à une dimension humaine, c'est un monde qui devient intérieur à nous-même, c'est un monde qui accède à la vie de l'esprit, c'est un monde qui se personnifie, c'est un monde qui n'a plus d'opacité, ni de pesanteur et qui peut devenir le reposoir de notre contemplation comme il est, d'ailleurs, en nous la source d'une lumière qui ne cesse de grandir.

Et la connaissance nous importe si fort, cette connaissance qui est une nouvelle genèse, une nouvelle naissance, qui est un réengendrement de tout le réel dans un monde enfin libéré, cette connaissance nous importe tellement que le monde de l'amour, c'est cela même.

Qu'est-ce que la joie nuptiale quand elle atteint son sommet, quand elle est vraiment sacramentelle, quand elle n'a plus de limite, quand elle est vraiment échange de Dieu entre l'homme et la femme, qu'est-ce que la joie nuptiale sinon justement le Tu es moi, c'est-à-dire la possibilité de se voir dans un autre et pour lui ?

La connaissance a donc ce rôle admirable de nous mettre en présence d'un monde que nous cessons de subir, parce que nous l'engendrons spirituellement, parce que nous lui donnons un nouveau statut qui est un statut personnel, parce que il entre avec nous dans le circuit de l'éternel amour.

Nous concevons alors immédiatement que en Dieu la vie, la vie jaillissante, la vie parfaite soit elle-même une connaissance, mais qui soit une naissance, une connaissance qui ne soit pas un regard sur soi, un repliement sur soi, dans la stérilité d'un narcissisme infini. Nous savons, les hommes ont compris, le mythe antique en est témoin, ils ont compris que le narcissisme conduit à la mort, que l'homme qui n'aime que, que soi aboutira à l'asphyxie, qu'il se noiera dans l'étang où il va chercher l'image de lui-même et que le seul amour fécond c'est celui qui est un regard vers un Autre.

D'ailleurs, nous l'éprouvons nous-même avec Augustin. Nous savons que nous ne pouvons nous rencontrer nous-même qu'en un Autre et pour lui et c'est justement la joie de la rencontre intérieure, de la rencontre divine : c'est de naître à soi dans un Autre et pour lui.

Et, c'est exactement ce qui s'accomplit en Dieu dans le témoignage de Jésus-Christ, dans l'expérience dont il témoigne : c'est que en Dieu, il y a impossibilité de s'atteindre soi-même sinon dans la communication. La divinité n'a prise sur son être et sur son acte qu'en le communiquant. Et, la connaissance en Dieu est une naissance, c'est une diction à un autre qui suscite l'autre en tant qu'autre, et, le disant, se personnifie, précisément, dans cette diction. C'est-à-dire qu'en Dieu, toute la vie est en mouvement, toute la vie est en jaillissement, toute la vie est en communication, toute la vie est dépossédée, désappropriée, autant qu'on peut dire que la seule propriété de Dieu, c'est la désappropriation.

Ceci nous apparaît dans une clarté d'autant plus grande que nous sommes nous-même plus offensé, plus troublé par la possession de nous-même par nous-même. Nous sentons toute la stérilité d'un repliement sur soi. Nous nous sentons gênés, obscurcis et disloqués par une adhésion à nous-même. Nous ne sommes vraiment heureux que lorsque nous cessons de nous regarder, nous ne nous sentons exister à plein que dans une relation à l'autre et c'est là, justement, toute la joie de la découverte et de la rencontre divine.

Eh bien, en Dieu ce qui, en nous, se produit par intermittence, ce qui, en nous, dessine un itinéraire auquel nous sommes la plupart du temps infidèles, ce qui, en nous, et pourtant marque à la fois le terme de notre devenir et la suprême rencontre avec Dieu. Tout cela en Dieu est complètement né. Il n'y a pas pour Dieu d'autre prise sur soi que cette communication qui fait de la connaissance un regard et un élan vers l'Autre.

De même que l'amour n'est pas une complaisance en soi, une ivresse de soi dans l'autre mais pour soi, mais la connaissance de nouveau est un dépouillement qui réfère le disant et le dit à cette respiration d'un autre qu'on appelle le Saint-Esprit.

Il est clair, n'est ce pas, que dans l'expérience chrétienne telle qu'en témoigne Jésus-Christ, la divinité est essentiellement l'anti-narcisse et l'anti-possession. La divinité n'est à personne. La divinité est un bien éternellement communiqué et il est le bien souverain parce qu'il est cette suprême communication, cette totale désappropriation, en sorte que, si Dieu est unique, ce n'est pas parce que la monarchie absolue doit régner dans les cieux - il n'y a d'autre ciel d'ailleurs que lui-même au plus intime de nous - c'est parce que Dieu signifie, justement, un amour qui possède en lui-même et par lui-même toutes les conditions d'un don absolu, indépassable, souverain, éternel et parfait.

Si vous prenez la famille, cette image admirable de la Trinité : l'homme, la femme et l'enfant, le père, la mère et l'enfant, si vous prenez cette admirable image qui est la trinité humaine où resplendit le mieux la Trinité divine, et si vous poussez jusqu'à la perfection cette image, si vous envisagez une famille parfaite, vous avez immédiatement la vision de cette circumcession, de cette circulation d'amour parce que, une famille idéale, quand ça existe, c'est rare, rarissime, m'enfin quand ça existe, une famille idéale, c'est une seule vie, une seule respiration, une seule joie, un seul bonheur commun et toujours communiqué.

Dans la famille, le regard va de l'un à l'autre. Une vraie famille, c'est un homme qui regarde sa femme, qui regarde son mari et, ensemble, ils regardent leur enfant qui les regarde.

Et ces regards qui sont tout le temps et toujours relatifs l'un à l'autre suscitent un amour qui n'est jamais une possession mais, au contraire, une générosité qui ne cesse de circuler et de se communiquer. Et, ces trois personnes qui ne vivent qu'une seule vie, d'une seule joie, d'une seule connaissance, d'un seul amour, réalisent justement déjà dans l'ordre humain, réalisent la vérité d'un amour qui n'existe qu'à l'état de communication, à l'état de dépossession car, si l'un des trois voulait se faire centre, il abolirait et sa joie et celle des autres.

Les biens de l'Esprit, comme nous l'avons dit des milliers de fois, les biens de l'Esprit sont des biens impossédables. Les biens de l'Esprit ne subsistent qu'à l'état de communication. Et parce que Dieu est le suprême bien, parce qu'il est l'espace de notre liberté, parce qu'il est la joie infinie de la vérité, parce qu'il est, comme dit Saint-Jean de la Croix, la musique silencieuse, Dieu parce qu'il est le souverain bien, est le suprême dépouillement, le suprême dépouillement... Celui qui n'a rien, qui n'a rien, qui ne peut rien avoir, qui ne peut rien posséder, qui ne peut être le maître de rien, qui ne peut avoir de rapport avec soi comme avec autrui, que des rapports d'amour, d'amour, des rapports de don, de générosité.

Il faut entendre à travers eux Saint François, il faut entendre ce que signifie la pauvreté de Dieu, la pauvreté qui est Dieu, il faut entendre cela pour se rendre compte de la révolution chrétienne. Elle est immense, elle est infinie. Et on comprend que Jésus, lorsqu'il fait l'éloge du Baptiste, cet éloge qui plafonne jusqu'à déclarer que le Baptiste est le plus grand des fils de la femme, qu'il est le plus grand des prophètes, qu'il est Elie qui doit venir, on comprend que Jésus ajoute aussitôt, avec cette ironie prodigieuse et magnifique : « Mais le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste. » parce que justement l'ordre dont il témoigne, l'ordre qui prend son origine en lui est tellement différent de l'ancienne économie, de l'Ancien Testament, que le plus grand des prophètes de l'Ancien Testament est le plus petit, plus petit que le plus petit des disciples de la nouvelle économie qui a justement le privilège énorme d'être introduit dans le monde de la divine pauvreté.

Jésus nous a délivrés, nous a délivrés de Dieu en tant que Dieu était conçu comme une menace, comme une limite, comme une loi, comme un maître, comme une souveraineté, comme un despotisme, comme un jugement. Il nous a présenté Dieu sous l'aspect où Dieu est uniquement ce que l'expérience mystique en atteste, à savoir une Présence toujours donnée, une Présence qui est au plus profond de nous dans une éternelle attente mais qui, toujours offerte, ne s'imposera jamais.

Il faut comprendre le mot admirable du Pape saint Grégoire : " La dilection doit tendre vers un autre pour être charité. " Pour que l'amour soit charité, pour que l'amour soit gratuité, pour que l'amour soit source et origine, pour que l'amour soit espace et liberté, il faut qu'il aille vers un autre. Et c'est cela la Trinité : il y a en Dieu, il y a en Dieu l'Autre... C'est la seule, la seule distinction, le seul relief dans la Trinité, c'est cet altruisme qui fait surgir toute la divinité comme une lame de fond dans un élan vers l'Autre, intérieur... intérieur...et situé au coeur même de la divinité.

Mais nous concevons que la divinité soit la dépossession. Nous ne pouvons plus concevoir autre chose, l'ayant appris de Jésus-Christ, puisque le seul mouvement de grandeur en nous, ce soit ce mouvement de dépouillement, ce mouvement vers l'Autre, ce mouvement d'évacuation où l'on fait de soi un espace, où le monde entier respire.

Nous ne saurons jamais tout ce que nous devons à Jésus-Christ, le sachant. On peut dire que les dieux ont empoisonné l'humanité. On peut dire que la conception d'un dieu despote a empoisonné l'humanité et nous n'en sommes pas encore guéris. Alors, on comprend cette immense revendication de l'homme créateur contre le dieu qui limite, qui menace son domaine. Car bien sûr, il s'agit d'un faux dieu : le vrai, c'est l'éternelle pauvreté et c'est pourquoi Jésus est à genoux, est à genoux devant ses disciples, à genoux devant ses disciples au soir du Jeudi Saint et leur lave les pieds. C'est pourquoi Jésus est à genoux devant nous, à genoux devant toute l'humanité parce que, justement, la divinité a un visage de pauvre, parce que la béatitude de Dieu, c'est la première béatitude : « Bienheureux ceux, ceux qui ont une âme de pauvre car le Royaume des Cieux leur appartient. »

La joie de Dieu, c'est la joie du don, non pas la joie de savourer ses trésors, mais la joie du don, la joie de celui qui n'a rien, de celui qui ne peut rien perdre parce qu'il a tout, tout perdu et c'est là, l'aséité de Dieu. Il est par soi, c'est-à-dire, il n'est conditionné par rien d'extérieur parce qu'il n'a pas besoin de prendre appui sur un autre comme nous pour déboucher dans l'amour. Il est l'amour qui jaillit de source, il n'est rien que l'amour comme il n'est rien - et c'est la même chose - que le dépouillement et la pauvreté.

Alors on comprend, on comprend immédiatement que la divinité vécue dans cette lumière comme elle l'est par l'humanité du Christ, on comprend que la divinité vécue dans cette lumière se révèle immédiatement comme fragile et menacée, fragile et menacée... fragile et désarmée, fragile et sans défense, car que peut la vérité, si nous nous bouchons les oreilles ? Que peut la musique si nous tapons sur une casserole ? Que peut l'amour, si notre coeur est fermé ?

Les biens de l'Esprit sont des biens vulnérables parce que, ils sont des biens intérieurs. Ils ne peuvent être saisis que du dedans. Nous ne pouvons pas poser la vérité devant nous, ni l'amour, ni la musique. Toutes les réalités de l'Esprit, nous ne pouvons les atteindre que si elles se posent en nous, et nous en elles, et nous en elles dans la réciprocité de l'amour.

Dieu fragile, c'est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve, la plus essentielle de l'Evangile. Dieu fragile est remis entre nos mains. Dieu fragile est confié à notre conscience. Dieu fragile est désarmé tellement que c'est à nous de le protéger contre nous-même. C'est là, au fond, c'est là la lumière de la croix. La lumière de la croix, c'est que Dieu meurt d'amour pour ceux qui refusent obstinément de l'aimer. La lumière de la croix, c'est que ce n'est pas Dieu qui juge, mais c'est Dieu qui est jugé et condamné et refusé.

C'est que « La lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne la saisissent pas, c'est qu'il est dans le monde et le monde ne le connaît pas. Et il vient chez les siens, et les siens ne le reçoivent pas. »

C'est toute cette épopée tragique qui résonne dans les Pensées de Pascal, dans le Mystère de Jésus : " Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde ". A quoi il faut ajouter : Jésus est en agonie depuis le commencement du monde. C'est tout cela qui renouvelle l'horizon de la conscience humaine à travers le témoignage de Jésus-Christ.

Et, dans l'agenouillement de Jésus-Christ, il y a, justement, cet appel à chacun de nous ; dans l'agenouillement de Jésus-Christ, il y a cette révélation que le sanctuaire de Dieu, c'est l'homme.

Le temple désormais est condamné, le temple s'écroulera, le temple sera incendié et il ne faut pas chercher Dieu ni sur le Garizim, ni sur la colline de Sion. Il ne faut pas chercher Dieu dans un temple fait de main d'homme. Le sanctuaire de la divinité, c'est la conscience humaine. Davantage : c'est là qu'il faut chercher le ciel selon l'autre mot admirable de saint Grégoire : Le ciel, c'est l'âme du juste. Le ciel est ici, maintenant, le ciel est au-dedans de nous ; le ciel c'est nous finalement ouverts sur l'amour éternel qui ne cesse pas de se donner et de nous être présent, quelles que soient d'ailleurs notre absence et notre indifférence.

Il y a donc un renversement, comme je ne cesse de le dire, un renversement de toutes les perspectives parce que, désormais, ce n'est plus nous qu'il s'agit de sauver, mais Dieu. Sauver Dieu de nous-même...

Il y a quelque chose d'intolérable dans cette notion du salut de l'homme, dans cette notion d'une espèce de risque auquel Dieu, hors du jeu et sans rien risquer, nous aurait condamnés. Il y a quelque chose d'impur dans cette religion du salut où l'on escompte ses bonnes oeuvres pour se situer dans une joie d'outre-tombe. Il y a quelque chose d'affreusement égocentrique dans cette religion où, finalement, on médite sur son sort futur et où on met ses bonnes oeuvres dans les banques éternelles pour en toucher les intérêts composés !

Tout cela est indigne de Dieu et indigne de nous. Il est évident que tout cela ne répond pas à la révolution évangélique et que la révélation évangélique c'est précisément de retourner la perspective : c'est nous qui sommes une menace pour Dieu et non pas Dieu pour nous. Comment est-ce que Dieu, qui est plus mère que toutes les mères, pourrait être une menace pour nous ? C'est impossible. La croix veut dire qu'il mourra, qu'il mourra éternellement ............................ tant qu'il y aura une âme, une âme, une créature qui se soustraira à son amour : il mourra éternellement en elle et pour elle. Et, par conséquent, c'est nous qui, qui sommes chargés de sauver Dieu, d'écarter nos ténèbres, de le déprendre de nos frontières, de nous ouvrir pour faire de nous un espace transparent où pourra se communiquer sa lumière.

Et c'est cela qui est essentiel. Et si Jésus est à genoux au lavement des pieds : c'est que tout le drame se noue ici, c'est que justement si la divinité est présente, si elle est au plus intime de nous, si elle est toujours déjà là, elle ne peut rien sans nous, comme la vérité ne peut rien si nous ne l'accueillons pas, comme la musique n'est rien, si nous ne l'écoutons pas, comme l'amour ne peut nous transformer, si notre corps demeure implacable.

Jésus donc veut éveiller dans le coeur de ses disciples et dans le nôtre, il veut éveiller ce sens du péril de Dieu. Il veut les rendre attentifs et nous-même à ce trésor caché au plus profond, de nous-même et qui est confié à notre sollicitude. Voilà ce qui est capital, voilà le sens de l'aventure humaine. Voilà qui pourra faire le rassemblement de tous les hommes et les préserver du péril suprême, évoqué par Jaspers, de la fin, de l'anéantissement par la bombe atomique. Car là, il y a un levier, là il y a un appel, il y a un bien suprême en lequel nous pouvons tous nous joindre et nous retrouver, un bien en péril infini et d'autant plus fragile et qui est remis entre nos mains.

Voilà, me semble-t-il, en quoi les hommes pourront trouver leur unité, si nous le prenons nous-même au sérieux, si nous donnons à l'homme cette valeur suprême, car enfin quelle valeur refuser à un être qui est mesuré de la mesure de la croix ? Si vraiment chacun est mesuré à la mesure de la croix, si vraiment le Christ a donné sa vie pour tous et chacun, c'est que chacun a une valeur infinie... infinie... C'est que chacun est indispensable, c'est que chacun est unique, c'est qu'en chacun le monde commence, c'est que chacun a à devenir l'origine, c'est que chaque regard peut imprimer au monde un nouveau mouvement et, à travers le monde, communiquer aux hommes une nouvelle révélation.

Et il y a, justement, cette chose prodigieuse dans le Christ, c'est que l'homme grandit, grandit, grandit à l'infini, à mesure que Dieu se révèle davantage comme la pauvreté d'un amour où il n'y a rien que l'amour.

Mais cette grandeur de l'homme c'est une grandeur de pauvreté. Aussi, c'est une grandeur de démission parce que Jésus a introduit dans le monde une nouvelle échelle de valeur qui est celle de la générosité.

Le monde est encore tout infecté de ces faux dieux, c'est-à-dire de ces fausses représentations de Dieu qui sont uniquement le fait de l'homme et le monde ne cesse de concevoir la grandeur comme une domination. Dominer, écraser, avoir des inférieurs, commander, employer le mode impératif, avoir des courtisans et des thuriféraires, être loué, considéré comme celui qui est en haut par ceux qui sont en bas, c'est la vision de la grandeur humaine, cette vision mortelle, absurde, irréalisable qui aboutit toujours finalement à l'esclavage du despote et à l'avilissement des esclaves.

Jésus nous introduit dans un nouveau monde qui est un monde de générosité où la seule grandeur est de se donner. Le plus grand, c'est celui qui se donne le plus et Dieu, justement, est au sommet de la grandeur parce qu'il est uniquement celui qui se donne.

Nous sommes donc maintenant introduits, nous commençons à être introduits au cœur de cette mystique étrange, de cette mystique unique, de cette mystique bouleversante où il ne s'agit plus de notre accompli......ssement..........(rupture brève de l'enregistrement).............................................................. et comme il scandalise Dieu qui n'en est aucunement l'auteur, car le monde que Dieu veut, ce n'est pas seulement lutter dans les gémissements de la douleur et de l'enfantement, comme dit saint Paul, ce monde soumis à la vanité et qui attend la révélation de la gloire du Fils de Dieu. C'est un autre monde, celui qui naîtra de l'amour quand nous aurons fermé l'anneau d'or des fiançailles éternelles, quand notre vie elle-même sera devenue un consentement d'amour et quand nous aurons protégé Dieu contre nous-même au point de devenir le berceau vivant de sa naissance.

Et c'est cela qu'il faut retenir, pour ce soir, c'est cela qu'il faut retenir : ce renversement total des perspectives, cet anoblissement de l'homme, cet anoblissement de l'homme qui devient le partenaire à égalité car, dans l'amour, il n'y a pas de juridisme possible, le partenaire d'un Dieu qui est tout amour, d'un Dieu qui est sans défense, d'un Dieu désarmé, d'un Dieu qui a absolument besoin de nous, d'un Dieu dont chacun de nous a à être le berceau silencieux et transparent.

C'est vrai, c'est cela, c'est cela le christianisme, c'est cela. Et si nous nous demandons pourquoi Dieu est absent, pourquoi il ne tient pas plus de place dans le monde, c'est tout simplement parce que il ne peut jamais être autre chose que cette proposition d'amour dont parle Augustin, qui est toujours déjà là, mais qui est inefficace, inefficace sans notre concours et notre consentement. Il est donc une question qui nous est posée. Il y a une provocation de, de générosité, un défi, défi d'amour qui nous est jeté et c'est cela qui fait de l'Evangile la Bonne Nouvelle, car enfin de quoi importe-t-il, sinon d'être guéris de nous-même, d'être guérie de nos limites, de notre narcissisme et d'arriver enfin à cette grandeur unique qui est la grandeur de la générosité où l'existence tout entière prend forme et figure de don.

Il me semble que toute notre noblesse d'homme, toute notre dignité est née de cette confidence de Jésus-Christ qui nous introduit au coeur de la pauvreté divine et qui, dans cette éternelle circulation d'amour où toute la vie est un élan vers l'autre, nous apprend que l'unique propriété de Dieu est la désappropriation et que nous ne pourrons l'atteindre nous-même qu'en nous désappropriant de nous-même en lui offrant, justement, notre vie comme l'espace où il répandra la sienne afin que dans la réalité quotidienne, les autres puissent rencontrer son visage à travers le nôtre.

Au fond, c'est cela, c'est cela : il n'y aurait aucune espèce de conversion possible, il n'y aurait aucune espèce de persévérance possible, nous ne pourrions jamais remonter le cours de toutes les attractions et de tous les vertiges cosmiques si, il n'y avait pas cette urgence infinie, continue, cette urgence d'un Dieu menacé qui va payer toute notre défaillance par cette mort dont la crucifixion est dans le temps la parabole sanglante.

Refuser, nous ne pouvons pas nous refuser à Dieu si nous sommes constamment ramenés à ce mouvement de conversion, à cette nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème, c'est que justement il y va de la vie de Dieu d'abord et non pas de la nôtre. Et c'est cela, l'aventure humaine dans ce qu'elle a de plus bouleversant, de plus urgent, de plus immédiat, de plus continu, de plus universel à l'égard de tous et de chacun, c'est que la vie divine y est tout engagée et que Dieu va mourir si nous ne le sauvons pas de nos limites et de toutes les limites humaines.

Je ne connais pas d'autre religion et il me semble que, aucune ne peut remplir tous les désirs de notre âme, toute l'immensité de cet univers car notre intelligence fait le calcul. Aucune religion plus que celle-là qui nous détourne de tout intérêt sordide, de toute considération de nous-même. Et qui fait de notre vie tout entière l'enfantement d'un Dieu fragile, la décrucifixion d'un Dieu condamné, la résurrection d'un Dieu mis dans le tombeau, mais qui aujourd'hui peut devenir, et à chaque instant, à chaque battement de notre cœur, un Dieu vivant, un Dieu ressuscité, un Dieu tout jeune, un Dieu libérateur qui fait, de toute notre vie, un recommencement et une éternelle jeunesse. Car notre vraie jeunesse est devant nous, elle jaillit à chaque pas, avec un amour renouvelé pour ce visage d'amour imprimé dans nos cœurs et dont chacun de nous est appelé à être aujourd'hui le sacrement vivant en apportant aux autres le sourire de la divine bonté.

 

Note: Le Père de Boissière, à qui nous devons ces transcriptions, nous précise que cette idée, très nouvelle, de l'humilité de Dieu, de la souffrance de Dieu a orienté la pensée du Père Varillon à qui il les remettaient. Ce dernier présentait ses ouvrages au Père de Lubac pour savoir s'ils étaient publiables.

Ouverture du carême à la Radio Suisse Romande.

 

Chers auditeurs,

Si la vie humaine triomphe de toutes les épreuves et de toutes les catastrophes, c'est sans doute qu'elle est portée par une immense espérance. Et peut-être est-ce dans la fragilité de la première enfance, qu'il en faut chercher là source. On trouve­rait difficilement, en effet, un père et une mère qui n'aient éprouvé devant le berceau de leur petit enfant le sentiment d'une gran­deur infinie. Toutes les possibilités, vierges, qui semblent res­pirer dans la majesté de son sommeil les autorisent à croire en un destin privilégié. Toutes les dépendances, issues de ses besoins, leur paraissent compensées par une puissance intérieure, dont le mystère communique à leur tendresse une nuance de respect et d'admiration.

Que restera-t-il, dans quelques années, de ces promesses silencieuses et de ces rêves émouvants ? Peu de chose le plus sou­vent. La dureté des circonstances et la brutalité des instincts auront étouffé ces germes de grandeur : l'enfant, devenu adulte, vivra une existence banale qui passera, sans laisser de trace, en léguant à d'autres générations l'espérance inaccomplie.

Il suffit pourtant qu'elle ait lui un instant, pour donner un contenu à ce terme d'humanité que Shakespeare entendait tant glorifier en disant : " Combien belle est l'humanité ", et dont Karl Marx subissait le prestige lorsqu'il écrivait : " Il faut organiser le monde de manière à ce qu'il développe ce qu'il y a d'humain dans l'homme ".

Humanité, Humain : la plus inhumaine des guerres vient de nous apprendre combien nous sommes loin des exigences dont ces mots veulent être l'expression, et combien il est urgent, selon l'invitation que nous adressait naguère Jean Guéhenno, de nous convertir à l'humain. Conversion à l'humain : ce titre d'un beau livre enferme tout un programme. Il nous rappelle que c'est dans sa solitude la plus intime que chacun décide de sa valeur : car, enfin, l'humain ne signifie rien, s'il ne désigne ce dialogue intérieur, où l'homme s'affranchit de ses limites et de ses servitudes, par un don secrè­tement accompli, d'où dérive toute sa puissance de rayonnement.

C'est ce don qui constitue l'essence d'une religion sin­cèrement vécue. C'est pourquoi rien n'est plus opportun que d'en­trer dans le Carême, pour nous préparer à la Pâque, en nous inspi­rant de ce mot d'ordre : Conversion à l'Humain.

Aussi bien, le drame du Christ n'est-il point autre chose que l'agonie de l'Amour éternel qui nous sollicite par le don infini qu'il est, et qui prend sur soi toutes les conséquences des refus qui nous rendent inhumains. Nous humaniser, c'est précisément ré­pondre à cet Amour par l'offrande de tout nous-même, en laissant transparaître en nous la Présence qui est la vie de notre vie : tou­te notre grandeur et toute notre liberté.

Mais, comme l'humain s'alimente, en tout être, au même foyer, c'est du même coup nous tourner vers autrui avec un élan fra­ternel : en créant autour de chacun le climat de bonté qui lui per­mettra de découvrir le trésor caché en lui.

Oscar Wilde qui a écrit ce mot magnifique : " Qui peut calculer l'orbite de son âme ? " Il n'a reconnu l'ampleur de la sienne que pour avoir vu un ami, demeuré fidèle, s'incliner devant lui le jour où une condamnation infamante l'envoya en prison. Alors, dit-­il : " Je vis le désert fleurir comme une rose ". Ce geste de res­pect suffit à lui ouvrir les portes de lumière : il entra dans son âme comme dans un sanctuaire et, au centre de son âme, il découvrit l'Amour qui l'attendait.

Ainsi, à chaque tournant de la route, nous pouvons - dans un passant qui l'ignorait - faire surgir ce visage dont la splendeur discrète est le sceau de notre humanité. C'est le seul moyen effi­cace " d'organiser le monde de telle manière qu'il développe ce qu'il y a d'humain dans l'homme ".

Car l'humain est, en chacun, ce dialogue silencieux, où il s'identifie avec l'Amour qui l'affranchit de soi ; cette harmonie se­crète dont une Sagesse inspirée nous prescrit de ne point troubler le jaillissement, dans ce texte aux résonances infinies : " N'empêche pas la Musique !"