Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

On fait le catéchisme comme si on enseignait, on enseignait une leçon d'arithmétique ; on propose la théologie à de futurs prêtres comme une matière d'examen, on parle des anges et de la Trinité comme s'il s'agissait de géométrie. Et encore ! et encore ! car, enfin, un véritable géomètre enseigne la géométrie avec respect car il sait que, finalement derrière les nombres, il y a, ou à travers les nombres, il y a une vérité et que cette vérité est une Personne.

Nous avons vu justement, Jean Rostand, Jean Rostand dans son laboratoire, entrer en contact avec la biologie, avec les cellules de ses grenouilles et de ses crapauds, avec les gènes qui sont les facteurs héréditaires ; nous le voyons dans son laboratoire à l'écoute de la vérité, dans une attitude, justement, de dialogue avec une Personne.

Or, on a presque toujours enseigné la religion du dehors, comme une espèce de chose qui s'apprend par cœur, comme 2 et 2 font 4. Et on a rendu ainsi impossible le dialogue avec Dieu, parce que Dieu est apparu simplement comme un chose à connaître et non pas comme une Personne dans l'intimité de laquelle on entre.

On ne peut pas imaginer la catastrophe de cette manière de traiter les choses divines. J'en ai entendu de ces raisonnements sur la causalité divine !

Dieu est la Cause Première - voilà ce type de raisonnement effroyable - Dieu est la Cause Première, c'est-à-dire que Dieu est l'Auteur de tout, absolument de tout. Et, parce qu'il est la Cause Première, il ne peut rien recevoir de personne, car s'il pouvait recevoir quelque chose de quelqu'un, c'est que il lui manquerait quelque chose, il ne serait pas complet, il ne serait pas la Cause Première. Donc, la joie de Dieu vient de Dieu seul. Sa joie est parfaite. Elle est tellement parfaite que rien ne peut la troubler, car si quelque chose pouvait la troubler, il ne serait pas la Cause Première. Par conséquent, la damnation des damnés ne lui fait absolument rien, car si elle pouvait atteindre sa joie, il ne serait pas la Cause Première. Par conséquent la joie des élus ne lui fait absolument rien, car si la joie des élus pouvait ajouter un atome à son bonheur, il ne serait pas la Cause Première. Par conséquent, non seulement il ne reçoit rien de personne, non seulement l'univers entier reçoit tout de lui, mais tout ce qu'il fait, il le fait pour lui-même, il le fait pour sa gloire, non pas pour nous, mais pour sa gloire, car s'il le faisait en définitive pour nous, c'est nous qui deviendrions la fin de Dieu. Il n'aurait pas sa fin en lui-même, il ne serait pas la Cause Première.

Voilà des raisonnements que l'on entend dans les auditoires de théologie à Rome, de la part des gens les plus savants.

Dieu est la Cause Première, par conséquent il sait à qui il donnera la grâce efficace à laquelle on ne peut pas résister et, par conséquent, il connaît ses élus - non pas parce qu'il sait en lisant dans leur conscience l'usage qu'ils feront de la grâce, mais parce qu'il a décidé de leur donner lui-même une grâce, intrinsèquement, infailliblement efficace à laquelle nul ne résiste. Comme ça, tout est de lui. Absolument tout ! Il n'emprunte sa connaissance de personne : il n'a qu'à se regarder lui-même. Il ne peut rien faire d'autre et finalement que de se regarder lui-même ; autrement il ne serait pas la Cause Première.

Comment voulez-vous que, une théologie fondée sur ces raisonnements, où on parle de Dieu comme d'un objet, en mettant dans le nom de Cause Première, tout ce que l'on voudra, emprunté à la mécanique du monde, comment voulez-vous qu'on retrouve le Sacré-Cœur, que l'on retrouve l'Eucharistie, que l'on retrouve l'Incarnation, que l'on retrouve le Mystère de la Croix ? Impossible de joindre ces Mystères d'Amour et cette Causalité Première où Dieu est une sphère complètement fermée sur lui-même qui ne peut s'ouvrir sur personne !

Et c'est cela que l'on colporte dans les catéchismes, finalement, c'est cela que l'on dit dans les sermons et on demande ensuite aux gens d'aimer Dieu, de se décarcasser pour Dieu, de donner leur vie pour Dieu, alors que à Dieu ça ne fait rien du tout, puisqu'il est la Cause Première et qu'il ne peut rien recevoir de personne.

C'est qu'on a oublié, justement, que Dieu est au suprême degré une Personne, que Dieu est au suprême degré une intimité, que Dieu est au suprême degré un Amour, que Dieu est au suprême degré un Cœur et que, pour le reconnaître, il faut d'abord entrer avec lui dans ce dialogue d'amour qui permet seul d'entrer dans l'intimité d'une personne.

Comment? Vous ne pouvez atteindre un être humain que dans l'agenouillement du respect, vous ne pouvez atteindre un être humain qu'en baissant les yeux devant son âme, comme fait Jésus devant la femme adultère, vous ne pouvez persuader un enfant que en le prenant par le plus intime dedans, en faisant appel à son cœur, et vous pourriez connaître Dieu par ce raisonnement extérieur où vous ne vous engagez pas, où vous jonglez avec des formules, et où vous développez simplement la signification que peut avoir le mot " Cause Première " ?

Mais a priori, vous êtes en dehors de la question, a priori, vous êtes en dehors de toute possibilité de l'atteindre. Il est clair que c'est uniquement dans l'agenouillement d'un cœur à cœur avec Dieu, en s'enracinant dans son intimité, en l'écoutant comme la musique silencieuse que l'on entre en un rapport vivant avec lui.

Un jeune garçon, qui est mort à 19 ans du diabète et qui s'appelait François, et dont le Père Auguste Valensin a écrit la vie. Le Père Valensin qui savait qu'il était perdu, comme il arrive si souvent dans le diabète des très jeunes, et le Père Valensin avait donné le maximum de lui-même. Vraiment, il l'avait formé, il l'avait élevé et il lui avait donné, avec toute l'intensité de son propre amour, un sens vivant de l'Amour de Dieu. Et on a trouvé dans les papiers de François, après sa mort, un poème justement où il dit : " Seigneur, il y en a tant qui vous donnent un visage qu'ils ne voudraient pas avoir ! " Ils vous donnent un visage qu'ils ne voudraient pas avoir...

C'est ce que je pensais, à Rome, en écoutant ces raisonnements. Mais si Dieu est cela, je ne voudrais pas être Dieu, s'il est cette mécanique, s'il est cette Cause Première, entièrement bouclée sur elle-même, il est pire, il est pire que le plus médiocre des hommes. Car on peut trouver chez une femme, on peut trouver chez une prostituée, comme celle qui comparaît devant Salomon pour réclamer son enfant, on peut trouver un mouvement entièrement gratuit, un élan de générosité absolument pure qui soit uniquement pour un autre, comme justement cette femme qui, croyant qu'on va couper son enfant en deux, accepte de le donner à son ennemie, parce que c'est pour elle la seule manière de le sauver. Quand elle voit qu'il n'y a plus que cette issue, alors elle préfère se passer de cet enfant qui était l'orgueil de sa vie de femme et qu'elle voulait à cors et à cris arracher à sa voisine qui le lui avait volé.

Et bien, si une mère, même la plus médiocre, est capable d'une telle générosité, comment voulez-vous faire de Dieu une sphère close de toutes parts, entièrement refermée sur soi, qui ne peut rien recevoir de personne et qui accomplit tout uniquement pour sa propre gloire ?

Je sais qu'on peut mettre dans ces mots, si on est un mystique, on peut les assouplir, je sais. Mais je sais aussi, pour les avoir entendus, que ces raisonnements sont désespérants et qu'ils sont mortels parce que justement on ne peut pas faire le diagnostic d'une intimité, on ne peut pas parler du cœur d'un homme, de l'intimité d'un enfant, on ne peut pas toucher même une âme en état de péché, si d'abord on ne commence par reconnaître l'infinité de son secret.

Alors gardons justement cette idée essentielle : Dieu est essentiellement une Personne. Il l'est comme la source même de toute personnalité et nous ne pouvons l'aborder que à la manière dont on aborde une intimité, dont on sait qu'on ne l'épuisera jamais, qu'on ne pourra jamais la dire et que, pour la connaître, il faut d'abord s'identifier avec elle en lui offrant la transparence de son amour.

Alors nous éviterons de donner jamais à Dieu un visage que nous ne voudrions pas avoir, car ce qui est indigne de l'homme est, à plus forte raison, indigne de Dieu, et toutes les fois que vous lirez dans l'Ecriture ou dans le catéchisme ou ailleurs ou que vous entendrez quelque chose qui vous paraît indigne d'un homme, vous vous direz : ca ne peut pas être Dieu, parce que Dieu justement est la source de tout ce qu'il y a en nous de meilleur, et que si un être humain est capable d'amour, Dieu l'est infiniment puisqu'il n'y a rien en lui, rien en lui qui ne soit l'Amour.

Comme il le disait à sainte Angèle de Foligno en lui montrant son Cœur : " Regarde, regarde en moi, regarde en moi et dis-moi : y a-t-il en moi quelque chose qui ne soit pas l'Amour ? " Et sainte Angèle devait reconnaître : " En effet, Seigneur, en effet, Seigneur il n'y a rien en vous qui ne soit l'Amour. " Fin

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