Conférence de retraite donnée par M. Zundel à Ghazir aux soeurs franciscaines de Lons-le-Saunier le 5 août 1959.

C'est dans le secret que la personne de chaque homme porte en lui , et dans le dialogue de la personne avec la peresonne que commence toute initiation religieuse.

Et c'est d'abord Dieu qu'il faut traiter comme une personne

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Le Père Damien, qui avait une paroisse de lépreux, ne pouvait naturellement prendre aucune précaution à leur égard, puisque toute hésitation à les recevoir chez lui et les accueillir comme ses propres enfants eût été une sorte d'injure et d'outrage à leur dignité humaine.

Il savait parfaitement bien que il contracterait la lèpre à leur contact, mais c'est justement par ce don de lui-même qu'il allait leur révéler le trésor confié à leur conscience et à leur cœur. Et un tout petit détail nous rend sensible la délicatesse de son amour : il fumait la pipe en bon Flamand qu'il était et, de temps en temps, il tournait le dos en laissant sa pipe sur sa table pour aller faire une tasse de café dans le fond de sa chambre, et un de ses amis lépreux, derrière son dos, tirait une bouffée de sa pipe. Il feignait naturellement de n'avoir rien perçu, car la moindre remarque eut été une catastrophe.

Il est évident que, s'il avait quitté sa patrie, s'il avait quitté tout ce qui lui était cher pour se donner à cette population des îles Hawaï, ce n'était pas pour sauver sa peau, et c'est naturellement ce que les lépreux lui auraient dit :" Mais, mon Père, si vous aviez peur, si vous vouliez sauver votre peau, il ne fallait pas venir jusqu'à nous. Il valait mieux rester chez vous ! "

Et c'est justement parce qu'il n'a pas voulu sauver sa peau, parce qu'il est devenu lépreux des pieds à la tête, qu'il a pu, au-delà de toutes les paroles, les convaincre qu'il y avait en eux en effet un trésor infini.

Il ne les a pas confondus avec leur peau, il a vu au-delà de cette peau, lamentable et dévastée par la maladie, il a vu justement cette dignité infinie du Royaume de Dieu qui est au-dedans de nous.

Et c'est par-là, que, beaucoup plus que par des conférences et des raisonnements, que les lépreux des îles Hawaï ont appris ce que c'était la dignité humaine et la grandeur de la personne.

Il y a justement dans tout être humain, comme une possibilité, tout au moins, il y a ce monde infini devant lequel Jésus est à genoux au Lavement des pieds. Et ce monde infini de la Personne, ce secret que toute conscience humaine porte en elle et que le Père Damien, justement, a voulu mettre en valeur chez ses lépreux des îles Hawaï, ce secret de la personne humaine est infiniment délicat. Pour l'atteindre, il ne faut pas moins que l'agenouillement du Fils de Dieu.

Mais il est impossible d'atteindre un être humain, de l'atteindre vraiment, dans sa vérité et dans ses profondeurs, si on ne respecte pas en lui ce secret.

Un officier de la marine anglaise, à Alexandrie, pendant la guerre, me disait, me racontait plutôt que il avait confié à un de ses marins une mission extrêmement dangereuse : il s'agissait, je crois, de désamorcer une mine qui pouvait faire sauter un bateau et, naturellement, désamorcer cette mine c'était, pour le marin, mettre sa propre vie dans le plus extrême danger. Enfin, il avait heureusement réussi sa mission et, au retour, il a remercié son officier de lui avoir confié cette mission mortellement dangereuse, justement parce que il voyait dans cette confiance qui lui avait été faite un hommage rendu à sa personne. A travers tous les dangers, son officier savait que son courage serait plus fort que la peur et, de lui avoir ainsi témoigné une confiance absolue dans son courage, c'était lui avoir fait le plus grand honneur.

Il n'y a pas jusque aux hommes coupables qui exigent qu'on reconnaisse en eux la valeur de cette personnalité. Sans doute eux-mêmes ne la respectent pas, eux-mêmes la trahissent, mais si on veut les atteindre et les ramener au bien, il faut d'abord, justement, les traiter comme des personnes, il faut les rappeler justement au sens de leur dignité en respectant d'abord ce secret qui peut toujours être restitué à sa dimension divine.

Mauriac, dans « Ce qui était perdu », nous le fait admirablement sentir en nous racontant cette lamentable histoire, qui finit bien d'ailleurs, l'histoire d'un jeune viveur, c'est-à-dire d'un garçon riche qui ne se refusait rien, qui cueillait toutes les occasions du plaisir, qui avait une jeune femme atteinte d'un cancer, qui le savait qui savait que c'était sans rémission, que ce cancer l'emporterait à plus ou moins lointaine échéance.

Qui, d'ailleurs, ne croyait à rien, qui savait que son mari la trompait régulièrement, qui n'attendait rien ni de lui, ni de la vie, ni de la mort.

D'ailleurs, ce garçon était bien élevé et, par conséquent, s'il trompait sa femme sans aucune vergogne, il la ménageait pourtant et il inventait toujours une bonne histoire, une histoire plausible, pour expliquer ses absences, ses départs soudains, ses week-ends, ses fins de semaine passés loin d'elle. Naturellement, elle entrait dans le jeu, elle feignait de croire tout ce qu'il lui racontait, mais elle savait parfaitement bien qu'elle était trompée tous les jours de la vie et que, au fond, il ne tenait pas à elle, qu'elle était un obstacle, bien plutôt, à sa liberté et qu'elle l'obligeait par sa présence à entretenir un perpétuel mensonge. Alors elle se dit : « à quoi, bon, à quoi bon, je ne crois à rien, je n'espère rien, je ne suis utile à personne, je suis un obstacle au plaisir et aux ébats de mon mari, autant que je disparaisse ». Elle prend donc la résolution de se suicider et pourtant, par un souci de suprême loyauté, elle veut tenter avec son mari une dernière épreuve. Elle va lui demander de lui consacrer le prochain week-end, la prochaine fin de semaine. Alors, avec toute la gravité qui est en elle, elle lui demande de rester le samedi et le dimanche suivants.

Il se récrie d'abord parce qu'il a tout arrangé pour une sortie à laquelle il tient particulièrement, il prétexte qu'il a des affaires particulièrement importantes à traiter.

Elle n'en croit rien, bien sûr. Elle insiste. Alors, pour la première fois, il perçoit dans sa voix quelque chose qui l'alarme. Et il cède : " Bien, bon, entendu, je resterai, je resterai ce prochain samedi. "

Il reste à son corps défendant. Il s'installe au chevet de sa femme, il commence à lui faire la lecture. Comme il lit très bien, il s'enchante de sa propre voix. Mais, au bout d'une heure, comme la malade est très fatiguée, elle s'est assoupie, elle commence à dormir.

Alors il se dit : " Chic, c'est merveilleux, elle dort, donc elle n'a plus besoin de moi. " Et, à pas de loup, il sort de la chambre pour aller à ses petits plaisirs. Il descend l'escalier tout doucement, il ouvre la porte et, tandis que la porte se ferme, le bruit même qu'elle fait en se fermant éveille la femme qui comprend que il n'a pas pu tenir sa promesse. Donc, elle n'est rien pour lui. Elle prend des somnifères en quantité industrielle et elle meurt.

Le lendemain, on ne sait pas où le trouver. Impossible de l'avertir. C'est sa mère que l'on avertit. Sa mère le connaît fort bien. Elle comprend immédiatement l'origine du drame. Elle est parfaitement sûre que la femme s'est suicidée parce que son mari la trompait, la trompait et non seulement la trompait, mais était incapable de lui donner plus d'une heure de présence.

La mère s'installe donc, s'installe au chevet de sa bru et elle attend le retour de son fils. Quand il arrive, sans un mot, pâle, rigide, comme un juge d'instruction, elle l'emmène auprès du cadavre de sa femme pour le confronter avec son crime.

Mais lui, au contraire, réagit dans le sens de son égoïsme et se persuade que elle s'est trompée, voilà tout, elle s'est trompée dans la dose, elle n'a pas du tout voulu mettre un terme à ses jours. C'est une erreur, il n'est donc responsable de rien.

La mère comprend que elle s'est trompée, que ce n'est pas la bonne manière pour le ramener au sens du mal qu'il a accompli pour lui faire opérer un retour sur lui-même.

Et c'est pourquoi, au retour de l'enterrement, au lieu de l'accueillir avec froideur, comme un pécheur endurci, au contraire, elle l'attire contre son cœur tendrement ; elle prend sa tête entre ses mains et elle lui dit :" Mon pauvre petit !"

A ce moment, il se détent, il éclate en sanglot :" Maman, maman, dit-il, maman si tu crois, si tu crois, que c'est amusant, si tu crois que c'est amusant la vie que je mène ! Si tu crois que c'est amusant de vivre dans la boue. " A ce moment-là, il peut, il peut tout avouer parce que justement on ne le traite plus comme un juge d'instruction traite un coupable, on ne le met plus au pied du mur, on ne le force pas dans son amour-propre : on le prend par le dedans, on le prend avec le cœur.

Et alors, c'est son cœur qui répond et il reconnaît qu'il vit dans la boue et, comme la mère le perçoit immédiatement puisqu'il appelle les choses par leur nom - il sait que la boue est la boue -, il n'est pas loin d'être sauvé.

Mais il fallait justement en venir là, il fallait respecter en lui la dignité humaine, pour que, d'abord, lui-même la reconnaisse et décide d'en prendre soin.

C'est ce monde mystérieux de la Personne qui est justement dans l'homme le foyer et le centre de sa rencontre avec Dieu. L'homme peut vivre comme une brute au dehors, il peut vivre comme un animal, à la remorque de ses instincts non conquis, mais ce n'est pas là, bien sûr, qu'il va trouver la vérité, ce n'est pas là qu'il va percevoir la musique silencieuse, ce n'est pas là qu'il va reconnaître au-dedans de lui l'amour infini qui l'attend.

Pour que il soit au niveau de l'Évangile, pour qu'il entende la Bonne Nouvelle, pour qu'il reconnaisse le visage du Christ, il faut d'abord qu'il soit ramené à lui-même, à son cœur, à son esprit, à sa grandeur, à sa dignité. C'est justement dans ce secret que l'on ne peut atteindre que dans le respect que le Père Damien témoigne à ses lépreux, que l'officier témoigne au marin auquel il confie une mission dangereuse, et que la mère enfin redécouvre dans son fils, c'est dans le respect infini de ce secret que commence toute initiation religieuse.

Mais si cela est vrai, si c'est dans ce dialogue de la personne avec la personne que commence toute initiation religieuse, c'est d'abord Dieu, naturellement, qu'il faut traiter comme une Personne. Et ce qu'il y a d'absolument tragique, précisément, dans l'éducation dite chrétienne, dans la pédagogie catéchistique, dans l'enseignement de la théologie et dans la prédication, et dans presque tous les livres dits religieux, c'est qu'on traite Dieu non pas comme une Personne, mais comme un objet. On parle de Dieu comme on parle de 2 et 2 font 4. (à suivre)

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