Suite 4 de la conférence donnée par Zundel à Ghazir le 6 août 1959.

L'humanité de Jésus est revêtue dès sa conception de la personnalité divine, elle est radicalement dépouillée de tout moi humain pour ne subir que l'attraction du moi divin.... C'est une humanité-sacrement.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Saint Thomas nous l'explique avec une extrême précision. Et il faut remercier saint Thomas, ici, de nous avoir donné, justement dans une formule d'une extrême concision, de nous avoir donné une manière admirable de faire tomber immédiatement les fausses images qui nous barreraient la route et empêcheraient l'accès à ce mystère.

Saint Thomas, au début du Traité de l'Incarnation (S.Th.III a, 1,1, ad 1 um.), comme il fait toujours ainsi que vous le savez, Saint Thomas se pose toujours une objection. Tous les articles de la Somme théologique et de la Somme contre les Gentils et d'à peu près tous ses ouvrages commencent par une objection.

Une objection qui, ici, se formule dans ces termes : l'Incarnation se place dans le temps, c'est-à-dire que Dieu n'est pas toujours incarné. L'Incarnation se date. Elle commence et nous la célébrons justement le 25 décembre, symboliquement, puisque nous ne connaissons pas la date de la naissance du Christ, mais nous voulons célébrer le 25 décembre cette nouveauté absolument incroyable de l'Incarnation.

Or, en Dieu, dit saint Thomas, il ne peut pas y avoir de nouveauté. Tout ce qui est en Dieu est éternel. Une nouveauté ne peut pas trouver place en Dieu, donc l'Incarnation est impossible puisqu'elle constituerait une nouveauté en Dieu. A quoi il répond : " L'Incarnation ne constitue aucunement une nouveauté en Dieu, car l'Incarnation n'introduit aucun changement en lui ".

Aucun changement en Lui, l'Incarnation signifie, dit saint Thomas en propres termes, que Dieu s'est uni d'une manière nouvelle à la créature ou plutôt, dit-il en se corrigeant, qu'il a uni d'une manière nouvelle la créature à soi. (quod(Deus) novo modo creaturae se univit, vel potius earn sibi).

Donc, tout le changement est du côté de cette humanité qui éclot dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, toute la nouveauté est du côté de cette humanité qui est assumée, qui est unie personnellement à la divinité.

C'est ce que dit aussi, et d'une manière extrêmement riche, le symbole dit de saint Athanase, que l'on récite le dimanche, que l'on récitait autrefois le dimanche à Prime, que l'on récite maintenant à la fête de la Sainte Trinité : " La foi droite est que nous croyions et que nous confessions que notre Seigneur Jésus- Christ, le Fils de Dieu, est Dieu et Homme, est Dieu et Homme : Dieu de la substance du Père, avant tous les siècles, et Homme, de la substance de la mère, né dans le siècle, Dieu parfait et Homme parfait résultant d'une âme raisonnable et d'une chair humaine, égal au Père selon la divinité, plus petit que le Père, inférieur au Père selon l'humanité ; puis, bien qu'il soit Dieu et Homme, il n'est pas dieu, mais est un seul et unique Christ, Un - écoutez bien cette phrase qui est admirable - Un, non pas par le changement, non par le changement de la divinité en la chair, mais par l'ascension de l'humanité à Dieu ".

C'est admirable ! UN, non par la conversion, le changement de la divinité en la chair, mais par l'Assomption, l'élévation, l'attraction de l'humanité à Dieu..." UN, non par la confusion des natures, mais par l'unité de la Personne. " On ne peut dire bien plus clairement que tout le changement en l'incarnation, est du côté de l'humanité. La divinité est éternellement ce qu'elle est. Elle est toujours présente ! C'est l'humanité qui était absente...

Sans doute elle s'acheminait vers la lumière, à travers les sages, à travers les héros, à travers les prophètes, elle s'acheminait vers la lumière mais jamais une humanité - n'avait été ouverte à fond, au point de pouvoir communiquer personnellement la Présence de Dieu.

Et en quoi consiste le changement dans l'humanité sainte de notre Seigneur ? Qu'est ce qui se passe dans cette humanité qui commence d'exister dans le sein de Marie ? Dans cette humanité qui est une créature, une créature dans le sein de Marie ? Qu'est ce qui se passe dans cette humanité ? Ceci, justement, que elle est immédiatement revêtue, revêtue de la personnalité divine (1), que elle est radicalement dépouillée de tout moi humain, ce moi animal, ce moi propriétaire, ce moi dans lequel nous retombons sans cesse, ce moi qui s'oppose en nous à la Lumière, ce moi qui fait de Dieu une caricature et une idole, ce moi qui décrée l'univers en défigurant Dieu. Ce moi en Jésus n'existe pas. Son humanité ne peut pas coller à soi. Elle est complètement, complètement purifiée, radicalement libérée de ce moi-pesanteur, de ce moi-animal, pour ne subir que l'aimantation, l'attraction du moi divin, de ce moi où " Je est un Autre ", du moi du Verbe qui n'est qu'une relation vivante au Père.

Et donc, cette humanité, non pas comme la nôtre qui gravite autour d'un moi animal, opaque, limité, propriétaire, en Jésus l'humanité gravite autour de ce soleil, elle subsiste en lui, c'est son seul et unique moi, tout part de ce moi et tout y revient, en sorte que cette humanité ne peut même pas dire " Moi ".

Il y a sans doute cette humanité, nous venons de le dire dans le symbole de saint Athanase, il y a dans cette humanité, elle est, cette humanité, une âme raisonnable, elle est une chair humaine, elle est une intelligence humaine, elle est une volonté humaine, elle est un cœur humain, elle est une sensibilité humaine, elle est une créature humaine parfaite ; mais, justement, son axe de gravitation n'est pas, n'est pas en elle, son axe de gravitation ne peut pas être un repliement sur soi, elle est incapable de dire " Moi " et de s'exprimer, parce que c'est une humanité-Sacrement, une humanité transparente, une humanité diaphane, une humanité infiniment dépouillée, une humanité si pauvre d'elle-même qu'elle ne peut qu'exprimer l'Autre et, en elle, justement, comme dans la Trinité, en elle, au maximum, Je est un Autre, Je est un autre.

Et c'est là, justement, la merveille du mystère de Jésus, c'est que nous y retrouvons - comme il fallait s'y attendre, puisque c'est de lui que nous tenons ce monde nouveau - au maximum, nous retrouvons dans le mystère de Jésus, la très sainte Pauvreté.

Moi, je suis blessé quand on me dit : " Jésus a dit qu'il était Dieu et il l'a prouvé ", comme un, une espèce de bateleur dans une foire se met sur une barre et dit : " Attention, me voilà ! " C'est tellement peu cela... L'humanité de notre Seigneur est une humanité en état de démission, une humanité qui n'a rien, qui ne peut rien posséder, qui est absolument incapable de se posséder elle-même, qui ne peut même pas dire : " je " ou" moi ".

C'est pourquoi éclate en saint Marc ce cri que les autres Évangélistes n'ont pas retenu mais qui est si admirable : au jeune homme qui vient lui demander le secret de la vie éternelle et qui lui dit : " Bon Maître... " -" Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon. " Justement, parce que ce jeune homme n'a pas vu en lui, il n'a pas vu que l'humanité était le Sacrement, le Sacrement qui révèle, qui communique et qui est consumé par la divinité. (à suivre)

 

Prière : Sainte humanité de Jésus-Christ, révélatrice parfaite, parfait sacrement de Dieu ! Humanité diaphane, parfaitement transparente de Dieu, humanité infiniment dépouillée de soi, Tu ne peux qu'exprimer l'Autre divin ! tu n'as pas d'autre moi que le moi du Père, du Fils et de l'Esprit !

Apprends-nous comment laisser s'exprimer, en et par nous aussi, ce même et unique Moi de Dieu ! Apprends-nous une nouvelle qualité de vie dans un don de nous-même toujours plus entier et parfait.

En et par toi, Jésus-Christ, nous le demandons au Père dans l'Esprit-Saint.

 

(1) (personnel) On peut se demander pourquoi toutes nos humanités ne sont pas, elles aussi, revêtues dès leur origine de la personnalité divine, ç'aurait été tellement mieux ! alors qu'en la Trinité divine, de toute éternité, bien avant l'insertion de l'incarnation rédemptrice dans l'histoire de l'humanité, le bonheur est parfait, apparemment sans épreuve ?

L'on en vient alors à penser, pour le comblement de notre esprit, que pour Dieu lui même, son comblement de bonheur éternel ne lui est pas venu comme ça, c'est impensable, c'est impossible ! immense mystère !

Ce qui est certain, c'est que Dieu, quand il s'incarne, quand il meurt et ressuscite pour monter aux cieux et être, dans cette humanité même, -demeurant une créature -, assis à la droite du Père en parfaite égalité avec Lui, et cela après une épreuve infiniment douloureuse, alors que, comme le laisse entendre saint Thomas, une seule goutte de son sang eût suffi pour sauver d'innombrables humanités ! : immense mystère !

Ce qui est certain aussi, c'est que Jésus-Christ, dans la façon de Son passage au Père, un passage infiniment douloureux et « éprouvant », nous a fait connaître qui est Dieu ... Ce Dieu que personne n'a jamais vu mais que le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous a fait connaître (Jean 1,18).

Dieu, notre Dieu, Père, Fils et Esprit, puisqu'il nous est révélé dans l'épreuve du passage de Jésus-Christ au Père, serait-il alors, de façon infiniment mystérieuse, éternellement « éprouvé », en même temps que parfaitement vainqueur de l'épreuve ? et son éternel et parfait bonheur serait le fruit de cette éternelle victoire ? Il ne serait plus alors Dieu « comme ça », sans avoir rien fait pour fonder son parfait bonheur ? Et la petite fille qui attendait son tour d'être Dieu serait pleinement satisfaite.

Un Dieu éernellement éprouvé en même temps que parfait vainqueur de cete épreuve et accédant en et par cette victoire au bonheur parfait ? C'est une pensée très osée, qu'on ne rencontre pas dans l'enseignement traditionnel de l'Eglise, et peu conforme à l'enseignement du de Deo Uno.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir