Lausanne, 4ème Dimanche de Carême 1960

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Une très ancienne formule du mariage dans un rituel Hindou, comportait, comme vous le savez, ces deux petits mots, très simples, le fiancé disait à sa fiancée : " Tu es moi ", c'est-à-dire " Je cesse d'être moi pour devenir toi ".

Il est facile de prononcer ces mots, mais il est évident que, pour les vivre il faut un tel dépassement de soi surtout pour les vivre toute la vie, car il ne suffit pas de les dire pour authentifier un mariage digne de ce nom. C'est que justement ces rapports mystérieux qui vont de l'âme à l'âme, de la personne à la personne, supposent un engagement, une présence, une vérité, un recommencement perpétuel, un don inépuisable ! Et on ne sait ce que ces mots veulent dire : " Tu es moi ", dans un mariage authentique, que dans la mesure où on les vit.

Il en est de même, à plus forte raison, et à un niveau plus profond encore de tous nos rapports avec Dieu. Il est impossible de s'en rapporter simplement à des mots et à des formules, comme si on parlait d'une chose et d'un objet! Toutes les fois que il est question de Dieu dans l'Evangile, dans l'Ecriture Sainte, dans les Conciles, dans la divine liturgie, dans les paroles de l'Eglise qu'elles qu'elles soient ... il faut toujours supposer un dialogue, une expérience,un engagement qui donne aux mots une valeur qui les dépasse et qui les fait vivre.

Cette semaine encore un médecin parisien m'interrogeait et me posait cette question : " Mais, où situez-vous le péché originel ? Comment le placez vous aux origines du monde et qu'est-ce que cela veut dire? nous sommes là dans la biologie, au fond cela veut dire, je pense tout simplement me disait-il que l'homme est imparfait, il commence par des balbutiements qu'il n'atteint progressivement à l'âge de raison et à la perfection du savoir ! " A quoi j'ai répondu : " mais comment voulez-vous parler du péché originel sans vivre une expérience ? sans entrer dans un dialogue vivant avec Dieu ? Enfin le péché originel c'est une confidence que son amour nous fait pour éclairer le nôtre. Il est impossible que, vous, médecin, vous ne vous soyez pas heurté au problème du mal ? il est impossible que le mal soit pour vous simplement un mot, une théorie, une abstraction ?

Vous l'avez senti dans vos malades, vous, vous avez été confronté avec la douleur, vous avez connu l'agonie de tout petits enfants, vous avez dû ressentir tout ce que Dostoïevski nous décrit dans les frères Karamazov et qui constitue selon Ivan Karamazov une objection si terrible contre l'existence et la bonté de Dieu ! Et bien si vous avez senti toute la puissance du mal, toute l'horreur, toute l'atrocité du mal, tout ce qu'il y a d'insoutenable dans la douleur des innocents vous commencez à comprendre ce que signifie le péché originel ! c'est le cri de l'innocence de Dieu qui proteste qu'il n'est pas l'auteur de la souffrance, qu'il n'est pas l'auteur de la mort, qu'il n'est pour rien dans la torture infligée aux innocents, davantage : qu'il en est la première victime. Car justement ce cri de l'innocence de Dieu qui éclate déjà dans le récit pourtant très imparfait de la Genèse ! retentira d'une manière autrement plus déchirante dans le jardin de l'agonie, et sur la croix où Jésus expire ! Voilà la réponse de Dieu au problème du mal, au mystère du mal à l'atrocité du mal, c'est la croix où II apparaît comme la victime déchirée, innocente et qui proteste que tout cela II ne l'a pas voulu et que cela Lui a été imposé par une volonté mauvaise ! "

Mais, si cela est une première lumière qui jaillit de cette expérience du mal, tel que le péché originel peut l'éclairer; il est clair que cela signifie immédiatement, que la création est une histoire à deux, que la création est un échange, que la création est un dialogue, que Dieu ne peut l'accomplir tout seul ou plutôt tout seul parce qu'elle est déjà elle-même un acte d'amour qui s'adresse à notre amour, et qui ne peut prendre toute son efficacité et toute sa signification que par la réponse de notre amour.

On a noté - vous vous le rappelez - dans les hôpitaux de Londres, on a noté que les petits-enfants, les poupons, qui bénéficiaient des soins de leurs mères dont les mères participaient par conséquent aux soins donnés par les infirmières : guérissaient deux fois plus vite avec les mêmes remèdes, les mêmes soins, les mêmes techniques, deux fois plus , vite que les autres ! Parce qu'il y avait, justement, dans leur organisme, dans leur sensibilité quelque chose qui s'émouvait à l'appel de la tendresse de leurs mères, il y avait une réponse ! ils ne subissaient pas les soins passivement, ils sentaient ce rayonnement de l'amour maternel, et toutes leurs énergies physiques étaient stimulées et accrues et la guérison était beaucoup plus rapide.

La création, c'est justement un geste maternel, elle jaillit du fond de la tendresse divine comme un appel qui s'adresse à la nôtre, et quand nous ne répondons pas, le monde, le vrai monde, le monde d'harmonie, le monde de beauté, le monde de la joie, ne peut pas exister ! Un physicien hindou a remarqué et il a prouvé par des études extrêmement précises, que les choses elles-mêmes ont un rythme, un câble ne résiste pas à une traction brutale, que le fer se rompt si on ne respecte pas d'une certaine façon, d'une certaine manière, sa mélodie et son rythme.

Il y a dans toute la nature, dans tout l'univers un certain rythme qui demande à être respecté, un certain ordre qui demande à être compris, un certain appel qui est toujours fait à notre respect et notre amour ! Et la création ne peut jamais être en équilibre si nous ne sommes pas. nous-mêmes dans une relation vivante avec Dieu. Et que cela ne soit pas simplement des vues de poète ou de savant, nous en avons la preuve lorsque nous entendons cette admirable exégèse de Saint Paul aux Romains qui nous dit que la création est dans les douleurs de l'enfantement. Elle pousse un grand cri de gémissement en attendant la révélation de la Gloire des Fils de Dieu. L'univers est blessé d'une certaine manière comme Dieu est victime parce que une volonté mauvaise, une volonté avaricieuse, une volonté possessive s'est opposée à l'amour de Dieu.

Il est de la plus haute importance disais-je à ce médecin, il est de la plus haute importance que nous soyons convaincus de l'innocence de Dieu. Il est de la plus haute importance que le mal ait cette dimension atroce qui révèle une blessure divine. Car s'il n'y avait pas en effet dans la création, s'il n'y avait pas dans la fragilité d'un petit enfant, s'il n'y avait pas dans la sensibilité d'un homme ou d'une femme une dimension divine, une présence de Dieu confiée à notre conscience et à toute conscience, le mal n'aurait pas cet aspect horrible qu'il a pris, dans les camps de concentration, qu'il prend par exemple dans ce livre dont on a parlé justement d'ailleurs comme d'un grand livre, qui est " le dernier des justes " (d'André Schwarz - Bart , Goncourt 1959). Si le mal peut nous inspirer une telle horreur, si la cruauté peut prendre un aspect si abominable, c'est justement parce que il y a dans la création une dignité infinie dont le mépris, dont la méconnaissance détruit l'univers de Dieu comme il transperce son cœur et suscite la croix où tous les maux du monde vont être assumés par l'amour de Jésus pour que l'ordre éternellement voulu par Dieu puisse être restauré.

Il est donc parfaitement clair que chaque fois que nous ouvrons l'évangile, chaque fois que nous lisons la Bible, chaque fois que nous pensons au message de Jésus ou au message de l'Eglise, c'est le même, il nous faut toujours entrer pour le comprendre dans le dialogue de la vie intérieure, dans le dialogue du silence, dans le dialogue de la générosité et de l'amour. Car c'est là seulement que les paroles du Christ, que les paroles de l'Eglise, deviennent intelligibles parce que nous sommes dans ce monde en " Tu " auquel fait allusion le vieux rituel hindou lorsque il fait dire au fiancé à sa fiancée " Tu es moi ".

Et justement ce rappel que je viens d'esquisser du péché originel, en nous rappelant l'immensité de notre responsabilité, en donnant à notre liberté la croix pour mesure, cette doctrine ou plutôt cette confidence admirable fait appel à toutes les énergies de notre esprit et de notre cœur pour tarir la source du mal. Et ce Carême où la pénitence corporelle est réduite à rien, doit solliciter d'autant plus de ne pas ajouter le moindre apport â la douleur du monde, et de faire conspirer toutes nos forces à la diffusion de la joie de Dieu.

Le Carême ne doit pas prendre pour nous ce visage ravagé d'une pénitence, que nous ne faisons pas d'ailleurs ! il doit prendre pour nous le visage de la joie que nous offrons. Car chaque fois que nous nous retiendrons d'infliger aux autres une blessure, chaque fois que nous essaierons de prévenir une douleur, chaque fois que nous ferons naître la joie là où il y avait de l'amertume, nous contribuerons à réaliser cette création qui ne peut être qu'une histoire à deux où notre oui est absolument indispensable à la réalisation du plan de Dieu.

Ah ! ce n'est pas une petite chose que Dieu nous propose ; il ne nous traite pas comme des étrangers et comme des esclaves ! il remet entre nos mains l'univers tout entier parce que justement il veut faire de nous des créateurs et qu'il attache à notre oui une importance tellement essentielle qu'il ne peut rien accomplir sans notre consentement.

Nous voulons donc, ce soir, mettre notre oui dans celui de Jésus qui va éclater dans le mystère de l'autel qui est le mémorial de la croix, et nous demanderons à Notre Seigneur de nous préparer au mystère Pascal en augmentant chaque jour la joie que nous sommes capables de donner aux autres.

Si nous pouvons nous avancer vers le mystère de la Résurrection, en apportant au Seigneur cette gerbe d'amour faite de toutes les petites joies que nous aurons pu semer sur notre route au cours de chacune de nos journées, nous serons entrés dans l'esprit du Carême qui veut justement tarir avec notre concours la Source du mal, afin de faire éclater l'innocence de Dieu et de réaliser avec le concours de sa Présence qui ne nous manque jamais, et de sa grâce qui nous est toujours donnée, cette beauté du monde que les poètes ont pressentie que les musiciens ont chantée, que les savants découvrent mais qui est loin d'être encore accomplie puisqu'il y a encore tant de douleurs et tant de blessures.

Mais justement, il nous appartient de travailler à panser ces blessures, à diminuer ces douleurs et accomplir notre mission de joie qui est le testament du Seigneur qui nous a laissé comme de ses dernières paroles : je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.

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