Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

"Et bien sûr, n'est-ce pas, pour le dire immédiatement, il est parfaitement inutile de situer Dieu dans le monde matériel, dans le monde mécanique, dans le monde tel qu'il est, puisque l'homme n'y peut pas trouver place, à plus forte raison Dieu. Comme l'homme, l'homme ne peut apparaître en tant que non-machine, en tant que dignité, en tant que source irremplaçable de bonheur, en tant qu'origine d'un espace où la liberté respire, comme l'homme ne pourra surgir que dans cet univers qui n'existe pas encore, à plus forte raison Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore.

Si nous voulons reporter la divinité dans le monde tel qu'il est, nous le ferons entrer dans la mécanique, dans le mécanisme, dans le formalisme automatique des concepts qui échappe absolument d'ailleurs à la vie de l'esprit et qui ne mène à aucune espèce de progrès, ni de libération.

Je faisais remarquer, il y a un instant, que il suffirait pour que le créateur fasse son office, remplisse la fonction qu'on lui assigne, qu'il soit le fabricateur de ces éléments, tout à fait primitifs, sans avoir d'ailleurs lui-même aucun but, puisque ces éléments eux-mêmes seraient dépourvus de toute finalité. Alors, évidemment, un Dieu conçu de cette manière, un créateur réduit à ces fonctions ne signifie plus rien. Et si on veut absolument situer et enraciner une divinité dans ce monde préfabriqué tel qu'il s'impose à nous, on en fait forcément une idole matérielle qui est impensable et inutile.

C'est donc dans le monde qui n'est pas encore, ce monde où nous avons à nous enraciner par une création qui ne peut émaner que de nous-même, que le vrai Dieu, le Dieu du mystique, si vous voulez, pourra se situer, se révéler, et être rencontré dans une expérience incontestable que l'on ne pourra vérifier d'ailleurs que dans la mesure où l'on y est soi-même engagé. Cela peut s'exprimer en deux mots : nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines, nos origines humaines sont devant nous, nos origines humaines sont devant nous. Si vous comprenez cette petite phrase, vous avez l'essentiel de cet itinéraire, de ce qui est ici parcouru : nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous.

C'est donc une erreur qui apparaît de plus en plus évidente en face de toutes les conclusions de la cybernétique et des disciplines influencées par elle, c'est donc une erreur capitale de vouloir expliquer le passé par Dieu, je veux dire de vouloir expliquer par un créateur ce monde préfabriqué dans lequel la vie de l'esprit est impossible, la vie de l'esprit au sens d'initiative créatrice.

Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore et qui n'existera que lorsque nous existerons nous-même dans notre stature d'hommes, lorsque nous existerons nous-même en tant que non-conditionnés par l'univers machine, en tant que réalisant, par notre existence, une valeur illimitée, une valeur universelle qui pourra être immédiatement reconnue par tous ceux qui sont en quête d'eux-mêmes et qui ont cette espérance d'une humanité, qui n'est pas encore, mais qui demeure toujours possible.

Je pense que il y a dans cette affirmation, qui résulte d'ailleurs purement et simplement de l'expérience, que nos origines animales et cosmiques sont derrière nous et que nos origines humaines sont devant nous, je pense qu'il y a dans cette découverte ou dans cette constatation, qu'il y a comme une ligne de partage entre un matérialisme de méthode, car la cybernétique ne peut pas être construite que sur d'autres données, et un spiritualisme, c'est-à-dire un postulat, car il ne s'agit pas de postuler que les opérations mentales relèvent de l'esprit puisque nous voyons précisément que les machines en sont capables à moins de doter les machines d'esprit, ce qui d'ailleurs ne me gêne pas. Si les machines deviennent spirituelles, si les machines se reproduisent, elles deviendront simplement des possibilités humaines, et cela ne me gênera pas.

L'homme commence, à partir, j'entends l'homme-esprit, l'homme-valeur, l'homme-dignité, à partir du moment où l'être, jusqu'ici machine, se prend en main, se recrée, échappe à ce conditionnement mécanique et fait surgir un univers sans limites où les autres découvrent un ferment même, un ferment de leur dignité et de leur libération, ce qui nous ramène d'ailleurs à cette expérience capitale qui est celle de la rencontre avec une présence au plus intime de nous, telle qu'Augustin la retrace dans le couplet bien connu : " Trop tard je t'ai aimée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ; trop tard je t'ai aimée, pourtant tu étais dedans, et c'est moi qui étais dehors ; et sans beauté, je me ruais vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas. Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi. " (à suivre)

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