Conférence donnée à Ghazir, en 1959: "Jésus, véritable sens des Écritures", quatrième et dernière partie. 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

       

       Alors, ne disons jamais, ne disons jamais aux enfants que Dieu est ce Dieu du 26ème chapitre du Lévitique. Commençons par le visage, le visage du Nouveau Testament et, à travers ce visage, une fois que nous aurons essayé de l'imprimer  dans  leur  cœur, quand ils  seront  bien  sûrs que ils vont vers un amour infiniment plus maternel que celui de la plus tendre des mères, alors on pourra leur raconter comment, dans l'Ancien Testament, aux différentes époques, on se représentait Dieu, où l'on avait une telle peur de lui que, au pied du Sinaï, le peuple disait : " Surtout, que Dieu ne nous parle pas, que Dieu ne nous parle pas ! Que Moïse nous parle, mais pas Dieu, parce que si Dieu nous parle, nous mourrons ! " ( Ex 20, 19 ). Comme le prophète Isaïe, lorsqu'il entre dans sa vision inaugurale, a le sentiment que il va mourir, parce qu'il est indigne de se trouver en face de Dieu. 

       Il faut donc repenser tout le catéchisme dans cette lumière. Il ne faut jamais laisser croire aux enfants que le stade primitif que représente la Genèse - c'est-à-dire le premier livre de la Bible et tous ceux qui le suivent - que ce premier stade primitif correspond à la vérité définitive. C'était une première approche, qui était vraie dans la mesure où elle était un mouvement vers Dieu, qui est fausse si on la boucle sur elle-même.

       Il est clair que, si vous représentez l'histoire du péché originel à des enfants sous l'aspect d'un maître qui a défendu l'entrée ou plutôt l'accès dans son beau jardin, l'accès aux plus beaux arbres qui sont l'arbre de vie et l'arbre de la connaissance du bien et du mal, parce que il est le maître et qu'il a le droit de mettre le bonheur à ses propres conditions, si vous leur racontez cette histoire de cette manière, en concluant que c'est parce qu'Adam et Eve ont touché à ce fruit défendu, qu'ils ont été frappés et nous avec eux, vous ne tenez pas compte, si vous vous bornez à cela, de l'autre jardin qui est le jardin de l'agonie, car, finalement, c'est dans ce jardin de l'agonie que nous apprenons ce que signifie le premier jardin.

       Dans cet abandon de notre Seigneur, dans cette solitude infinie où se révèle en plénitude l'amour infini de Dieu, nous comprenons que le mot de Pascal, le mot de Pascal disant : " Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ", ce mot, il faut le reporter jusqu'aux origines du monde : c'est dès le commencement, comme dit l'Apocalypse, dès le commencement du monde que l'agneau est immolé, c'est dès le commencement du monde que  Jésus est en agonie parce que justement le péché c'est d'abord, c'est essentiellement, c'est uniquement un refus d'amour.

       Dieu n'a pas voulu, il n'a pas voulu éprouver l'homme pour lui faire sentir sa puissance.  Il  a  offert  à  l'homme  ses  fiançailles. Il a  offert à  l'homme ce mariage d'amour qu'il ne cesse d'offrir à travers tous les siècles, et le premier péché a été le premier jugement de Dieu par l'homme, le premier refus, la première condamnation, la première crucifixion, et ce qu'il faut retenir justement de ce premier chapitre de la Genèse, dans la lumière du second jardin qu'est le jardin de l'agonie, c'est ce cri de l'innocence de Dieu qui traverse toute la Bible, qui retentit sur le calvaire et qui  sera entendu jusqu'à la fin des siècles, ce cri de l'innocence de Dieu.

       Ce n'est pas Dieu qui a inventé la mort, ce n'est pas Dieu qui a inventé la souffrance, ce n'est pas Dieu qui a inventé la douleur, ce n'est pas Dieu qui a inventé le mal : tout cela est venu malgré lui et il en est victime, comme l'agneau immolé dès le commencement du monde.

       C'est dans cette lumière christique qu'il est absolument nécessaire de relire la Bible. D'ailleurs, la Bible est un sacrement, comme nous aurons l'occasion de le préciser. La Bible est un sacrement. Ce n'est pas un livre, c'est Quelqu'un, c'est quelqu'un. Et l'Imitation le dit d'une manière admirable lorsque elle parle du banquet eucharistique et du banquet des écritures car, dans l'un et l'autre, on reçoit et on se nourrit de la parole éternelle de Dieu. Dans l'un et l'autre banquet, on reçoit le Verbe de Dieu qui est Jésus. Le véritable sens des Écritures, c'est Jésus. Et ce Livre est une Personne, et il faut le lire comme la confidence, comme la confidence d'une mère qui raconte comment elle s'est adaptée à des barbares, à des sauvages, à des primitifs, comment elle s'est adaptée à des progressants, qui allaient plus loin, à des êtres qui commençaient à aimer, qui allaient encore plus loin, jusqu'à ce qu'enfin éclate la pleine lumière, le plein midi de la vérité dans l'humanité de notre Seigneur.

       Et d'ailleurs, nous en avons le sentiment très net quand nous lisons à la messe ces beaux textes enchâssés dans la liturgie, ces textes qui peuvent être pris n'importe où, n'importe où...

       Nous ne les lisons pas dans le sens littéral, nous les lisons dans le sens christique. Il y a un texte admirable pour la fête du précieux sang de notre Seigneur et qui dit : " Pourquoi tes vêtements sont-ils rouges comme le vêtement de celui qui foule le vin dans le pressoir ? "( Is. 63, 2 ).  Cette  image,  quand  vous  la  lisez  dans  le bréviaire  ou  dans la liturgie est une chose magnifique qui vous fait immédiatement penser à la tendresse infinie de l'agneau immolé.

       Quand vous lisez le texte dans Isaïe, il s'agit de la cuve de la colère de Dieu justement, où les êtres sont piétinés et leur sang jaillit, jaillit de la cuve, comme le sang de la grappe sous les pieds de celui qui presse la vendange. C'est tout autre chose. Mais l'Église, très justement, a gardé la première image, l'a enchâssée dans le mystère de Jésus, parce que son véritable sens, finalement, comme le sens de tout, c'est Jésus. Et jamais, d'ailleurs, la Bible n'est aussi belle que dans la liturgie.

       On est parfois choqué en lisant le texte de la Bible, au premier moment. On peut être choqué, tant qu'on ne pense pas qu'il s'agit de pédagogie et d'adaptation, de miséricorde et de pauvreté, puisque Dieu s'est fait parole humaine. Mais, dans la liturgie de la messe, on n'est jamais gêné, c'est parce que tous ces textes sont enchâssés dans le mystère de Jésus et deviennent vivants dans cette lumière. Alors, tout s'anime de sa Présence et bat aux battements de son cœur.

       Et c'est bien cela : en chaque mot de la Bible, il y a les battements de son cœur. Et, quand on la lit dans cet esprit, on ne voit que son visage et on n'est sensible qu'à son amour.

       Mais, justement parce que tout le monde n'est pas, n'a pas été introduit dans la confidence, il ne faut pas non plus prodiguer ces textes devant tout le monde et chacun. Et lorsque l'on enseigne le catéchisme, il faut ne jamais donner cette vision de Dieu comme la dernière. C'est le fait d'une vision de Dieu d'une certaine époque, mais le vrai visage de Dieu vous le trouverez précisément dans la lumière pascale, vous le trouverez dans le silence de l'adoration, vous le trouverez en écoutant en vous cette musique dont l'Écriture nous dit magnifiquement, sachant que on ne peut entendre la vraie parole de Dieu qu'en étant enraciné dans son intimité et en étant accordé aux battements de son cœur, alors on entend cette musique que perçoit celui qui ne fait plus de bruit avec lui-même et à propos de laquelle l'Écriture nous dit : " N'empêchez pas la musique... "   (Fin de la conférence)

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