Conférence donnée à Ghazir, en 1959: "Jésus, véritable sens des Écritures", troisième partie.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Nous ne serons donc pas étonnés de voir dans l'Évangile, à côté des nouveautés les plus révolutionnaires et qui demeurent à jamais, certaines adaptations qui s'adressent aux auditeurs et qui ne valent que pour un temps, comme la parole qui serait scandaleuse si on la prenait à la lettre : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël ! " (Mt 15, 24).

Il va de soi que cette parole signifie que, durant sa mission terrestre, c'est à cela que il avait à se limiter, il fallait d'abord qu'il tente d'accrocher le peuple qui se prétendait le dépositaire de toutes les vérités. Il voulait le faire entrer dans ce mouvement missionnaire pour le salut du monde entier, et c'est quand le refus de ce peuple aurait été dûment établi, que la Parole serait portée aux nations.

Mais, bien entendu, le Christ dans cette parole, n'exclut pas tous les peuples de la terre, puisqu'il est venu expressément pour eux et que le dernier mot par où il donne à ses apôtres leur mission est de les envoyer précisément faire disciples toutes les nations.

Lisons donc les textes avec ce regard intérieur, en y cherchant partout l'amour de Dieu qui passe dans les textes de l'Ancien Testament, parce que l'Ancien Testament c'est un mouvement qui monte vers Jésus. Il monte lentement, lentement, à travers bien des hésitations, bien des reculs, mais il monte, il monte. Et c'est là son sens : c'est de conduire à Jésus.

En Jésus, tout cela est dépassé. C'est pourquoi il ne faut jamais lire l'Ancien Testament qu'à travers le Nouveau. C'est à travers le cœur du Seigneur qu'il faut lire tout cela en comprenant, comme on l'a dit magnifiquement que " une des plus grandes pauvretés de Dieu, c'est d'avoir accepté de se faire parole humaine ! "

Il a accepté de se faire parole humaine. Il a accepté ces caricatures de lui qui sont indignes de lui mais qui étaient nécessaires à une humanité primitive et barbare, qu'il fallait soulever au-dessus de sa misère et de son fumier et qu'il fallait prendre exactement là où elle était.

D'ailleurs, saint Jean de la Croix nous donne l'exégèse de cette situation et de la manière la plus claire et la plus profonde. Et que saint Jean de la Croix, qui est un immense poète, un immense poète, un des plus grands poètes de tous les temps et la gloire de la littérature espagnole, vous savez que saint Jean de la Croix lorsque il étudie les nuits mystiques, ces nuits terribles qui constituent une espèce d'enfer pour certains mystiques - pas tous, heureusement- mais certains mystiques passent par cette sorte d'enfer qui est un tunnel si obscur, si douloureux qu'ils ont l'impression, dit saint Jean de la Croix, que Dieu s'acharne, s'acharne contre eux avec une espèce d'inimitié implacable. Ils ont l'impression, en bref, que Dieu est devenu leur ennemi. Ils ont l'impression qu'ils sont devenus, eux aussi, les ennemis de Dieu, que plus jamais ils ne pourront le joindre, qu'ils sont comme séparés définitivement de lui et leur condition est si misérable, dans cet état, dit saint Jean de la Croix, que ils ne peuvent recevoir aucune consolation. C'est peine perdue que de vouloir ranimer leur espérance, parce que ils ont toujours l'impression, dans cette sorte de scrupule invincible, qu'on ne les comprend pas ou qu'on ne les comprend qu'à moitié et que personne n'est en état de partager et de mesurer l'immensité de leur douleur.

Mais un jour viendra justement où les purifications auxquelles ils sont soumis dans ce tunnel, un jour viendra où " le jour se lèvera". Ils sortiront du tunnel, ils déboucheront en pleine lumière et, dans cette lumière, ils retrouveront - ou plutôt ils trouveront - ils découvriront le vrai visage de Dieu. Et ils le verront comme un visage d'amour, ils le verront comme un visage nuptial, ils le verront comme un visage tout de tendresse et ils entreront justement dans ce que les mystiques appellent les fiançailles spirituelles et ils s'avanceront jusqu'à ce mariage d'amour où tout est consommé, où la crainte est bannie, où, désormais, l'âme se repose dans la lumière et où la vie n'est plus qu'un échange de personne à Personne, dans cette sorte de Cantique des Cantiques qui est le terme de la plus haute sainteté.

Et c'est alors que l'âme, en se retournant vers son histoire, en essayant de survoler son passé se demandera comment elle a pu, dans ce tunnel, donner à Dieu ce visage d'ennemi, ce visage menaçant, ce visage hostile qui la crucifiait.

Comment a-t-elle pu lui donner ce visage, puisque le visage qu'elle découvre maintenant, dans la pleine lumière, est un visage où il n'y a que la bonté et l'amour ? C'est, dit saint Jean de la Croix, qu'elle-même - c'est ce qu'elle comprend dans la lumière - c'est qu'elle même dans la nuit où elle était, dans la nuit d'elle-même où elle se débattait, justement encore tout emberlificotée dans ses imperfections, tout empelotonnée dans sa chrysalide qui s'interposait entre elle et la lumière, elle projetait sur Dieu son propre état, ses propres limites. Elle donnait à Dieu son propre visage, elle faisait de Dieu l'inventeur de sa misère, alors que sa misère venait d'elle-même. Maintenant qu'elle est sortie de ce tunnel, c'est fini. Elle sait que le vrai Dieu est tout amour, qu'il n'y a rien d'autre en lui que ce visage nuptial, que ce visage de mère, qui n'a qu'un seul visage qui est celui du terme, qui est celui de l'aube pascale - et que tout le reste, tout ce qu'on trouve dans la Bible, dans l'Évangile, dans les Épîtres, dans l'Apocalypse, tout ce qui n'est pas ce visage est simplement le reflet de nos imperfections et de la miséricorde de Dieu qui s'adapte à elles. (à suivre)

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