Lausanne, dimanche 17 février 1963 Sexagésime

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Chers Amis, une des premières et des plus remarquables réalisations de la physique nucléaire a été la transmutation, la transformation de la matière en lumière. C'est une chose tout à fait imprévisible et inattendue pour les savant du 19ème siècle, qui est devenue aujourd'hui chose courante, la transformation de la matière en rayonnement.

Ce succès prodigieux, cet accomplissement merveilleux, nous fournit peut-être la plus belle image de ce que nous avons à accomplir dans notre vie propre, puisque finalement toute la morale chrétienne peut se résumer dans ce mot : " transmuter notre vie, transformer notre vie en lumière ! " Il s'agit donc d'une promotion, il s'agit d'un plus-être, il s'agit d'une glorification, il s'agit de donner à tout notre être, à tous nos gestes, à tout notre comportement une valeur infinie, une grandeur incommensurable, une portée éternelle.

Jésus ne nous appelle pas à nous diminuer, il ne nous appelle pas à bouder la vie, à nous mettre dans un coin et à ressasser le danger et le péril de la mort, il nous appelle au contraire à une création prodigieuse, magnifique, quotidienne qui est justement la transformation de nous-mêmes et du monde en lumière.

Vous allez le saisir, si vous le voulez bien, d'abord sur un exemple dont la grossièreté va immédiatement vous apparaître : Je me souviens de cet homme dont la femme était hydropique et offrait naturellement l'aspect peu engageant d'un corps terriblement déformé. Et cet homme, qui n'avait pas inventé la poudre et qui avait un tact d'éléphant, me dit devant sa femme : " Eh bien ! Maintenant, qu'est-ce qui me reste de ma femme ? Est-ce que j'ai encore une femme ? " Je n'ai pas besoin de commenter cette remarque. Il s'était attaché évidemment charnellement à sa femme ; et maintenant, elle lui répugnait, elle n'était plus rien pour lui.

Je pense, au contraire, à cette autre femme paralysée depuis 39 ans, aveugle depuis 30 ans et qui me racontait la magnifique histoire de son attaque initiale, de cette poliomyélite qui avait fait d'elle, en une seconde, une infirme à la veille de ses fiançailles ; et l'homme qu'elle aimait, et qui l'aimait, ne fut pas rebuté par cet accident, il la suivit avec une merveilleuse fidélité, il se fit son chevalier servant pendant neuf ans et, au bout de neuf ans, comme elle était devenue aveugle, il l'épousa.

Il épousa ce bloc inerte, cette femme qui ne pouvait pas porter ses mains à sa bouche, qu'il fallait nourrir à la cuiller, qui ne pouvait même pas se retourner dans son lit. Qui épousa-t-il, sinon justement la personne qu'il avait entrevue, l'âme qui était sœur de son âme, toute la lumière, enfin, qu'il avait rencontrée et qu'il voulait échanger avec elle.

Et c'est sur cette base que se construisit ce merveilleux mariage tout entier de respect, de vénération et de fidélité, qui fut interrompu par la mort subite du mari, mais qui dura jusqu'à la fin, puisque jusqu'à la fin, cette femme puisa dans ce merveilleux amour la force de supporter son infirmité sans jamais se plaindre. Elle avait connu le plus grand et le plus beau bonheur : celui d'avoir été aimée pour elle-même, pour ce qu'il y avait en elle d'unique, pour sa personnalité, pour cette création de lumière à laquelle elle avait consenti dès sa jeunesse et que son compagnon merveilleux avait prolongé avec elle, dans ce mariage unique qui rappelle l'émerveillement de Dante devant la beauté de Béatrice, lorsqu'il chante dans son sonnet :

"Tant gentille est ma Dame, Tant gentille est ma Dame,

Quand elle salue autrui,

"Que toute langue, en tremblant, devient muette,

Et les yeux ne l'osent regarder."

Il y a donc des hommes qui ont été capables et il y a donc des femmes qui ont été capables de cet amour, où vraiment tout se transforme en lumière, où tout s'éternise dans un échange définitif ; parce qu'ensemble on ne cesse de grandir, parce que on a toujours un nouveau mystère à révéler, parce qu'on est toujours plus riche de générosité, parce que on est un espace toujours plus vaste. C'est cela la chasteté, finalement : non pas une espèce d'avarice où l'on se recroqueville sur soi-même, mais cette volonté de donner à tout son être, à son corps, comme à son esprit, une dimension infinie, d'en faire vraiment le temple de Dieu et le sanctuaire de son esprit, d'en faire, comme dit saint Paul, le Corps de Jésus-Christ

Il ne s'agit jamais d'un moins, mais toujours d'un plus. Et saint François nous en avertit, lui qui, bien éloigné de toute tentation charnelle, était tout entier, tout entier l'ambition la plus dévorante, la plus naïve, la plus ingénue, la plus absolue, lui qui voulait faire parler de lui, remplir le monde de ses hauts faits et de sa gloire ; il a compris que la grandeur, ce n'est pas celle que l'on reçoit de l'opinion. La grandeur, c'est celle que l'on devient.

Et dès que il eut éprouvé qu'il ne pouvait pas être le domestique de l'opinion, le domestique d'un domestique, il comprit qu'il fallait chercher plus loin, plus loin, et il chercha si loin que, finalement, il atteignit à cette grandeur suprême de la divine pauvreté.

Cette fiancée dont il avait rêvé : c'était donc elle, la pauvreté, c'était le don absolu de soi, c'était la communion avec tout l'univers, sous les espèces de l'amour ; c'était la possibilité de serrer toute la terre et toute la création contre son cœur, sans en être, sans en être jamais esclave. Et personne n'a chanté le monde avec plus d'amour, personne n'a davantage aimé les créatures, personne ne s'est penché avec plus de tendresse sur les animaux, personne n'est allé au-devant de la mort en portant tout l'univers comme une immense gerbe de joie et de tendresse pour l'offrir à Dieu dans un immense Bénédicité.

Et saint Paul, qui nous raconte aujourd'hui ses aventures, saint Paul qui avait le tempérament d'un despote, saint Paul qui aurait pu devenir un empereur romain, comme tant d'autres orientaux le sont devenus. Saint Paul a compris, lui aussi, que la grandeur, ce n'était pas de faire des esclaves, mais des hommes libres, et avec une passion magnifique, il a fait tourner toute son ardeur à la libération des hommes, en les arrachant à cette loi qui les tenait captifs, pour les introduire dans le règne de la grâce où tout est une respiration d'amour. C'est de cela qu'il s'agit et de rien d'autre.

La morale n'est pas un joug qui s'impose à nous pour contrevenir à nos désirs. La morale du Christ, il faudrait dire plus justement la mystique du Christ, c'est cette voie royale d'union avec Dieu qui nous introduit dans l'intimité de toute la création et qui donne à toute réalité une valeur infinie. Toute la réalité se met à chanter, toute la réalité devient transparente à l'amour, toute la réalité est vêtue d'une beauté infinie. Alors la vie, la vie devient, ou peut devenir, elle peut devenir un véritable bonheur, un bonheur non pas véritablement possédé, non pas exploité, mais un bonheur offert, une joie donnée, une joie communiquée, une joie qui peut révéler de la manière la plus émouvante ce don de Dieu dont toute la joie, précisément est de se communiquer et de se donner éternellement.

Nous avons une mentalité d'esclave qui est bien éloignée de l'Evangile. Nous croyons encore que nous sommes assujettis à des commandements qui nous obligent à vivre à contre-courant. C'est le contraire qui est vrai.

Qu'est-ce que nous voulons finalement sinon la grandeur ? Un acte humain qui va jusqu'au bout de lui-même, un acte humain, c'est toujours un acte originel, c'est toujours un acte infini, c'est un acte qui ne peut pas se limiter, c'est un acte qui ne peut respirer que dans un espace incommensurable.

"Monte plus haut " (Lc 14, 10). Il faut que ta vie devienne un chef-d'œuvre de lumière et d'amour, il faut qu'elle soit belle, il faut qu'elle porte le rayonnement de la joie, il faut qu'elle devienne un ferment de libération, il faut que la seule présence soit pour les autres le plus merveilleux cadeau.

Ah ! Quand saurons-nous, quand comprendrons-nous que nous sommes appelés à la grandeur ? Quand comprendrons-nous que Dieu est une Présence brûlante au fond de nous-même, la Présence la plus actuelle, la plus réelle, celle hors de laquelle on ne peut rien rencontrer ? Quand comprendrons-nous que l'Evangile est la Bonne Nouvelle, celle qu'il faudrait inscrire chaque jour à la dernière page, à la dernière ligne du journal parce que c'est merveilleux ? " Ne te contente pas, dit saint Jean de la Croix, des miettes qui tombent de la table de ton père, sors et glorifie-toi en ta gloire, et tu atteindras aux désirs de ton cœur "

Ah ! Mes chers amis, il faut que nous secouions ce joug effroyable de la routine et de l'habitude, et qu'avec un regard tout neuf, nous entendions ou plutôt nous regardions, cet Evangile éternel qui veut s'inscrire dans notre cœur et dans nos vies. Pour que nous comprenions que le Christ Ressuscité veut faire de nous les vainqueurs de la mort, veut donner à notre vie toute sa majesté, toute sa grandeur et toute sa beauté comme le comprenait si admirablement, cette femme cancéreuse qui se savait perdue, qui attendait la mort, et qui ne recevait dans son lit qu'en blouse de soie, étant d'ailleurs de condition modeste, mais recevait en blouse de soie, parce qu'elle savait que le Royaume de Dieu, c'est le royaume de la grâce, de la jeunesse et de la beauté.

Et que le chrétien qui marche avec le Christ comme compagnon, comme faisaient les disciples d'Emmaüs, n'est pas un être voué à la mort, mais qu'avec le Christ, il est appelé à vaincre la mort, selon le mot admirable du psalmiste qui peut être la plus belle conclusion de cette journée : " Je ne mourrai pas, je ne mourrai pas, mais je vivrai et je chanterai la joie du Seigneur ". (Ps 117, 17)

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