Suite de l'homélie donnée à Lausanne, en 1960, (Elle a paru dans les Documents Episcopat N° 12 Juillet-Août 1989 et "Ton Visage ma Lumière", p150ss.)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

"Aussi bien, que signifie la vénération des saints ? Qu'est-ce que nous demandons aux saints, quels que soient leurs noms, depuis les Apôtres jusqu'à Thérèse de l'Enfant Jésus ? Qu'est-ce que nous leur demandons ? Mais justement de vérifier dans leur vie une affirmation qui ne peut apparaître comme une vérité que dans une histoire humaine. Nous leur demandons d'être cette transparence à Dieu, nous leur demandons d'être cet espace de lumière, comme nous leur demandons de devenir en nous un ferment de libération. Et nous savons que sans ce témoignage, il n'y a rien.

Ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les documents, ce ne sont pas les raisonnements, qui pourront jamais nous convaincre et nous convertir. Ce qu'il faut, c'est la lumière d'une vie, c'est le rayonnement d'un visage, c'est le battement d'un cœur, c'est le don de toute une vie.

Nous n'allons pas nous interroger sur les titres du Christ à notre foi. Ce que nous avons à faire, c'est justement de découvrir ces dimensions de l'homme, de les respecter en nous et dans les autres, et de devenir, chaque jour davantage, ce Royaume de Dieu, en entrant toujours plus à fond dans ce dialogue silencieux, où Dieu nous convie, pour que notre vie soit tout entière le rayonnement de sa Présence.

Il est clair que si le Christianisme est la religion de l'homme, s'il y a en Jésus une telle passion pour l'humanité, si Dieu est à genoux devant l'homme, il y a une possibilité de nous entendre avec ceux qui glorifient l'homme comme un Dieu. C'est cela, au fond, qui est le ferment de ce qu'on appelle le monde moderne. Le monde moderne a la nostalgie de la divinité de l'homme et il a bien raison. Et le Christ est au fond à l'origine de cette nostalgie. C'est lui qui a donné à l'homme toute cette ampleur et toute cette beauté. C'est lui qui a placé l'homme si haut, c'est lui qui a mis notre liberté au prix de la Croix. C'est lui qui nous a révélé Dieu à genoux devant l'homme.

Ne nous étonnons pas quand nous avons affaire avec la vérité, la vérité qui est le jour de notre intelligence, quand nous sommes en face de la musique où notre sensibilité se met à chanter, quand nous sommes face à l'amour où nous nous déprenons de nous-mêmes, nous savons bien que ni la vérité, ni la musique, ni l'amour ne peuvent nous contraindre. La vérité ne peut s'enraciner en nous, la musique ne peut résonner dans notre sensibilité, l'amour ne peut prendre possession de notre cœur que si nous le voulons, que si nous y consentons, que si nous entrons dans un dialogue de réciprocité où notre « oui » conditionne la lumière, la musique et l'amour.

Et Dieu qui est tout cela, Dieu qui est à l'origine musique, vérité, lumière, amour, Dieu ne peut rien que s'offrir, mais jamais, il ne peut nous contraindre. Et c'est pourquoi, il a l'air si souvent absent, absent parce que nous le sommes.

Quand nous serons présents, le Règne de Dieu se révèlera, la vérité illuminera le monde, la musique chantera dans le silence des cœurs et l'amour formera cette chaîne de bonheur et réalisera enfin la fraternité humaine.

Ne nous y trompons pas : c'est à cela que le Christ nous appelle et nous n'avons pas à nous inquiéter d'autre chose que d'entrer aujourd'hui dans cet amour de l'homme, qui est le plus difficile parce que l'homme justement n'est pas encore lui-même. Il faut que l'homme devienne, il faut qu'il naisse, il faut qu'il croisse, il faut qu'il soit libéré, et cela prend du temps, et nous ne sommes qu'au commencement de l'humanité vraie, au commencement du commencement.

Mais il suffit que la voie soit ouverte, il suffit que la direction nous soit montrée, il suffit que toute équivoque soit dissipée : c'est cela notre religion, c'est cela l'Evangile, c'est cela la révolution accomplie par Jésus-Christ. Le ciel est ici, il est au-dedans de nous, il est maintenant, il est pour aujourd'hui, car le Règne de Dieu, c'est l'Homme.

Vous vous rappelez le magnifique quatrain, le magnifique quatrain d'Angélus Silelius : "mon esprit ne cesse d'invoquer dans un cri, ou plutôt l'abîme de mon esprit ne cesse d'invoquer dans un cri l'abîme de Dieu. De ces deux abîmes, dis : quel est le plus grand ? " Car c'est cela justement les abîmes de Dieu : les abîmes de lumière et d'amour ne peuvent nous être connus que dans les abîmes de notre âme, quand notre âme a quitté ses limites, quand elle a dépassé ses frontières, quand elle est devenue un espace de lumière et d'amour.

Je ne pense pas que l'on puisse récuser ce christianisme. Je suis sûr que personne ne le refuserait s'il était vécu silencieusement, si nous étions nous-même cet Evangile vivant et si l'on voyait en nous se dresser l'homme dans toute sa stature, dans toute sa grandeur et dans toute sa dignité. Et c'est là, finalement, le seul critère que nous soyons pour rendre témoignage à Jésus qui est le Fils de l'homme, à un degré unique, et c'est cela justement qui nous garantit qu'il est le Fils de Dieu à un degré unique. C'est cela qui nous est demandé : de nous faire fils de l'homme pour devenir fils de Dieu.

Nous identifier avec les autres, prendre en charge la douleur et l'espoir du monde et pour commencer aujourd'hui, aujourd'hui dans notre maison, , aujourd'hui dans notre foyer, demain, dans notre bureau ou dans notre atelier, faire crédit à ceux qui nous entourent, leur porter la lumière du lavement des pieds, être à l'écoute du mystère de leur âme, et devenir pour eux cet espace où la liberté respire, afin qu'ils sachent que le ciel n'est pas là-bas derrière les nuages, mais qu'il est maintenant, ici, au plus intime de notre cœur." ( Fin)

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