Homélie donnée à Lausanne, en 1960, (Elle a paru dans les Documents Episcopat N° 12 Juillet-Août 1989, et "Ton Visage ma Lumière", p150)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

" [...] Il n'y a, disait Nietzche, il n'y a jamais eu qu'un seul chrétien, et il est mort sur la Croix. » Ce jugement sévère, porté par un fils de pasteur, puisque Nietzche était fils de pasteur, ce jugement sévère nous rend attentifs aux déchets énormes, en effet, que l'histoire enregistre sur la trace des civilisations chrétiennes.

Mais si, en se réclamant du Christ, si peu d'hommes sont chrétiens, c'est, il faut bien le dire, la plupart du temps, le Christianisme ne leur a pas été présenté sous son vrai jour. Pourquoi être chrétien, en effet, plutôt que bouddhiste, ou brahmaniste ou shintoïste ? Pourquoi être disciple de Jésus-Christ plutôt que disciple de Platon ? On a écrit des tonnes de discours, on a fait des études monumentales pour prouver la vérité du Christianisme et le monde n'en a pas été beaucoup transformé, parce ce que justement on a oublié l'essentiel, on a perdu de vue ce qu'il y a de plus mordant dans l'Evangile, ce qui s'insère en pleine vie, ce qui nous touche au fond du cœur, ce qui atteint les assises mêmes de notre sensibilité. On a oublié ou on n'a pas reconnu ou on n'a jamais compris que le Christianisme était, à un degré unique, la religion de l'homme.

Les derniers mots de Jésus, nous l'avons remarqué souvent, ce n'est pas d'aimer Dieu, c'est d'aimer l'homme. Le critère qu'il donne, la marque distinctive de ses disciples, c'est qu'ils s'aiment les uns les autres. Le sacrement, je veux dire le rite, le signe de ralliement, c'est l'Eucharistie, c'est à dire un banquet qui rassemble tous les hommes autour d'une même table, et un des derniers gestes de Jésus-Christ, c'est de laver les pieds de ses disciples en s'agenouillant devant eux. C'est là, d'une manière unique, que nous saisissons toute la nouveauté, toute la révolution opérée par Jésus.

Parler de Dieu, qui ne le sait pas ? Facile d'imaginer un dieu que l'on fabrique en le tirant de notions toutes faites, c'est si facile de proposer aux gens des doctrines invérifiables, de leur promettre une récompense ou de leur annoncer la fin du monde. C'est si difficile, par contre, de leur faire découvrir Dieu au cœur même de leur vie. Et justement c'est cela que Jésus a fait et, si nous sommes, du moins si nous voulons être chrétiens, si nous en avons le désir, aussi loin que nous soyons de l'être effectivement, c'est justement parce que en Jésus, il y a un poids d'humanité unique, parce qu'en Jésus il y a la passion de l'homme jusqu'à la mort de la Croix. Il n'y a pas besoin d'autre chose pour attirer notre attention, pour nous convaincre, que ce poids d'humanité, que cette authenticité dans l'amour de l'homme, que cette reconnaissance, dans l'homme, du Règne de Dieu.

Car il ne s'agit plus maintenant de s'évader de la terre, de feindre et d'imaginer un ciel derrière les nuages ; il s'agit maintenant de réaliser en nous, et de découvrir dans les autres, un infini qui est inconnaissable s'il ne se réalise pas en nous. Et c'est là justement ce qu'il y a de si dramatique dans l'agenouillement du lavement des pieds. Ce geste qui scandalise les Apôtres, ce geste qui contredit toutes les images qu'ils se sont faites de Dieu et du Messie, ce geste qui se profile sur la Croix qui sera pour demain, ce geste c'est vraiment la programmation unique de la grandeur et de la dignité humaine.

Il faut entendre tout ce qu'il y a de désespéré dans cette entreprise de Jésus-Christ. Il sait que tout est perdu, il sait qu'il va entrer dans son agonie, il sait que Judas l'a vendu, que Pierre va le renier, que Jean va s'endormir, que tous vont fuir. Il sait tout cela, mais il sait aussi que le Royaume de Dieu n'est nulle part ailleurs que dans l'homme ; dans ces hommes-là, dans ces hommes médiocres et qui n'ont rien compris, et qui, tout à l'heure, vont l'abandonner dans son agonie, dans sa solitude et dans son échec.

Le Royaume de Dieu, en effet pour lui, c'est l'homme, c'est l'homme ouvert, l'homme transparent, l'homme généreux, l'homme qui laisse passer, à travers lui, toute cette vie de Dieu dont toute conscience humaine porte à son insu le trésor. Et tant que l'homme n'a pas donné cette réponse, tant qu'il n'a pas offert cette transparence, tant qu'il n'est pas entré dans ce rapport de générosité, le Royaume de Dieu n'est qu'un mot : il est un programme, il n'est pas une réalité.

Et c'est justement pour appeler cette réalité, pour susciter dans le cœur de ses Apôtres, au dernier moment, une correspondance et une collaboration, un consentement indispensable, c'est pour cela que Jésus est à genoux devant eux et devant toute l'humanité. Et c'est pourquoi aussi, le suprême testament, c'est cet amour de l'homme, c'est ce signe donné à ses disciples qui doivent s'aider et s'aimer les uns les autres, sous peine de ne jamais atteindre, de ne jamais devenir ce Royaume de Dieu qui est inscrit au cœur de notre cœur.

Jésus ne sera pas exaucé. Les Apôtres ne comprendront pas, Judas persévèrera dans sa trahison, Pierre atteindra à son reniement, Jean s'endormira, et tous s'enfuiront quand ils le verront abandonné, voué à l'échec et condamné.

Quand éclatera le miracle de la Pentecôte, ce baptême de feu qui va initier les Apôtres cette fois à la vérité du Messie, qui va les introduire dans son intimité, qui va faire d'eux les porteurs du message qui doit allumer dans le monde l'incendie de l'amour, il arrivera si souvent que ce message soit mal entendu et que, de nouveau, on rétablisse, sous le nom de Jésus-Christ, une idole que l'on croyait dépassée. Et c'est pourquoi, il faudra toujours revenir à cette religion de l'homme, qui est la plus difficile, cette religion universelle, cette religion qui n'exclut personne, cette religion où tout le monde est attendu, cette religion dont chacun est le porteur, cette religion où toute conscience est perçue comme une chance pour le Royaume de Dieu.

Il y a là quelque chose de tellement unique, de tellement prodigieux, de tellement fou, parce qu'enfin qu'est-ce que l'homme, l'homme misérable, l'homme ligoté par ses convoitises, l'homme qui utilise ses plus belles découvertes en vue de la destruction ? Qu'est-ce que l'homme pour qu'on lui fasse un tel crédit ? Mais justement, c'est ce crédit de la générosité divine qui doit, peu à peu, le reconduire à lui-même, lui faire découvrir au dedans de lui-même cet infini dont il rêve et l'appeler à le réaliser et à l'exprimer dans tout son être et dans toute sa vie. Au fond, tout est là : si l'on ne croit pas en l'homme, il est impossible de croire en Dieu.

Car, justement, rien ne peut vérifier une affirmation, sinon qu'elle devienne vie en nous. Tout ce que l'on peut dire est dit par un homme, nous parvient à travers une bouche humaine . Et la seule caution d'une affirmation quelconque, c'est justement qu'elle devienne lumière dans une vie d'homme. " (à suivre)

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