Fin de la conférence sur l'immortalité.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Alors, qu'est-ce qui meurt ? C'est ce qui est déjà mort. Ce qui meurt, c'est ce que nous n'avons pas réussi à transformer, à libérer, à immortaliser. Ce sont, comme dit notre Seigneur, les branches mortes, les branches mortes que le vigneron émonde pour que la vigne porte davantage de fruits.

La mort, justement, pour celui qui est passé par la seconde naissance, et qui a persévéré dans sa vocation d'immortalité, la mort émonde simplement ce qui ne peut pas encore vivre éternellement. Et on s'en rend compte d'une manière magnifique et incomparable dans la mort de saint François, Saint François, justement, qui a constamment identifié sa vie avec celle du Seigneur, Saint François qui a été crucifié par son amour, qui porte les stigmates de l'Amour crucifié, Saint François qui n'est qu'une aspiration vivante où son être s'est engagé tout entier vers cet Amour qui est sa respiration ; quand il apprend que la mort est proche, il jubile, il jubile et il ajoute une strophe au Cantique du Soleil.

Et, tandis que ses Frères veulent lui faire faire une mort édifiante en lui demandant que sa mort soit " specchio e lume " qu'elle soit un miroir et une lumière, ils veulent le voir dans une niche, quoi, comme les saints dont ils ont l'habitude dans les livres qu'ils ont pu lire, saint François, lui, n'entend pas du tout mourir d'une mort édifiante.

Il demande, parce que la mort pour lui c'est une amie, il demande que l'on chante le Cantique du Soleil. Et lorsque viendra le dernier jour, vous vous rappelez, vous vous rappelez ce départ, ce départ de l'évêché d'Assise, cette marche vers la Portioncule, cette bénédiction - enjeu vital des crucifères donnée à la ville d'Assise - et enfin cette arrivée à la Portioncule où, il veut après avoir rassemblé tous ses Frères, en attendant l'arrivée de Frère Jacqueline qui doit lui apporter le vêtement où il sera enseveli, il veut qu'on accueille la mort comme une Reine, il veut que le médecin la salue comme un héraut salue le roi et, une fois que cette salutation a été adressée à sa sœur la mort, il demande à entendre une dernière fois le Cantique du Soleil.

Justement, il veut rassembler tout l'univers dans son cœur, il veut l'embrasser une dernière fois dans son amour, parce que il ne quitte rien ; aucun lien maintenant ne peut être rompu entre lui et l'univers, puisque l'univers a été transformé, est devenu dans son amour une immense gerbe de tendresse à la gloire de Dieu.

Il a vraiment créé le monde et ce n'est pas seulement lui qui est né une seconde fois, c'est le monde qui est né une seconde fois dans son amour et c'est le monde qui s'est éternisé dans son Cantique. Il ne quitte rien. Il n'y a plus qu'une fine cloison qui le sépare encore du visage bien-aimé qu'il porte dans son cœur et il n'y a plus en lui la moindre résistance. Non seulement il n'y a plus la moindre résistance à la mort, c'est sa chair elle-même qui est un élan vers le Christ qui est sa vie, car elle aussi tressaille de joie à l'approche du Dieu vivant, et elle est comme le lance-fusées de son immortalité.

Et quand vraiment il part, quand il entre dans cette vie qu'il est devenu, car enfin le Ciel était en lui, il est devenu la vie éternelle, il est devenu le Ciel, et maintenant il le contemple et tout le monde sent que ce n'est pas la mort, que c'est l'apothéose, que la mort est vaincue, que l'immortalité était enracinée dans ce corps transfiguré et, lorsque le chant de l'alouette s'élève au soleil couchant, toutes ces âmes en larmes versent en réalité des larmes d'admiration et de joie, parce que c'est l'assomption de leur Maître, ce n'est pas sa mort, et ils savent bien que, désormais, il demeure avec eux jusqu'à la fin des siècles pour être en eux le ferment de la divine Pauvreté.

Il est donc bien clair que la vraie question, c'est d'être un vivant avant la mort. Il est donc bien vrai qu'on n'entre pas dans le Ciel comme s'il s'agissait d'aller quelque part. Il faut devenir le Ciel, il faut le devenir. Il faut devenir la vie éternelle, il faut la devenir dans tout son être.

Et c'est pourquoi le chrétien sait que il est appelé à vaincre la mort. Il ne s'agit pas de la craindre, puisqu'elle n'a prise en nous que sur la mort. Il s'agit, au contraire, de vivifier tout notre être et le pénétrer de grâce et de Présence divine, afin que notre mort devienne, comme celle de saint François, un acte libre et une offrande d'amour.

Nous n'avons rien à redouter de la mort si nous sommes des vivants, puisque la mort n'a prise que sur la mort. Nous avons à affirmer la puissance de vie qui est le Dieu vivant en nous justement, en faisant pénétrer le rayonnement de sa Présence en tout notre être, dans notre cerveau, dans notre estomac, comme dans nos mains, comme dans toutes les fibres de notre chair, en essayant d'avoir cette vision vivante de la mort et de comprendre que le chrétien, ce n'est pas quelqu'un qui spécule par une sorte d'espérance incertaine sur une survie, parce qu'il a peur de mourir. Pas du tout ! Le chrétien est quelqu'un qui sait que sa vocation est de vaincre la mort, aujourd'hui et tous les jours de sa vie, jusqu'à ce qu'enfin il fasse de sa mort elle-même un acte de vie !

Tout cela, nous le sentirons de mieux en mieux à mesure que nous donnerons à la parole de notre Seigneur dite à Nicodème toute sa valeur : " Personne ne peut entrer au Royaume de Dieu, s'il ne naît de nouveau ! " (Jn. 3, 3-5)

Quelle merveille ! Oui, c'est cela, l'homme, c'est cela qui fait de lui l'homme, il ne peut pas s'en tenir au donné, à ce qu'il a reçu au moment de sa naissance, il ne peut pas être porté : il faut qu'il se porte, il faut qu'il porte tout l'univers et il faut qu'il porte enfin Dieu lui-même.

Et c'est par ce retournement de la situation que il échappe justement aux limites des forces naturelles. Comment ne seraient-elles pas limitées puisque elles ne peuvent pas se porter, puisqu'elles sont passives et aveugles ? Elles sont nécessairement limitées.

La merveille de l'homme, c'est que il peut prendre un recul par rapport à toutes ces énergies naturelles, il peut les peser, il peut les équilibrer, il peut les transformer, il peut les transfigurer et c'est justement ce qu'il a à faire, car toutes ces forces en elles-mêmes sont bonnes, elles sont nécessaires d'ailleurs, et elles sont appelées, elles aussi, finalement, à travers l'homme, à s'immortaliser.

Voilà la tâche admirable de l'homme, la tâche admirable du chrétien : non pas de vivre pour préparer une confrontation avec une mort qui vient du dehors et qui nourrit son épouvante, mais pour être avec Dieu un créateur qui transforme l'univers en se transformant d'abord lui-même, afin que tout son être, saisi par cette puissance de dépassement et ayant vécu la nouvelle naissance, puisse devenir vie éternelle, puisse devenir le Ciel vivant.

C'est pourquoi le Psalmiste dit ce mot qui n'est jamais plus vrai que dans la perspective de l'entretien de Jésus avec Nicodème : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai, Je ne mourrai pas, mais je vivrai, . "

Saint François nous apprendra à parcourir cet itinéraire de lumière et à aller justement toujours plus avant dans cette conquête qui nous immortalise, afin que nous puissions dire, nous aussi : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai ", car Dieu n'est pas le Dieu des morts, comme dit Jésus, il est le Dieu des vivants. Et c'est pourquoi notre jeunesse est devant nous. (Fin)

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