Suite 2 de la conférence: La seconde naissance ou la victoire sur la mort. L'être humain est tout entier une puissance de dépassement.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

"Dans Les cloches de Nagasaki, qui est un livre admirable que vous avez certainement lu, dans Les cloches de Nagasaki, le docteur Paul Nagaï, qui est une des victime à retardement du bombardement atomique de Nagasaki, qui a eu le temps d'écrire ce livre avant de mourir, nous a laissé ce prodigieux témoignage de grandeur et de générosité au milieu de l'horreur des événements. Le docteur Nagazaki nous raconte comment, étudiant en médecine, atteint comme tous les étudiants par le matérialisme de la science occidentale, avait perdu toute foi en l'immortalité, imaginant le corps comme simplement un équilibre provisoire de forces physico-chimiques aveugles.

Et c'est dans le regard de sa mère mourante qu'il commença à recouvrer le sens de l'immortalité. Il y avait, en effet, dans le regard de cette mère mourante, à laquelle il était infiniment attaché avec le plus profond respect et la plus entière vénération, il y avait dans le regard de cette mère mourante une telle lumière, une telle grandeur, une telle puissance de vie qu'il fut atteint au plus intime de lui-même en se disant : il est impossible qu'une telle lumière, une telle grandeur s'éteigne dans le néant.

Et c'est à partir de là que il commença à s'enquérir auprès des prêtres - la Faculté de Médecine se trouvant près de la Cathédrale catholique - auprès des prêtres, justement, de leur opinion ou plutôt de leur foi touchant l'immortalité.

Et c'est à partir de la lumière puisée dans le regard de sa mère mourante qu'il s'achemina vers l'Église et qu'il devint un chrétien brûlant, magnifique, héroïque jusqu'au martyre, dans une pureté, dans une pauvreté et dans une joie extraordinaires !

Pour lui donc, la question de l'immortalité ne s'est pas posée à froid, comme un raisonnement que l'on écoute par une oreille et qui sort par l'autre. C'est justement devant cette valeur, devant ce trésor d'une mère infiniment respectée et devant la puissance de rayonnement qui se dégageait dans cette mort, qu'il fut amené à réviser le problème et à se convaincre, en effet, que il y a dans l'homme une puissance qui doit triompher de la mort.

Dans le camp de concentration d'Auschwitz, la même évidence s'impose et, d'une certaine manière, elle est encore plus bouleversante. Vous connaissez ce trait qui est tout à l'honneur de saint François, puisque il émane d'un de ses fils, le Père Kolbe. Nous sommes à Auschwitz, dans ce camp polonais où les Allemands avaient rassemblé, dès les premiers mois de la dernière guerre des centaines de prisonniers polonais, puisque c'est la Pologne qui a été la première victime de l'agression allemande.

Il y avait là donc des centaines de prisonniers réduits à l'état squelettique, comme l'étaient tous les prisonniers des camps de concentration, et naturellement les Nazis, avec leur technique parfaite, avaient entouré ce camps de fils de fer barbelés parcourus de courant électrique. Il y avait une sentinelle juchée sur un mirador tous les quinze pas, armée d'une mitrailleuse, en sorte que il était quasi impossible de s'enfuir.

Et cependant, malgré toutes ces précautions, malgré tous les risques, un Polonais s'était enfui. Le chef de camp, qui avait pour les Polonais le mépris souverain du peuple des maîtres qui considère les Slaves comme des sous-produits de l'humanité, éclate en fureur en pensant qu'un Slave a pu prendre en défaut la technique et la surveillance allemandes. Ce n'est pas possible, il faut, pour que un Polonais ait pu s'enfuir, que tous ses camarades l'aient aidé, autrement jamais il n'aurait pu réussir à défier la technique allemande.

Il rassemble donc tout le camp. Il annonce aux prisonniers que ils sont tous coupables, qu'ils sont tous complices, qu'ils vont tous le payer et que la sanction, le châtiment, sera la condamnation de dix d'entre eux à mourir de faim et de soif ! Et il ajoute: "Je les choisirai au hasard ! "

Il prend donc tout son temps de manière à ce que chacun se sente visé et enfin, quand les dix, au bout d'une heure, ont été choisis, que les autres plus ou moins lâchement respirent, puisque, pour cette fois, ils ont échappé, on entend la voix d'un des dix désignés pour la mort s'élever, sangloter, en appelant sa femme et ses enfants, car il sait, puisqu'il est condamné sans appel, que il ne les reverra plus.

C'est alors que le Père Kolbe sort du rang. " Que veut ce cochon de Polonais ? Que veut ce cochon de Polonais ?", hurle le chef, puisque il était interdit de faire un mouvement qui ne fût commandé. Et le Père Kolbe dit simplement : " Mourir, mourir pour un de ces hommes ! "

Cette demande était tellement inattendue, elle était si peu inscrite sur les tablettes psychologiques du chef, que il ne comprenait pas ce langage, il se sentait dépassé par lui, il sentait qu'il avait trouvé son maître et il ne put que dire : " Pour qui veux-tu mourir ? " -" Pour ce père de famille. " - " Eh bien, va ! "

Le père de famille rentre dans le rang - c'est lui, d'ailleurs, qui a témoigné de toute cette histoire. Il rentre dans le rang, le Père Kolbe prend sa place et il est emmené avec l'escouade des neuf autres dans un box où on les enferme en attendant la mort.

Dernier geste, qui est bien d'un fils de saint François : voyant que ses camarades tremblent d'épouvante devant cette longue agonie dont ils sont seulement au commencement, il a l'idée de les faire chanter, de les faire chanter pour endormir leur angoisse. Et, comme les Slaves savent admirablement chanter, leurs voix dépassent le box de la famine et tout le camp se met à chanter.

Les brutes allemandes, - c'est-à-dire les bourreaux, qu'on trouve d'ailleurs dans toutes les nations : il y a dans toutes les nations de ces brutes prêtes à tout faire - les brutes nazies, ces pauvres types qui sont d'ailleurs les moins coupables, puisque ils étaient simplement des exécutants, enfin ces pauvres types qui étaient prêts à obéir à n'importe quel ordre et à faire n'importe quoi pourvu que il eût été donné cet ordre, eux-même les bourreaux n'en croyaient pas leurs yeux et ils disaient : " Nous n'avons jamais rien vu , Nous n'avons jamais rien vu de pareil ! " Et, dans ce cri d'admiration, il y avait justement le sentiment d'une immense victoire. Ils venaient de voir surgir un " Himalaya ", un sommet d'humanité dans ce petit prêtre de rien du tout, qui était plus grand que la mort, qui avait choisi de la vivre pour un autre, parce qu'il sentait justement que l'autre n'était pas encore prêt à en faire un acte libre !

L'autre allait la subir dans le désespoir, lui, le Père Kolbe, il pouvait en faire un acte d'amour. Alors, il ne la subissait plus, il la surmontait, il en triomphait et, à travers la mort, il devenait un grand vivant. Et tout le monde l'a senti dans le camp. Tout le monde, pour un instant, a respiré une autre atmosphère, tout le monde a compris que quelque chose d'essentiel venait de se passer, parce qu'un homme n'était plus porté par les événements, n'était plus identifié avec sa peau. Il avait porté sa vie, il l'avait recueillie, il pouvait en faire une offrande d'amour et, à travers la mort, y ajouter une valeur définitive en devenant dans la mort une source de vie.

Tout le monde le sent. Et c'est pourquoi ceux mêmes qui n'ont aucune conviction s'inclinent devant le martyr. Ils ne savent pas exactement à quoi correspond le sentiment de respect qui les envahit, mais ils ont autant de respect pour le martyr qu'ils ont de mépris pour le lâche qui a sauvé sa peau. Ils veulent, ils en veulent au lâche d'avoir sauvé sa peau, cette existence matérielle, cette existence qui n'est plus créatrice, autant qu'ils admirent le martyr de n'avoir pas tenu à sa peau, d'avoir été supérieur à elle et d'avoir vaincu toutes les terreurs animales pour faire de sa mort un acte vivant.

Nous comprendrons d'ailleurs d'autant mieux cette vérité, que il s'agit d'être un vivant avant la mort pour être un vivant après la mort, que nous nous rappellerons que l'être humain est tout entier une puissance de dépassement." (à suivre)

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