Carmel de Matarieh Le Caire, Mai 1972: "La Divinité de Jésus-Christ", suite.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, ponctuée de silences.

 

Voilà donc une donnée très importante : d'une part Dieu est libération, Dieu est liberté, d'autre part Dieu entre dans l'histoire. Il ne peut être connu qu'à travers un évènement de ma vie, de notre vie, c'est-à-dire par une transformation accomplie dans notre vie par notre rencontre avec lui. Je crois que cela est parfaitement clair pour vous. Vous n'avez aucune espèce de difficulté à concevoir que le mot d'Augustin : " Tard je t'ai aimée, beauté si antique et si nouvelle ", vous n'avez aucune difficulté à comprendre que ce mot a jailli au moment, précisément, où Augustin a éprouvé cette transformation. Ce mot ne fait qu'exprimer cette transformation radicale qui l'a fait passer du dehors au-dedans. C'est donc à travers cet évènement qu'il perçoit toute la réalité de Dieu comme il connaît la réalité qu'il est devenu dans cette rencontre avec la beauté si antique et si nouvelle.

Maintenant que nous pouvons revenir au point de départ, à cette expérience d'un chrétien de bonne volontéqui, même au temps où il communiait tous les jours, n'a jamais pu croire à la divinité de Jésus-Christ. On peut lui appliquer ce que je disais tout à l'heure des théologiens anglicans ou protestants : il a en somme vécu la divinité de Jésus-Christ, mais il n'a pas pu la concevoir. S'il communiait, c'est que il était attiré par le Christ Dieu, je veux dire par le Christ comme par le centre de sa vie, par le Christ tenant vraiment dans sa vie la place de Dieu, mais c'est quand il a essayé de le concevoir que il a rencontré des difficultés insurmontables.

D'où viennent ces difficultés ? Elles viennent, évidemment, d'une certaine conception de Dieu. Si on part du Dieu des philosophes, du Dieu abstrait, du Dieu qui est la cause première, du Dieu qui est le premier moteur, du Dieu qui est la conclusion d'un raisonnement, du Dieu, en somme, qui est une idée, comment concevoir que ce Dieu-là, transcendant, transcendant au sens finalement d'inexprimable, transcendant aussi pratiquement au sens d'étranger, au sens d'extérieur à moi-même, enfin comment ce Dieu-là que l'on peut concevoir, avec Aristote, comme la pensée qui se pense elle-même, comment ce Dieu-là pourrait-il se promener sur la terre ? Comment pourrait-il être un homme comme les autres ? Comment pourrait-il circuler dans les venelles, dans les sentiers de Nazareth ? Comment pourrait-il naître d'une femme et mourir et mourir comme tous les hommes meurent ?

Cest le caractère abstrait de cette connaissance de Dieu comme cause première, premier moteur immobile, c'est le caractère abstrait, c'est le caractère insondable de cette affirmation, c'est le caractère transcendant au sens philosophique de ce Dieu qui finalement une idée subsistante qui parait rendre impossible l'Incarnation comme quelque chose d'absurde. Ce serait restreindre Dieu, ce serait le mêler au monde mouvant. Il cesserait d'être la cause première. Il cesserait d'être le moteur immobile s'il entrait dans le devenir, s'il entrait dans le temps, s'il était soumis au temps. Cela paraît complètement absurde.

Et on peut, on peut dire autant du Dieu biblique, dans la mesure où le Dieu biblique est le Dieu devant lequel on se déchausse comme au buisson ardent. Il est le séparé, le séparé, celui dont la vue fait mourir comme dans la vision d'Isaïe ou dans la théophanie du Sinaï. Dans la manifestation de Dieu au Sinaï, la terreur est si grande que, je le rappelais la dernière fois, la terreur est si grande que les Israélites demandent surtout que Dieu ne leur parle pas, autrement, ils mourront.

Ce Dieu qu'on ne peut pas aborder sans mourir, ce Dieu séparé, comment pourrait-il se mélanger à l'histoire ? Comment pourrait-il devenir l'un de nous ? Toute la sainteté qu'on lui attribue proteste, proteste contre cette imagination qui paraît sacrilège. Il ne peut être que enfermé dans sa sainteté ineffable en se penchant sans doute - c'est encore une image - en se penchant sur les hommes parce que il est miséricordieux, mais il ne saurait, bien entendu, il ne saurait participer à leur vie sans cesser d'être lui-même.

Si vous le voulez, pour résumer très grossièrement la difficulté, c'est la grandeur de Dieu vue du côté des philosophes ou vu du côté des prophètes de l'Ancien Testament, c'est la grandeur de Dieu qui parait s'opposer totalement à la vérité de l'Incarnation.

Si Dieu est ce Dieu séparé, s'il est ce Dieu ineffable, si nous ne pouvons l'atteindre que par la voie de négation, d'éminence et de négation, si les mots pour lui ne signifient pas la même chose que pour nous, enfin s'il est si, si transcendant qu'on ne peut même pas le nommer, comment pourrait-il devenir l'un d'entre nous ?

Je pense que ces difficultés sont très réelles. Il est évident que le chrétien dont je parle, qui communiait tous les jours sans croire à la divinité de Jésus-Christ, au moins conceptuellement, au moins dans l'idée qu'il s'en faisait, il avait certainement dans l'esprit des difficultés de ce genre : c'est impossible que Dieu soit devenu homme. Il y a contradiction entre ces deux termes, l'homme est fini, il est limité, il commence, il finit, il est impossible que Dieu devienne homme puisque il s'enfermerait, on s'enfermerait dans ses limites et se renierait lui-même.

Aucun doute qu'en Bultmann qui est un grand esprit, un homme dont l'érudition est prodigieuse, nul doute que, s'il réduit Jésus à un obscur prophète qui a annonce‚ d'une manière très équivoque la fin du monde et que tout se limite à cela, c'est évident que Bultmann, lui aussi, a, dans l'esprit, l'idée d'un Dieu tellement, tellement transcendant, tellement lointain, tellement séparé que l'Incarnation apparaît comme une monstruosité‚ bien que, pratiquement et sur le terrain de la vie vécue, il soit certainement dans la lumière d'une foi qui implique la divinité de Jésus-Christ et donc l'Incarnation de Dieu.

Toutes ces difficultés tombent d'un seul coup si on parle d'un Dieu intérieur à l'homme, d'un Dieu qui est déjà là, d'un Dieu qui n'a pas à descendre du ciel, d'un Dieu qui nous attend au plus intime de nous-même, enfin si vous voulez, pour recourir à une référence qui vous est parfaitement connue, si on parle du Dieu dont Jésus parle à la Samaritaine.

Précisément, Jésus répond dans ce dialogue à la samaritaine. Il répond à toutes les difficultés que je viens grossièrement d'énoncer parce que il détourne la Samaritaine de voir en Dieu quelqu'un qui est extérieur à elle-même et qu'elle pourrait loger sur une montagne en construisant un temple de pierre pour l'honorer. Il la persuade. Il essaie de l'amener à découvrir un Dieu intérieur à elle-même et dont le sanctuaire est elle-même." (à suivre)

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