Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Il est évident que l'univers spirituel ne peut jaillir que dans cette reprise de tout le donné, dans cette reprise de tout le préfabriqué jusqu'aux dernières racines, dans cette reprise qui se signale, qui n'apparaît, qui ne se réalise que dans ce mouvement d'offrande émerveillée, à un visage, à une Présence que l'on découvre soudain en soi, étant jeté dans un dialogue de réciprocité, dans un dialogue de lumière et d'amour où, enfin, l'on commence, en effet, à devenir source et origine, parce qu'on n'est plus limité par rien, lié à rien, parce qu'on décolle tout entier, parce que on n'est plus seul au plus intime de soi, parce que on comprend, parce qu'on découvre, en effet, qu'il y a dans tout être qui nous ressemble, il y a cette possibilité d'échapper au conditionnement mécanique, mais qui ne peut se réaliser effectivement que dans cet univers oblatif, qui ne peut exister que à la faveur d'une rencontre avec une Présence qui nous attend au plus intime de nous-mêmes et qui ne subsiste qu'autant que dure ce dialogue.

Car dès que je me retire du dialogue, dès que je cesse de me situer dans cette offrande d'amour, dès que je ne suis plus en face du visage, qui a suscité en moi cet espace libérateur, je retombe inévitablement dans ma biologie. Le corps est immédiatement amputé de son sommet, toutes les lignes ne peuvent plus converger vers le sommet et, forcément, toutes mes activités vont être de nouveau aimantées par une polarité instinctive.

Voilà donc, comme vous le sentez, une donnée dont il faut tirer les conséquences. Voilà une perspective à laquelle il faut nous accoutumer pour que nous ne situions pas Dieu là où il n'est pas, pour que nous ne situions pas l'homme là où il n'est pas.

En ayant soin d'ailleurs de remarquer d'ailleurs que c'est la même chose de se rencontrer soi-même et de rencontrer Dieu. C'est la même chose d'être un créateur de cet univers qui n'existe pas encore et de faire de soi et de tout une offrande de lumière et d'amour à cette Présence bien-aimée qui nous sollicite dans le silence de nous-même. C'est la même chose, c'est le même moment, c'est la même naissance, c'est le même espace, c'est la même liberté.

Alors la seule question qui se pose pratiquement c'est celle-ci : Est-ce que je crois en l'homme possible, est-ce que j'espère en l'homme possible, est-ce que j'ai le pressentiment de l'homme que je suis appelé à être, est-ce que je peux vivre sans croire à cette éclosion de l'homme créateur, est-ce que je peux vivre sans être sensible à la dignité et à la valeur possibles en chacun ? C'est là la question.

Je suis confronté tous les jours avec la misère. Tous les jours ou à peu près, on frappe à ma porte, tous les jours, on me demande un secours matériel, tous les jours, je dois faire face à des problèmes insolubles, tous les jours, tous mes calculs sont déjoués parce que je ne peux pas ne pas croire à la dignité de l'homme dénué de tout, qui est réduit d'ailleurs à chercher sa nourriture, qui ne peut consacrer les forces qui lui restent qu'à exiger d'être nourri pour être sauvé de la mort, pour être sauvé du froid. Je ne peux pas ne pas croire, bien que il n'y ait qu'un être affamé, qu'un être frigorifié, je ne peux pas ne pas croire à sa dignité possible. Je sais que, ses besoins satisfaits - ils sont urgents, et qui le détruisent, dont l'insatisfaction le détruit - je sais qu'une fois ceux-ci satisfaits, il pourra peut-être, il pourra, il aura en tout cas la possibilité d'émerger et de se faire homme. Ceci est tellement important, tellement précieux, tellement essentiel que, naturellement, tout ce que j'ai lui appartient parce que il a, autant que moi, et la vocation de se faire homme et le droit d'atteindre à sa dignité, comme Dieu a autant besoin pour se manifester, de cette transfiguration en lui et en moi.

L'être qui est sensible à cette valeur possible, il est embarqué, il est nécessairement invité à dépasser la machine, à transcender cet univers préfabriqué. Il est orienté vers la création de cet univers qui n'existe pas encore et qui ne peut pas exister sans lui et c'est celui-là qui sera à la fois l'homme réel et le révélateur de Dieu. Et c'est en lui, en tout cas, que Dieu se révélera puisque c'est là seulement, dans cet homme qui surgit de la mécanique, qui s'en déprend, qui s'en délivre, sans la renier pour autant, bien entendu, c'est là que se situent à la fois l'homme et Dieu.

Si nous entrons dans ces perspectives, et comment ne pas le faire, nous pouvons laisser la cybernétique se développer à l'infini, les biologistes emboîter le pas et s'engager dans une vision toujours plus physico-chimique de la vie, de l'intelligence, du raisonnement, de la connaissance et de l'amour, des instincts, enfin de tout ce que nous avions l'habitude de considérer comme psychique ou spirituel. Nous pourrons le faire sans la moindre inquiétude quant au fond du problème, puisque justement c'est dans un autre univers que se situent et l'homme et Dieu.

Il me semble que de viser ces choses, de les voir avec une parfaite lucidité, c'est d'abord une oeuvre de loyauté et c'est en même temps s'orienter vers le vrai problème, vers la véritable action, vers la véritable création avec la chance, à la fois, de découvrir l'homme ou plutôt de le devenir, l'homme réel, l'homme valeur, l'homme dignité et le Dieu-esprit, le Dieu-vérité, le Dieu-intérieur, le Dieu dont nous sommes ou dont nous avons à devenir le sanctuaire (Fin)

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