Suite 2 de la 1ère conférence donnée en 1965 au couvent des dominicaines de Beyrouth.

« Il s'agit donc pour nous de passer de cette biologie ouverte à la réalisation d'un véritable infini qui ne peut s'accomplir que par un changement radical de notre moi ... »

Reprise du texte : « La biologie n'a pas de droits, puisque la biologie c'est précisément une résultante et une servitude. »

Suite du texte : « La biologie n'aura une valeur humaine que lorsqu'elle aura été transformée et complètement recréée dans une expé­rience libératrice, ce qui suppose - et c'est là tout le problème - de changer de moi, de changer de moi ! Tant que nous n'avons pas revêtu notre moi supérieur, notre moi universel, notre moi divin, nous ne sommes qu'une chose du monde, un morceau et un instant d'univers, nous n'existons pas d'une existence humaine réelle et authentique ! et c'est là tout le problème humain, tout le problème religieux, tout le problème mys­tique, tout le problème de la vérité, tout le problème de la culture, tout le problème de la justice sociale, tout le problème de la paix entre les peuples.

Tant que l'homme n'est pas, comment voulez-vous qu'il y ait des solutions humaines ? Il s'agit donc que l'homme soit, que l'homme devienne lui-même à partir de cette biologie qui est ouverte.

La biologie d'un animal est close, il ne peut pas la juger, il ne peut pas la dominer, il ne peut pas la dépasser, il ne peut donc pas s'en détacher, c'est-à-dire qu'il est incapable de la transformer, il est scellé dans sa biologie d'une manière irrévocable ! L'homme, lui, a une possibilité d'en sortir parce que, justement, sa biologie n'est pas close, il peut prendre un recul par rapport à elle, il peut se suicider. Il peut refuser le jeu. Il peut refuser de vivre. Il peut faire la grève de la vie parce qu'il peut peser cette vie et la trouver trop légère, il peut peser cette vie et la trouver indigne d'être vécue - comme fait Hamlet à la fin de la tragédie de Shakespeare en déclarant que la vie est une histoire racontée par un idiot.

L'homme peut donc se remettre en question car sa biologie ne le contient pas tout entier ! il peut en sortir et il doit en sortir parce que, s'il n'en sort pas, s'il s'enclôt dans sa biologie, il se détruira en la détruisant puisque cette biologie n'est pas capable de réaliser l'Infini qui est suggéré par cette ouverture même.

Et ceux qui ont du tempérament, des gens comme Mussolini, comme Hitler ou Staline, qui ont marqué notre époque du sceau de leur individua­lité, des gens qui ont un énorme tempérament, ils ne peuvent vivre dans leur biologie qu'en faisant tout sauter parce que la biologie, justement, est incapable de répondre aux appels même de la passion, parce que la passion dans une biologie ouverte ne peut pas s'y enfermer, elle veut quelque chose, elle veut l'infini dont elle est contaminée précisément par le voisinage de la raison.

Et c'est pourquoi la biologie humaine a ce caractère si particulier, ce caractère explosif et destructif que ne comporte pas la biologie animale qui ne réagit pas généralement quand elle n'est pas menacée et qui ne va pas au-delà des besoins présents, la biologie humaine, au contraire, ne peut pas se satisfaire dans le besoin présent. Si vous êtes sûr de man­ger maintenant, mais si vous êtes sûr de ne pas manger demain, votre repas d'aujourd'hui est empoisonné déjà par l'angoisse du lendemain, justement parce que notre biologie est ouverte et que cette ouverture est illimitée.

Il s'agit donc pour nous de passer de cette biologie ouverte à la réalisation d'un véritable infini qui ne peut s'accomplir que par un changement radical de notre moi, par le passage du moi biologique au moi valeur, au moi personnel, au moi universel, au moi générosité, c'est-à-dire finalement au moi divin.

Car il ne faut pas moins que la rencontre avec un Autre au plus intime de nous-même pour que ce passage s'accomplisse et c'est dans la mesure où nous expérimentons cette Présence que la libération s'accomplit.

D'ailleurs c'est parfaitement logique. Il est absolument impossible de ne pas être accroché à soi quand on est seul. S'il n'y a que moi en moi, à quoi puis-je adhérer en moi sinon à moi ? Je ne puis naturellement vaincre cette adhérence à moi-même, ce narcissisme tragique et des­tructeur, que si il y a en moi un autre que moi à qui je puis me donner, en qui je puis m'accomplir, qui me délivre de moi parce qu'il est Lui-même la Liberté-source. Et c'est dans cette Liberté-source que préci­sément nous rencontrons Dieu et nous-même, que nous reconnaissons Dieu et nous-même.

Et c'est là le sens de toute révélation. Toute la révélation finalement se concentre dans cette expérience libératrice, dans cette rencontre avec une Présence qui est l'espace infini où notre liberté se révèle à elle-même et s'accomplit. Le christianisme est tout entier dans la pauvreté divine, il est tout entier dans la Trinité Divine qui est la même chose que la Charité ou la Pauvreté divine. Le christianisme nous a délivrés du Dieu Pharaon, du Dieu propriétaire, du Dieu qui est un monstre analogue au moi d'Hitler, de Staline ou de Mussolini.

Il est curieux qu'il me vienne à la mémoire à l'instant même qu'une petite savoyarde qui entendait dans une mission - ces missions à grand orchestre qu'accomplissent les rédemptoristes dans certaines campagnes d'Europe - et naturellement le grand thème, c'était l'enfer avec toutes ses menaces, tous ses supplices ! et cette petite savoyarde qui avait le sens des sommets et de la grandeur de la nature dans sa plus profonde majesté, cette petite savoyarde, sortant de cet entretien où l'orateur avait tiré les grands jeux dit : "Eh bien, si Dieu c'est ça, s'il est vrai­ment le vengeur qui a concerté et préparé de tels supplices, Hitler ne lui va pas à la cheville ! " Elle avait donc parfaitement compris que c'était impossible et monstrueux.

Le Dieu chrétien, c'est le Dieu Trinitaire, c'est le Dieu communication, c'est le Dieu qui ne possède rien, qui ne peut rien posséder, c'est le Dieu qui est un espace infini parce que en Lui le moi est un pur élan vers l'Autre. Sa vie jaillit toute entière dans cette communication sans retour et sans réserve, et c'est pourquoi, justement, Il peut évacuer en nous le moi propriétaire, Il peut l'élargir, le désamorcer, lui fournir une issue réalisatrice. » (à suivre)

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