Couvent des dominicaines à Beyrouth juin 1965. 1ère conférence.

« Comment regardez-vous un enfant ? Comment regardez vous vos enfants ? Il est évident que, lorsque vous regardez vos enfants, vous cherchez à travers l'expression de leur visage, le mystère de leur vie intérieure. Vous savez très bien que c'est cela qui importe pour vous, et toute votre anxiété, c'est précisément l'impuissance où vous êtes d'agir directement sur cette vie intérieure.

Vous pouvez percevoir les failles de leur conduite, les défaillances de leur caractère, mais vous êtes absolument impuissant et incapable d'agir sur les ressorts profonds de leur personnalité.

C'est pourtant cela que vous cherchez passionnément. C'est cela qui constitue l'objectif de tous vos efforts, c'est d'atteindre, à travers l'extérieur, à travers les phénomènes, à travers les apparences, à travers leur comportement, d'atteindre cette source profonde qui est à l'origine de toutes les valeurs.

La plupart du temps, vous échouez et il s'établit une espèce de modus vivendi, une sorte de convention où l'enfant sait ce qu'il peut demander, ce qu'il peut refuser aussi, et où les parents finissent par se résigner en livrant l'enfant aux inspirations de la grâce ou aux chances de la vie.

Mais il est clair que vous ne pouvez pas aimer un enfant sans être atten­tif aux sources profondes de sa vie, sans tenter de découvrir - sans le violer, d'ailleurs, bien entendu, mais uniquement pour le laisser venir au jour - le mystère de sa personnalité.

Et cela est vrai dans l'amour conjugal, bien entendu, au maximum. C'est là la grande promesse de l'amour - promesse d'ailleurs rarement tenue - de révéler à un autre le plus intime de soi. C'est ce qui donne à l'amour à son départ cette sorte de frémissement merveilleux d'attente infinie, comme si le bonheur était désormais à portée de la main et qu'on pût disposer d'une source inépuisable.

Les déceptions, en général, ne sont pas lentes à se produire. On rencontre les limites de l'autre, on s'aperçoit qu'il n'est pas une divinité, qu'il est un être parmi des milliards d'autres - qui s'était peut-être mieux assorti à soi-même que lui-même. Il reste que, puisque c'est fait, que l'union est scellée et véritable, que l'on cherche toujours cette source que l'on a cru découvrir en lui et que les seuls moments d'accord profond sont ceux précisément où les âmes communiquent et où l'intérieur s'exprime dans l'extérieur, c'est-à-dire où se produit justement cette adéquation parfaite du dehors et du dedans. Ce sont là les heures étoilées qui sont très rares et d'autant plus précieuses.

Nous cherchons donc instinctivement - et cet instinct est le mouvement le plus profond de notre esprit - nous cherchons donc spontanément, dans les autres comme en nous-même et surtout dans ceux qui nous sont confiés, dans ceux dont nous avons la charge, ce qui constitue pour nous le plus précieux de notre univers, nous cherchons en eux la source unique, le secret ininterchangeable qui les constitue dans leur personnalité éternelle.

C'est la même question que nous nous posions en face de la mort : un homme est mort - mettons Merleau-Ponty - dans la quarantaine ou, comme lui, à peu près du même âge, un homme est mort, d'un accident s'il s'agit de Camus : qu'est-ce qu'il aurait fait de plus qu'il n'a fait si on ajoutait 40 ans à sa vie ? Est-ce qu'il aurait mieux trouvé, mieux découvert ? Est-ce que son action aurait été plus constructive ? Comment le savoir ? Mais il est certain que là est la question. Est-ce qu'il a accompli sa vie ? Est-ce qu'il a donné tout ce qu'il pouvait donner ? Est-ce qu'il est parvenu jusqu'à lui-même ? Est-ce qu'il a découvert le secret qui était le centre de son mystère ? Est-ce qu'il est devenu vraiment lui-même?

Mère Bruno est morte à 42 ans. Elle était le centre de cette maison, elle en portait toute la vie. Son sourire était le soleil de toutes les existences qui s'y groupaient. Et sans doute cette mort nous semble une catastrophe irréparable, à moins que, justement, elle continue à vivre comme elle le fait effectivement par ce rayonnement d'une vie parfaitement accomplie qui a donné tout ce qu'elle pouvait donner, qui a tout donné, qui a donc tout accompli, tout réalisé et qui demeure une présence vivante et vivifiante.

Et c'est toujours là la question : parvenir jusqu'à l'humanité réelle, jusqu'au foyer central, jusqu'au coeur de la personnalité. C'est le vrai problème, c'est le seul problème et ce problème demeure pres­que toujours irrésolu. Nous le perdons de vue, et il suffit d'être atten­tif aux conversations qui constituent la trame de l'existence de l'immense majorité des hommes pour se rendre compte qu'ils ne vivent pas. Ils vivent par intermittence, très rarement. La plupart du temps, ils regardent la vie des autres, ils la jugent, ils la critiquent, ils la condamnent, ils en voient généralement avec assez de clairvoyance les limites, très rarement ils en perçoivent le drame. Presque jamais ils ne s'identifient avec la vie des autres. Ils ne comprennent pas que les autres sont exactement le même problème irrésolu qu'eux-mêmes et finalement, ce qu'il y a de plus rare, c'est qu'un être parvienne jusqu'à lui-même.

S'il ne parvient pas jusqu'à lui-même, c'est qu'il est handicapé par son moi biologique ! Ce moi biologique est tellement envahissant, il est tellement actif, il est tellement efficace, il est tellement le centre de tout qu'on ne s'en aperçoit même pas. On s'en aperçoit d'ailleurs si peu que presque personne ne le remet en question.

Nous défendons ce moi quand il est attaqué, nous le défendons avec le bec et les ongles, nous le défendons sous toutes ses formes. Nous le défendons dans notre race, nous le défendons dans notre culture, nous le défendons dans notre langage, nous le défendons dans nos ascendants, nous le défendons dans la forme religieuse qui est la nôtre, que nous n'avons pas choisie, pas plus que nous n'avons choisi notre hérédité ! nous défendons ce moi sous toutes ses formes, dans toutes ses racines et, en le défendant, nous confirmons nos allégeances, c'est-à-dire nos servitudes.

Et finalement notre véritable identification s'accomplit précisément avec ce qui n'est pas nous. Car ce "je" et "moi", comme j'ai très sou­vent eu l'occasion de le remarquer, ce "je" et "moi" n'est pas nous, et toute la psychologie infantile nous apprend que ce "je" et "moi" est la résultante des influences que nous avons subies passivement, que nous avons été parfaitement incapables de contrôler et qui se sont sédimentées dans cet univers souterrain qui constitue notre inconscient.

Et c'est ce dynamisme extraordinairement puissant, inépuisable et grouillant, c'est ce dynamisme qui est à la source de toutes nos activités, de toutes nos habitudes, de tous nos comportements. Nous nous efforçons de rectifier à certains moments les tendances et les impulsions qui émanent de ce souterrain mais, comme je vous l'ai dit souvent déjà, cela est accepté.

Nous nous arrangeons pour être socialement convenable, c'est-à-dire que nous prenons le masque social qu'il faut selon les circonstances qui s'imposent à nous et nous le déposons dès que les circonstances ne requièrent plus de nous l'attitude conventionnelle que l'on attend de nous et, sous toute cette façade sociale, sous tous ces discours, à travers tous ces programmes, il y a le moi biologique, il y a cet égocentrisme foncier, radical, qui est une sorte de vouloir vivre obscur, celui de l'araignée qui choit dans une baignoire et qui n'a pas d'adhérence, qui ne peut plus remonter parce que la paroi est tellement lisse qu'aucune aspérité ne lui donne prise

Et elle va lutter pendant des heures et des heures inlassablement pour sortir de ce gouffre parce qu'elle veut vivre - non qu'elle le veuille d'un vouloir conscient, mais c'est là la racine même de la biologie - toute biologie veut persévérer dans l'être et la nôtre le veut d'autant plus passionnément que la biologie peut emprunter à la raison une sorte d'infinité.

Notre raison, qui s'enracine elle-même dans notre biologie, qui ne peut rien quand elle n'est pas rectifiée et purifiée, notre raison apporte à notre biologie un motif supplémentaire de se défendre parce que, juste­ment, elle introduit dans la biologie elle-même une sorte de mimétisme de l'infini.

On parle des droits de l'homme, des droits des nations, des droits des classes. Et il y a bien les droits de l'homme, bien entendu, mais c'est l'homme qui n'est pas encore. Ces droits ne sont fondés que sur les exigences et les responsabilités d'une liberté qui s'est accomplie et qui émerge tout à la fin d'une évolution où l'homme justement s'est recréé lui-même en passant par la nouvelle naissance.

Mais, jusque là, tous ces droits n'ont aucun sens puisque, finalement, ils sont attribués à la biologie qui est absolument incapable de les fonder. Alors la biologie, précisément, prolongée par toutes ces cautions, par toutes ces garanties, par toutes ces revendications rationnelles, intel­ligentes, où il est question de dignité et de personnalité, la biologie se sent d'autant plus justifiée à se défendre et à refuser de démissionner.

C'est pourquoi on tourne en rond finalement. Les frontières sont étanches, infranchissables, parce que chacun défend - au nom des mêmes principes et en invoquant les mêmes droits - une biologie qui n'en a aucun.

La biologie n'a pas de droits, puisque la biologie, c'est précisément une résultante et une servitude. » (à suivre)

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