Suite et fin du texte sur « la pauvreté de Dieu ». Avec une note importante.

Reprise du texte : « Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien, Il est tout en être, tout en valeur, parce qu'il n'a rien, parce qu'il ne peut rien avoir, parce qu'il ne peut rien posséder, parce qu'il a tout perdu éternellement, parce qu'il est le dépouillement subsistant, infini, personnifié, éternel. »

Suite du texte : « C'est là ce que François a découvert, c'est là ce qu'il a vécu, ce qu'il nous a communiqué ou plutôt Dieu à travers lui. C'en est fini maintenant de ce Dieu propriétaire, de ce Dieu maître, de ce Dieu despote, de ce Dieu qui est assis sur ses trésors, qui les défend et qui, comme dit Luther dans une phrase épouvantable, ‘‘ne veut pas lâcher la bride du pouvoir''. C'est le contraire qui est vrai : Dieu a éternellement lâché la bride du pouvoir, il ne veut rien pouvoir, sinon donner. Il n'y a rien d'autre en lui que l'amour. Il ne peut nous toucher que par son amour, comme nous ne pouvons le rejoindre que par notre amour.

C'est un Dieu inconnu, un Dieu inimaginable, un Dieu imprévu, un Dieu que les chrétiens n'ont pas encore commencé à reconnaître. Nous continuons à penser à Dieu comme on pouvait y penser avant Jésus-Christ. On oublie qu'en Jésus-Christ tout a été renouvelé, qu'au travers de l'humanité transparente de Jésus-Christ, le vrai visage de Dieu s'est révélé, qui est le visage de la pauvreté, le visage de la fragilité. Car si Dieu est pauvre, il est fragile ; si Dieu est pauvre, il est désarmé, car il n'a rien pour le défendre, il n'est que son amour. Et il suffit de lui refuser le nôtre pour que rien ne se puisse accomplir.

C'est ce que nous dit magnifiquement le prologue de saint Jean : « En lui est la lumière, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne la saisissent pas. Il est dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne le connaît pas. Il vient chez les siens et les siens ne le reçoivent pas. » Et que peut-il faire ? Il meurt. Il meurt pour tous ceux qui refusent de l'aimer. Et il n'y a pas pour lui d'autre issue, et c'est ce que veut dire la croix. La croix veut dire que Dieu est l'amour qui n'est qu'amour, amour fragile qui appelle notre amour mais qui ne peut rien en nous sans nous.

C'est pourquoi il ne s'agit pas de nous sauver d'une menace qui viendrait de Dieu, mais de sauver Dieu de la menace que nous sommes pour lui, de le sauver de nos ténèbres, de le sauver de notre opacité, de le sauver de nos limites qui font de lui constamment une idole. C'est pourquoi Graham Greene a pu dire magnifiquement dans « La Puissance et la Gloire » : « Aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre nous-même. » Dieu est fragile autant qu'il est amour, fragile comme la vérité. Il suffit de se boucher les oreilles et la vérité ne peut plus rien. Elle est fragile comme la musique : il suffit de taper sur une casserole, et la musique ne peut rien. Fragile comme l'amour : il suffit de fermer son cœur et l'amour ne peut rien.

Aussi bien, saint Jean de la Croix, grandissime docteur de la contemplation, rejoint ici magnifiquement saint François lorsqu'il appelle Dieu ‘‘ la musique silencieuse ''. Dieu est une musique silencieuse. Il n'est pas là où il y a du bruit. Et c'est pourquoi, dès que nous faisons du bruit, nous nous séparons de lui. Nous ne pouvons plus l'atteindre qu'à travers des formules, des mots, tout empreints de nos limites et qui font de lui une idole. Pour le rencontrer, il faut l'écouter, il faut faire de tout son être un silence agenouillé et alors sa voix retentit comme la voix de la musique silencieuse.

Quelle découverte ! Comme la petite fille, nous étions tentés de voir en Dieu un pouvoir exorbitant ou, comme Nietzsche, un pouvoir révoltant qui appelait notre révolte. Et voilà maintenant que Dieu nous apparaît, dans le chant de saint François, comme celui qui n'a rien. Il nous apparaît comme le dénuement éternel, il nous apparaît comme la simplicité d'une pauvreté si grande que jamais nous ne pourrons être aussi pauvres que lui. Car il y aura toujours en nous ces adhérences par lesquelles nous collons à nous-même, ce sens de la propriété qui fait de nous des esclaves de nos possessions. Dieu seul est libre, d'une liberté infinie, qui est la liberté du dépouillement total. Ainsi son ‘‘ être par soi'', cela veut dire aussi qu'il y a en lui toutes les conditions de la pauvreté absolue, du dépouillement infini et de l'amour parfait.

Nous devons donc faire silence en nous pour pénétrer dans ces abîmes de lumière et de joie, où notre liberté a son origine première. Et, nous souvenant que Dieu est la musique silencieuse, que Dieu est fragile, nous essaierons de le protéger contre nous-mêmes.

Alors Dieu prendra pour nous un autre visage, un visage adorable, un visage passionnant, un visage toujours nouveau. Car quelle découverte plus bouleversante que celle-là, de savoir que Dieu n'a rien, qu'il ne peut rien posséder et que nous ne sommes suspendus qu'à son amour, comme il est suspendu au nôtre ! C'est ce que Claudel a découvert le jour de Noël 1886, où il fut foudroyé par la grâce, comme Saül à Damas, Claudel entrant à Notre Dame pour y chercher en dilettante des émotions esthétiques et entendant soudain à travers les antiennes des vêpres de Noël, cette annonce formidable de l'enfance éternelle et de l'innocence déchirante de Dieu.

Oui, c'est cela notre Dieu. Le Dieu vivant, le Dieu-Esprit, le Dieu-vérité, le Dieu crucifié, le Dieu silencieux, il n'y en a pas d'autre, le Dieu qui retentit au plus intime de nous-même comme un appel que nous entendons dès que nous cessons de nous regarder et de nous écouter, et qui nous apparaît, sous les traits de sa divine fragilité, comme l'enfant éternel et comme l'innocence déchirante. » (fin de l'extrait)

Note, libre propos : « Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres » lisons-nous dans le commencement de l'Evangile de Luc que l'Eglise nous fait lire en ce 3ème dimanche du temps ordinaire. Autrement dit : nous ne pouvons en recevoir la bonne nouvelle que dans la mesure où nous sommes des pauvres. Le texte « sité » ce jour nous en donne la raison. L'Evangile ne peut être reçu que par ceux qui ressemblent au Dieu pauvre.

Mais, on l'a déjà dit maintes fois sur ce site, ce mot « pauvre » est chargé d'un sens qui nous rend difficile, voire impossible, de comprendre qu'on puisse l'appliquer à notre Dieu. Et puis, lorsque Jésus explique à ses apôtres le sens du lavement de pieds, il leur dit : « vous m'appelez maître et Seigneur, et vous avez raison car je le suis ! » Jésus ne refuse pas sa domination universelle ! et le voilà qui, en même temps qu'il en a conscience et qu'il l'affirme, rend à ses apôtres le plus humble service.

Je crois qu'on peut dire que, si notre Dieu est pauvreté, c'est parce qu'étant réellement, comme en un premier temps, infiniment riche, il va se faire éternellement le grand pauvre, et c'est cela qui donne finalement tout son sens, tout son relief infini, à la pauvreté de Dieu, et qui sauve la fameuse parole de saint Paul à laquelle Zundel s'est heurté. Il y a comme un « mérite » plus infini, si l'on peut dire, à devenir pauvre quand on est infiniment riche, infiniment davantage que si l'on n'avait jamais rien possédé, c'est le « mérite » du Dieu infiniment pauvre qui, pas un instant ne s'approprie ses richesses : la création entière qu'il a faite et qui lui appartient. » « Car c'est à toi qu'appartiennent ... »

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