Revue des Carmes Bruxelles - oct./déc.1960 1ère année - N° 5

Suite et fin de la conférence.

Reprise du texte : Ce vrai visage de Dieu se révèle enfin, le vrai, l'unique vrai visage de Dieu, inconnu, insoupçonné, imprévisible, merveilleux, celui que le monde d'aujourd'hui attend et ne connaît pas encore.

Suite du texte : "Car enfin, tout l'athéisme moderne : Marx, Nietzsche, Sartre, Camus, tous ces grands talents, tous ces grands hommes, chacun à sa manière, pourquoi refusent-ils Dieu ? Mais justement, Dieu, ils le voient toujours sous l'image du Pharaon, comme une limite à l'homme, comme une menace contre l'homme, comme un interdit, comme une défense, comme une barrière ! Ainsi que l'écrit Sartre dans ce raccourci terrifiant : "Si Dieu existe, l'homme est néant.", tant ils ont le sentiment que si l'homme doit se tenir debout, s'il veut être un créateur, s'il veut courir une aventure qui en vaille la peine, il ne doit compter que sur soi, ne pas faire appel à ce Dieu qui nous dispense de tout travail, de tout effort créateur, parce qu'il a tout fait, parce que les jeux sont faits, parce que le sort en est jeté, parce que notre destin est éternellement prédéterminé. Et c'est au nom de l'activité humaine qu'ils revendiquent leur athéisme, pour que l'homme soit pleinement lui-même, pour qu'il atteigne à toute sa grandeur, pour qu'enfin il soit vraiment un créateur.

Ils ne savent pas combien nous sympathisons avec eux. Nous aussi, nous sommes des hommes, nous aussi nous avons le sens de la dignité, un sens brûlant, ineffaçable. Nous aussi, nous savons qu'une conscience humaine est inviolable, qu'un homme n'est pas un objet dont on puisse disposer comme d'une marchandise, que l'homme est un sujet, qu'il doit être vraiment l'origine et la source de ses actes. Et le Créateur lui-même, dans l'ordre de la générosité et de l'amour, où tout est fondé sur la réciprocité, va nous donner - et c'est cette immense révélation - cette lumière inépuisable du lavement des pieds.

Devant quoi Jésus est-il à genoux ? Devant ce Royaume de Dieu que nous avons à devenir. Et il n'y en a pas d'autre. Le Royaume de Dieu, c'est la Royauté d'amour de Dieu au plus intime de nous. Et cette Royauté, Dieu ne peut pas l'accomplir tout seul. Autrement, Jésus ne serait pas à genoux devant ses disciples. Pour que cette Royauté existe réellement, il faut notre consentement, il faut que le cœur de Judas s'ouvre, que le coeur de Pierre accepte, que le coeur de Jacques et de Jean s'éveille, que tous les autres sortent de leur sommeil et qu'ils prononcent ce oui sans lequel rien ne peut s'accomplir. Et c'est justement pour éveiller ce consentement, pour rendre attentif chacun de ses disciples et nous-même à ce Royaume intérieur que Jésus est à genoux. Jamais l'homme n'a reçu tant d'honneurs, jamais la liberté humaine n'a reçu une telle dimension que dans cet agenouillement du Seigneur devant ses disciples et devant nous-même.

C'est cela le vrai visage de Dieu. La grandeur, ce n'est pas de dominer. Dieu n'est pas celui qui a le goût de l'esclavage. Dieu n'a pas de sujets - au sens de Pharaon - Dieu ne domine personne. La Royauté de Dieu, c'est justement de nous toucher par sa liberté pour susciter la nôtre.

Un monde nouveau, un monde inconnu, un monde insoupçonné, un monde merveilleux, puisque notre oui - comme le oui de la fiancée dans un véritable mariage, conditionne le oui du fiancé - est condition dans ce mariage que Dieu veut contracter tracter avec nous. Comme l'exprime l'apôtre Paul : " Je vous ai fiancés à un époux unique, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. "

C'est cela notre Dieu : non pas une limite, non pas une menace, non pas un interdit, non pas une vengeance, mais l'amour agenouillé qui attend éternellement le consentement de notre amour sans lequel le Royaume de Dieu ne peut se constituer et s'établir. Exactement tout le contraire de ce que l'on imagine. On imagine les croyants comme de pauvres types qui ont peur, qui s'en remettent à une puissance indiscutable pour boucher les trous de leur impuissance. Oui, c'est cela Dieu, le bouche-trou de tout ce que l'on ne sait pas, et de tout ce que l'on ne peut pas. Alors, cela fait un Dieu rabougri, un Dieu et un homme méprisables. Mais non, justement l'Evangile, la Bonne Nouvelle nous ouvre cet horizon prodigieux, celui-là même que secrètement notre coeur attendait : l'Evangile nous fait connaître, l'Evangile nous révèle le coeur de notre Dieu et nous introduit dans son amitié, car désormais, il n'y a plus de serviteurs, il n'y a plus que des amis. C'est une révolution sans précédent.

Il faut que nous entendions cet appel, que, comme le veut le Pape saint Léon dans son homélie de Noël, nous prenions conscience de notre admirable dignité. Dieu n'a pas le goût de cette soumission d'esclave. Il attend notre amour de fils. Il attend notre confiance d'ami. Il veut faire de nous des collaborateurs d'un monde qui ne peut pas s'achever sans nous. Le grand romancier Pasternak, dans son livre bien connu, Le Docteur Jivago, a deux ou trois pages miraculeusement belles sur la nouveauté du Christianisme et il oppose aux miracles de l'Ancien Testament, aux grands mouvements des peuples sous la conduite de Moïse, le miracle silencieux de la conception de Marie. Ce miracle secret qui s'accomplit à l'ombre du Saint-Esprit, ce miracle que la langue humaine est incapable d'exprimer. Ce miracle où Dieu vient à nous, ce miracle va resplendir à travers la pauvreté de Marie, le visage éternel du Dieu vivant. Et il conclut ces pages par ce raccourci prodigieux, emprunté à la Liturgie russe « Adam a voulu se faire Dieu et il n'a pas réussi, il ne l'est pas devenu. Mais maintenant, Dieu s'est fait homme afin de faire de l'homme un Dieu. »

On ne peut pas, comme le fait la liturgie russe, opposer d'une manière plus brutale les deux échelles de valeurs, celle de l'Ancien Testament, fondée sur l'image de domination où le péché suprême était de vouloir ravir à Dieu ses droits en se faisant Dieu au lieu d'être un esclave courbé dans la poussière, et la nouvelle échelle de grandeurs du Nouveau Testament, fondée uniquement sur la générosité où, comme le disait Athanase et après lui Augustin, Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu. Car bien sûr, dans l'échelle de générosité, il n'y a plus de rivalité possible, car celui qui donne tout, ne demande rien d'autre que communiquer tout ce qu'il est, pour nous faire pénétrer dans son intimité afin que sa vie devienne la nôtre et la nôtre la sienne.

Voilà la charte de notre liberté : l'Evangile nous délivre de ce monarque, nous a délivrés de cette menace d'un Dieu dont on avait peur et devant lequel on pensait toujours devoir mourir. L'Evangile nous fait entrer dans l'intimité du Dieu vivant, qui fait surabonder la vie, et il vient à nous comme la Bonne Nouvelle d'aujourd'hui, la plus brûlante, la plus passionnante, la plus magnifique. Il nous demande de nous redresser, d'atteindre à notre stature qui est la stature du Christ et de devenir avec Dieu des créateurs dans le même ordre de grandeur que lui, l'ordre de grandeur de la générosité, de l'amour et du don de soi. Car justement, Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu." (fin de la conférence)

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