Conférence enregistrée au Couvent des Pères Carmes de Bruxelles.

Publié dans "Foi Vivante", avril/juin 1962 (N°11) Revue des Carmes Bruxelles

Le refus d'être origine

« La psychologie des profondeurs nous a rendus attentifs aux traumatismes, aux blessures mentales et morales de certains enfants qui ont été refusés par leurs parents. Ce cas est devenu classique des troubles mentaux ou tout au moins des névroses qui proviennent précisément de ce que l'enfant a été refusé, de ce qu'il est né malgré la volonté de ses parents, et notamment de sa mère. Et on peut dire que la plus grande partie des enfants, l'immense majorité des enfants naissent de cette manière, sans avoir été voulus, enfants de l'espèce plus qu'enfants de leurs parents.

Et ce que les névrosés qui souffrent de ces traumatismes, de cette blessure originelle, peuvent reprocher à leurs parents, c'est précisément de ne pas avoir été vraiment l'origine de leur vie. Ils ont laissé agir la chair et le sang plus qu'ils ne se sont donnés eux-mêmes à cette vie qui est née dans l'aveuglement de l'instinct. Tant d'enfants pourraient, de par le monde, faire à leurs parents ce reproche d'avoir refusé d'être leur origine.

Cette blessure constituée par le refus des parents qui refusent d'être origine de leur enfant nous reporte immédiatement à la faute originelle dont on peut penser qu'elle est directement intéressée à l'avenir de l'espèce humaine. D'une certaine manière, l'homme a dû refuser d'être origine, il a dû refuser de s'engager avec toute sa générosité dans un acte vraiment créateur. Car justement tout l'avenir de l'humanité, comme tout l'avenir du monde et peut-être même son passé, reposait sur ce consentement, sur ce don originel qui devait promouvoir la création tout entière au plan de la liberté.

Car c'est cela qu'il faut retenir dans la tradition biblique du péché originel : une vocation immense, infinie, illimitée ! et la faute elle-même doit être retenue, non pas comme l'usurpation de l'homme qui tente de se faire Dieu, c'est-à-dire une sorte d'ambition démesurée, mais au contraire, la faute originelle doit être retenue comme un manque d'ambition, comme une avarice repliée sur elle-même, comme une limitation apportée à Dieu et au don de Dieu. Et dans le récit biblique, ce qui est le plus frappant, c'est précisément ce doute sur la bonté de Dieu, c'est cette transformation de Dieu en Dieu propriétaire et jaloux qui interdit à ses créatures l'usage des dons qu'il leur a faits.

Ce refus d'être origine, au fond, se répercute dans tout acte vraiment libre. Car un acte pleinement libre, un acte qui engage et constitue la personne est toujours d'une certaine façon un acte originel, un acte qui dépasse infiniment les circonstances où il est accompli, comme le travail de l'épouse, quand elle l'est vraiment, ne se limite pas aux besognes de son ménage, mais la rend disponible dans tout ce qu'elle fait, la rend disponible tout entière et fait de chacune de ses actions un nouvel acte d'amour. un nouvel engagement de sa personne.

Un acte humain est toujours plus grand que ses circonstances ; quand il va jusqu'au bout de lui-même, il est toujours infini dans les disponibilités qu'il évoque et qu'il confirme.

Et toutes ces expériences, toutes ces prises de conscience sur le refus d'être origine qui constitue proprement la faute, la faute originelle et toute faute, nous font prendre conscience aussi que l'histoire du monde est une histoire à deux. C'est une histoire d'amour, une histoire que Dieu ne peut accomplir à lui tout seul, car Dieu est esprit, il est intimité, il est amour, Il n'a pas prise sur autre chose que l'esprit, sur autre chose que l'amour.

C'est pourquoi la charnière de l'univers, la charnière de l'acte créateur, c'est la pensée, c'est le cœur, c'est l'amour de la créature intelligente et libre. C'est à travers elle que se communique l'élan créateur et, si la créature intelligente et libre fait défaut, si elle s'absente, si elle se refuse, c'est la création toute entière qui « avarie », qui échoue, qui devient une dé-création. C'est ce que saint Paul nous donne à entendre dans le texte magnifique de l'épître aux Romains où il nous montre toute la création qui gémit jusqu'à présent dans les douleurs de l'enfantement. La création gémit, elle est déchirée parce qu'elle n'est pas accomplie. Elle attend dans l'espérance la révélation des fils de Dieu, elle attend que l'homme se redresse, elle attend que l'homme consente, qu'il devienne à son tour un créateur.

C'est ce qu'il faut entendre dans la tradition biblique du péché originel. L'histoire du monde est une histoire à deux. C'est une histoire d'amour qui s'enracine non seulement dans le coeur de Dieu, mais dans le nôtre, car si nous sommes, d'une certaine manière, solidaires physiquement de l'univers dans lequel nous sommes plantés, dont nous nous nourrissons et dans lequel nous respirons, l'univers lui aussi est planté en nous, enraciné dans notre pensée et notre amour et, spirituellement, il ne peut se réaliser sans notre consentement.

C'est une histoire à deux et qui est une histoire d'amour, et c'est pourquoi le récit de la faute originelle nous fait entendre le cri de l'innocence de Dieu. Dieu n'est pour rien dans le mal, dans la souffrance, pour rien dans la mort, pour rien dans les désordres et les catastrophes cosmiques, car lui, il est toujours présent, toujours donné, toujours amour, toujours offert sans s'imposer jamais. Il ne peut faire autre chose que d'être amour, toujours présent, mais il est nécessairement désarmé devant nos refus d'amour, le refus de créatures semblables à nous peut-être dans d'autres planètes et qui concourent comme nous à la création de notre univers. C'est pourquoi la passion de Jésus a une grandeur et une signification cosmiques. Elle ne concerne pas seulement l'humanité, mais tout l'univers, comme elle est la reprise et la récapitulation de toute l'histoire. » (à suivre)

Oraison :

Dieu, notre Dieu, Dieu de Jésus-Christ, toi qui as reçu en paradis le bon larron reconnaissant ton innocence !

Dieu toujours donné, toujours Amour, toujours offert sans t'imposer jamais ! Toi qui ne peux faire autre chose que d'être amour !

Ta passion a une grandeur et une signification cosmiques concernant tout l'Univers, elle reprend et récapitule toute l'histoire !

Rends-nous toujours plus sensibles à l'amour infini qui t'a fait l'endurer pour notre salut. Donne-nous de reprendre conscience de notre vocation et d'accepter pleinement d'être un commencement, une source et une origine !

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