Homélie, Lausanne, novembre 1956

Ne faudrait-il pas toujours associer la Beauté à la présentation de l'Evangile ? L'Eucharistie, qu'est-ce que cela veut dire ? Cet art divin de vivre qui est l'Evangile.

« Ne faudrait-il pas toujours associer la Beauté à la présentation de l'Evangile ? C'est ce que Saint Jean de la Croix nous donne à entendre dans ce verset inépuisable :

« En répandant mille grâces, il a passé par les bocages, et, les parcourant du regard, par son seul Visage, Il les a laissés vêtus de Beauté. »

Saint Jean de la Croix regarde le monde et, dans le monde, il cherche la trace du regard divin, et le monde est magnifié parce que le Christ l'a regardé, et Jean de la Croix l'aime parce qu'il est vêtu de Beauté.

Ne faudrait-il pas toujours associer la Beauté à la présentation de l'évangile ? N'est-ce pas sous cet aspect que l'Evangile doit se propager? N'est-ce pas la seule manière de l'accréditer auprès de l'âme humaine que de lui donner son vrai visage qui est le Visage de l'éternelle Beauté ?

Il est clair que, si le christianisme doit nous conduire au plus haut niveau de l'existence, s'il est vraiment un art divin de vivre, s'il fait jaillir notre vie en Beauté, il est clair qu'il n'aura pas besoin d'être défendu ! Il rayonnera comme rayonne une œuvre d'art. On l'aimera comme l'espace où la liberté respire. On s'y reconnaîtra parce que toute âme humaine porte en elle cette nostalgie de l'éternelle Beauté.

... Gandhi qui lisait l'Evangile, et ne refusait pas de prier selon l'Evangile, refusait simplement que l'Inde eut besoin de se convertir au christianisme parce qu'il voyait dans le christianisme une option possible pour un Hindou, mais à aucun titre une obligation. C'est parce que Gandhi, par notre faute, ne voyait pas que le christianisme ne vise nullement à apporter une doctrine, un enseignement, il apporte infiniment plus : une existence, l'existence universelle, l'existence sans frontières, et c'est là la seule réponse que l'on puisse faire à Gandhi en le comprenant et en l'aimant comme il le mérite.

Nous avons le devoir d'exister universellement parce que nous ne sommes liés au Christ que parce qu'il est Lui-même la source d'une existence universelle, parce qu'elle jaillit en Lui infiniment. C'est à cause de cela que nous L'aimons et essayons de vivre de Lui. Et, justement, parce que nous avons le devoir d'exister universellement, nous avons le devoir d'exister pour vous, les Hindous, vous êtes compris dans cet amour sans frontières, vous y êtes appelés ! Non pas pour vous limiter, non pas pour renoncer à vos modes de vivre et de penser, mais pour les dépasser ! Parce qu'il y a quelque chose de plus grand que tous les concepts et tous les systèmes, il y a cette Présence informulable, cette existence qu'aucun langage ne peut traduire et qui est le Dieu vivant et le Christ éternel.

Il s'agit donc bien et toujours et uniquement de cette immensité du regard et de l'amour, il s'agit de se dégager de soi-même, de n'apporter aucune espèce de préjugé, mais d'être une offrande, une disponibilité sans réserve, et c'est ce dont témoigne précisément l'Eucharistie !

Car l'Eucharistie, qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi est-ce que Notre Seigneur se donne en forme de banquet car c'est l'accent même de l'Eucharistie ? « Ceci est Mon Corps, incorporé dans la communauté. Ceci est Mon Corps qui va vous rassembler dans une fraternité d'Amour universel. Ceci est ma Présence que vous ne pourrez jamais atteindre si votre cœur ne se délivre pas de ses limites ! » Il ne s'agit donc pas de prendre l'hostie comme un objet magique où l'on tient Dieu à sa merci, l'Eucharistie est une exigence formidable de dépouillement, d'universalité et d'amour. Et on ne peut vraiment affirmer sa foi dans l'Eucharistie que dans la mesure où l'on entre dans cet horizon universel et où l'on apporte à Dieu un cœur entièrement disponible.

Nous rejoignons et nous dépassons, nous prolongeons et accomplissons, la vocation de toute œuvre d'art dans cet art divin de vivre qui est l'Evangile. Et c'est cela justement qui est si émouvant : il y a un accord absolument parfait entre ces pressentiments de l'homme de toujours, ces efforts des artistes de tous les temps, ET cet Evangile éternel qui est au-delà de toutes les différences et dont la différence est de n'en avoir point. "

Ce n'est pas un hasard si la mission apostolique confiée par Jésus à Ses Apôtres le soir du jeudi saint a eu comme prélude le lavement des pieds, c'est pour signifier qu'ils sont envoyés dans le monde, non pas pour imposer un système : Jésus allait mourir du système, à travers le jugement des docteurs et des théologiens ! mais pour apporter au monde tout simplement le service d'un dévouement consacré à tous et où chacun aurait la révélation de la tendresse divine. Et il est clair que l'Evangile sous cet aspect, avec la mission comprise comme une démission totale, est quelque chose qui ne saurait blesser personne! Il n'est aucunement question d'imposer quoi que ce soit, mais seulement d'offrir, de proposer une présence où chacun en christianisme est vraiment chez lui, une Présence qui est le don infini de l'éternel Amour.

Et cette mission, celle de l'Eglise, est aussi bien la nôtre, celle de chacun de nous. Nous avons à devenir pour les autres un espace. Il n'est pas question de leur imposer notre foi, nos modes de penser qui la trahissent toujours, mais de vivre intensément de cette foi qui est la Présence de Jésus, en laissant Jésus vivre en nous avec une telle plénitude que ce soit Lui et non plus nous. Dans cette direction l'Eglise n'a pas besoin d'être défendue.

L'Eglise n'a pas besoin d'être défendue : il ne s'agit pas de plaider une cause discutable, il s'agit simplement d'être convaincus qu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme qu'une existence universelle, une existence ouverte à toutes les perspectives, une existence qui ne connaît pas de frontières, ni de temps, ni de races, ni de classes, ni de continents ! Il s'agit uniquement d'être cette offrande, d'être ce cœur et cette vie, enfin d'être Jésus comme un espace où toute liberté se sentira accueillie, où toute existence aura la révélation et l'accomplissement d'elle-même.

Si je le pouvais, il me semble que j'organiserais la liturgie sur un plan d'immense Beauté, avec tous les concours possibles de l'art humain, sans exclure la danse, pour que ce soit quelque chose de tellement universel qu'on accoure de toute part pour boire à cette source! Si Dieu est venu parmi nous, si Dieu est au-dedans de nous, s'il est l'hôte bien aimé de notre âme, si le Christ est toujours vivant, il est clair que ce n'est pas pour diminuer la vie et la rabougrir, mais pour lui donner toutes ses dimensions, afin qu'elle soit toujours plus grande et plus belle !

Nous lisons dans la liturgie des Carmes en la fête de Sainte Thérèse, ce verset admirable qui en est l'ouverture : « Dieu a dilaté son cœur et l'a rendu aussi vaste que le rivage de la mer ! »

L'Evangile est une invitation au départ, au décollement, un appel à la liberté, à la grandeur ! Il est la vocation à l'existence universelle pour être la révélation de ce Dieu qui n'est étranger à personne et qui est la Vie de toute vie !

« Que votre cœur se dilate et devienne aussi vaste que le rivage de la mer ! »

Oraison : Dieu, notre Dieu, Dieu de Jésus-Christ ! Tu n'es étranger à personne ! Tu es la vie de toute vie ! Nous t'en supplions : dilate notre cœur ! Rends-le aussi vaste que le rivage de la mer ! Donne-nous de devenir cet espace où toute liberté se sente accueillie, où toute existence trouvera la révélation et l'accomplissement d'elle-même !

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