Avec la permission de Monsieur Michel Fromaget , que nous remercions vivement.

Monsieur Michel Fromaget est Anthropologue, Maître de Conférences à l'Université de Caen, auteur de nombreux ouvrages sur les représentations de la vie et de la mort, (vous pouvez consulter la rubrique "mourir & naître" /Présentation, sur le site).

Oui, cette tendance à coller à nous-même est un véritable piège. Un piège mortel dirait Zundel, puisque pouvant nous empêcher d'accéder à la "Vie de notre vie", pouvant nous empêcher de devenir des Vivants avant de mourir, cette tendance peut nous précipiter dans la vraie mort, celle qui est sans retour.

De comprendre cela est capital et de le dire me permet d'introduire aisément cette explication, par laquelle je désire terminer et qui permettra de comprendre pourquoi j'accorde tant de prix à l'herméneutique zundélienne de l'émerveillement.

Certes les écrivains que j'ai précédemment cités, et tant d'autres, comme par exemple Hofmannsthal, Nathalie Sarraute ou Eugène Ionesco, ont identifié avec une extrême acuité et exposé avec un art admirable les grandes émotions, impressions et intuitions consubstantielles à la conscience émerveillée. Certains même, dont Marcel Proust notamment, ont pressenti dans l'émerveillement un temps de la naissance à soi-même, d'affleurement du vrai moi. Mais quelle est pour eux cette nouvelle dimension de leur être, quel est ce vrai moi, d'où vient-il, où va-t-il, ne concerne-t-il que l'individu ou bien a-t-il une signification pour l'espèce humaine, a-t-il une valeur ontologique ? A moins que ce vrai moi ne soit, en définitive, qu'une illusion ! Qu'en est-il ? A ces questions les exégèses littéraires, aussi perspicaces soient-elles, ne savent, ni ne peuvent répondre. Dans la quête du sens dont est porteur l'émerveillement, elles vont aussi loin qu'il se peut, puis faute de pouvoir s'enraciner dans des conceptions plus larges, dans des conceptions qui éclairent la condition de l'homme et celle de Dieu, qui éclairent l'histoire de l'univers et celle de la vie, elles s'arrêtent là, flottant en l'air et comme au bord du vide.

Or, les conceptions scientifiques, anthropologiques et théologiques de Maurice Zundel, conceptions sûres et fortes, acquises au prix de recherches et d'études incessantes, et grâce à une expérience de la vie et des hommes hors du commun, ces conceptions lui permirent, à la différence des seuls littéraires, de féconder en profondeur sa connaissance de l'émerveillement et d'en découvrir ainsi les significations ultimes. A résumer celles-ci sous une forme ramassée et attentif à ne pas trahir la pensée du grand prédicateur, je dirais les choses ainsi ;

La condition déchue de l'être humain fait que sa première naissance, sa naissance biologique ne le met pas en possession de la totalité de son être. Elle ne lui permet d'actualiser de ce dernier qu'une seule tranche, une seule partie, celle qui lui est nécessaire à survivre ici-bas. La naissance biologique ne confère pas à l'homme la vie totale, absolue, éternelle (Zundel dit "la Vie de la vie") que lui promet sous réserve qu'il y consente, sa nature originelle. Cette naissance lui confère seulement une vie partielle, relative et momentanée, mais cependant suffisante à donner le consentement nécessaire. C'est-à-dire suffisante à ce que l'homme puisse libérer l'être accompli, essentiel, seul réel et éternel, seul vrai vivant, qu'il porte en lui et qui depuis toujours, l'attend et l'appelle. Libérant cet être en se renonçant à lui-même, de la même manière que la chenille devient papillon en cédant la place à ce dernier, l'homme naît une deuxième fois. Evénement qui l'intéresse au plus haut point puisque lui seul lui permettra d'affronter sereinement la mort - là est l'une des raisons pourquoi Zundel accordait à cet événement tant de prix - mais qui intéresse aussi immédiatement le prochain et les autres humains et l'univers entier, puisqu'il n'y a que par cet événement, et en lui, que nous pouvons les connaître et les aimer vraiment et devenir par suite - l'expression est de Zundel - "le ferment de leur libération", le ferment de leur achèvement.

Or donc, dans ce panorama grandiose dont la justesse est en définitive certifiée par toutes les grandes traditions spirituelles, la signification de l'émerveillement, telle qu'expliquée par Zundel est celle-ci. Elle n'a pas de prix et explique pourquoi le grand prédicateur itinérant a toujours considéré l'émerveillement comme une expérience essentielle. Toute son herméneutique désigne, en effet, l'émerveillement tout à la fois comme indice et prémice de naissance à soi-même et donc d'ouverture à la vie véritable. Ce faisant, elle en montre la fonction de catalyseur et de guide spirituel. Car il est évident que l'expérience émerveillée, lorsqu'elle donne à l'homme un premier aperçu de la merveille qu'il est appelé à être, simultanément creuse en lui le désir de ce devenir et lui en indique la direction. Seul l'émerveillement donne la clé de la parole : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé ».

Cependant, la vérité exige encore cette précision qui est capitale. Il ne s'agit en aucun cas de considérer quelque émerveillement que ce soit comme preuve d'une nouvelle naissance suffisamment faite, suffisamment acquise. Car celle-ci est toujours une tâche, toujours à faire, toujours devant. Ce que Zundel, mieux que personne, savait très bien, qui notait justement, à propos de sa grande expérience de la chapelle des Médicis. Croyez-vous en l'homme (Cerf, 1996, p. 100) :

« Bien sûr, la rencontre de Florence ne veut pas dire que c'est fait, mais tout juste que ça commence. » Fin

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