Lausanne,3ème dimanche de Carême 1960

« Je ne mourrai pas mais je vivrai » Ps 118:17

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

Dans une vie normale - je veux dire chrétiennement normale - la biologie devrait sans cesse être surmontée. La biologie devrait être sans cesse intériorisée et les passions devraient être si bien harmonisées que en atteignant leur plénitude au niveau du Cœur de Dieu, elles deviennent le clavier des vertus. Les Saints sont toujours de grands passionnés, mais des passionnés, justement, qui se sont établis dans cette musique silencieuse qui est la vie divine. Ils n'ont rien sacrifié de leur vitalité, ils l'ont simplement coulée dans le chemin de la grâce, ils se sont laissés emporter par l'immensité de l'amour divin qui est la passion la plus brûlante qui soit, et qui consume éternellement le Cœur de Dieu. Et c'est dans cette passion divine qu'ils ont donné à tout leur être cette possibilité de devenir un témoignage, et qu'ils ont fait de leur corps un sacrement qui communique la Présence du Christ.

Le christianisme qui est contenu dans l'Evangile qui est la Bonne Nouvelle par identité, puisque Evangile veut dire " Bonne Nouvelle " est justement cet appel toujours nouveau à une nouvelle naissance, à la dignité, à la grandeur, à la jeunesse, à la beauté, à la victoire sur la mort, à la résurrection. Et il faudrait justement que notre idéal fût tout empreint de cette divine passion et que nous ayons ce désir de vivre avec une intensité toujours plus grande pour rendre témoignage à ce Christ qui est la Vie, en qui tout est Vie, et en qui la Vie - comme dit magnifiquement Saint Jean - devient la Lumière des hommes.

Ah je comprends et j'admire cette femme, atteinte d'un cancer à l'estomac, qu'elle savait définitivement insurmontable, qui entrevoyait sa mort comme une réalité prochaine et qui refusait toujours de recevoir autrement qu'avec une blouse de soie, comme si elle était encore dans sa vie sobrement mondaine, qui ne voulait pas, justement, laisser percevoir aux autres les stigmates de la maladie qui voulait leur offrir jusqu'au bout la grâce et la lumière de son sourire.

Un chrétien ne doit pas vieillir. Si le vieillissement signifie justement le triomphe de la biologie sur la liberté, de la laideur sur la beauté, du laisser-aller sur la dignité, un chrétien ne doit pas vieillir parce que il est axé sur l'éternelle jeunesse de Dieu et que il a à rendre témoignage à sa Présence dans son corps aussi bien que dans son esprit, qui d'ailleurs ne peut se communiquer aux autres qu'à travers son corps.

Le Christ qui est le libérateur, le révélateur de notre liberté, est venu conférer la grâce à nos corps aussi bien qu'à nos esprits, et nous initier à cette jeunesse éternelle qui nous appelle chaque jour à résister à la pesanteur de notre biologie. Il faut porter remède à la racine du mal. Il ne faut rien s'accorder dans cette direction car dès qu'on cède à ses humeurs, à sa fatigue, à son usure, dès qu'on étale autour de soi ses propres souffrances, on finit par se laisser dominer par sa pesanteur, et un jour vient où on donne ce spectacle épaissi, alourdi, enlaidi, difforme, porté par sa biologie parce qu'il a refusé justement de l'assumer, de la porter et de la transfigurer..

C'est donc dans cette perspective qu'il nous faut envisager la suite de ce Carême - non pas du tout comme une pénitence dans laquelle on se morfond - mais tout au contraire, comme une conquête toujours plus ardente de notre liberté, de notre dignité, de notre jeunesse et de notre beauté.

C'est par là que nous pourrons, sans même y songer - comme l'artiste qui est devenu tout entier musique ne pense pas à soi, ni à l'effet qu'il fait, mais justement agit d'autant plus profondément qu'il est tout entier perdu dans la Beauté - de même, nous, si nous arrivons à cette harmonie de tout l'être, à cette unité musicale de notre chair accordée à notre esprit dans la respiration de Dieu, nous porterons dans le milieu où nous vivons, sans même y penser, le reflet de sa grâce, et la joie de sa Lumière.

Je me souviens toujours, avec émotion, de cette Noël passée dans un grand monastère où il n'y avait pas assez d'autels pour que chaque prêtre pût célébrer la messe de minuit, et où ce privilège était réservé aux plus anciens. Alors c'était toutes ces têtes chenues, d'ailleurs tout illuminées par leur foi qui s'en allaient, escortées par un frère portant une petite lumière, vers l'autel où ils allaient célébrer l'éternelle enfance de Dieu. Et je sentais alors toute la majesté qu'allait prendre, sur leurs lèvres, le mot qui nous initie au mémorial de la croix qu'est la divine liturgie : " J'irai à l'autel de Dieu, au Dieu qui remplit de joie ma jeunesse ".

C'était juste ! le choix était conforme à l'Evangile, c'était les plus anciens qui allaient célébrer l'enfance de Dieu parce que normalement ils en étaient tout près, parce que normalement ils avaient pu triompher de leur biologie et que ils allaient bientôt entrer dans leur éternelle naissance.

C'est cette joie que nous voulons recueillir dans la secrète d'aujourd'hui, en demandant justement la Sainteté de notre corps et de notre esprit, en formant en nous la ferme résolution de ne jamais nous laisser envahir par notre biologie, de ne jamais nous laisser vieillir, remonter le courant de l'artériosclérose en gardant toute la souplesse de notre pensée et toute la jubilation de notre amour, pour entrer justement dans la perspective de ce Carême qui nous prépare à la Glorieuse Résurrection, en redisant le mot magnifique du psalmiste : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai, et je chanterai la Joie du Seigneur ".

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