Lausanne

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

             "Vous avez de la chance, me disait une grande malade. Moi, je ne fais rien. Ma vie est inutile. Tous les dons que j'ai pu avoir reçus ont été gâchés.  Mais vous,  vous avez tout au moins le sens de l'utilité de ce que vous faites. " A quoi j'ai pu répondre:   "Je ne crois pas, je ne crois pas à l'utilité de ce que je fais. Je  suis, au contraire, persuadé qu'il y a dans le faire, un piège et une illusion. " 

              Saint Ignace d'Antioche, un martyr du commencement du second siècle, précisément sur le chemin de son martyre, écrivant aux Eglises d'Asie qui l'avaient accueilli à son passage, disait entre autres, ce mot prodigieux: "Etre, sans parler,  être sans parler vaut mieux que parler sans être" et,  aux Romains qui, considérant son grand âge, voulaient intervenir pour le soustraire au martyre, il adressait cette supplication: "Surtout,  n'intervenez pas. Laissez moi enfin commencer à être un disciple car, c'est quand j'aurai été broyé par la dent des animaux (puisque il devait être condamné aux supplices de l'amphithéâtre), c'est quand j'aurai été broyé pas la dent des animaux que je deviendrai enfin une parole de Dieu. "

              Il y a évidemment une opposition,  souvent radicale, entre le faire et l'être. On agit, et on s'agite, on se dépense et on croit se dévouer - et on n'existe pas  et tout ce que l'on fait dissimule finalement et camoufle ce néant que l'on est.

              Le domaine du "faire", c'est le domaine des moyens. On fournit à l'homme des techniques. Ces techniques sont précieuses,  d'ailleurs et je suis le premier à en user et à les aimer.  Mais ces techniques ne signifient rien si on ne crée pas l'homme lui-même. Car, finalement, l'homme est dépassé par ses techniques. Les techniques foisonnent.  L'homme pourra bientôt créer un univers de fantaisie qui réponde exactement aux décrets de sa volonté mais,  s'il ne sait pas dans quelle direction le créer,  s'il n'a aucune idée du but à atteindre,  tout ce formidable déploiement de moyens n'aboutira qu'à des  catastrophes et à des falsifications.

              Il faut agir,  sans doute,  mais il faut avant tout exister de cette manière authentique qui situe toutes les valeurs à l'intérieur de l'esprit et du cœur. Il est clair que seul l'être qui existe d'une manière authentique est capable de nous émouvoir et de nous transformer.

              Il y a là une justice implacable. On dit que la vie est injuste, qu'elle est atroce. C'est vrai, en première approximation. Il y a pourtant une justice infaillible et implacable, qu'il est impossible de déjouer. Et cette justice,   précisément,   c'est que:  on ne peut pas camoufler son être,  on ne peut pas truquer avec l'existence,   on est toujours finalement ce que l'on est - et pas davantage.

              Et, lorsqu'on a usurpé un personnage, lorsqu'on s'est revêtu de prétendues vertus,   lorsqu'on s'est dépensé avec un dévouement héroïque, il suffit de gratter la surface pour voir que,  souvent, tout ce que nous appelons l'action - et même l'Action Catholique -est une manière de dépenser ses énergies nerveuses pour s'équilibrer soi-même beaucoup plus qu'une recherche du Royaume de Dieu.

              Et là,  justement, est la question: quel est l'homme qui va transformer l'homme? Quel est l'homme qui est capable d'ébranler nos profondeurs? Quel est l'homme qui nous émeut et qui nous conduira à une véritable conversion? C'est toujours et uniquement celui qui se convertit lui-même,  celui qui est dans la vérité de la vie, celui qui se situe en face de Dieu, qui respire Sa Présence et qui communique Son Amour.

              Nous avons lu des livres en quantité. Nous avons entendu d'innombrables sermons.  Nous sommes pleins d'idées et de conseils. Et tout cela ne nous sert de rien.  Car,  pour nous ébranler,  pour nous transformer,  il faut que quelqu'un en paie le prix, qu'il nous fasse la courte échelle et qu'il nous élève à ce niveau du Cœur de Dieu où commence le dialogue qui constitue notre véritable intimité.

              Et pour cela, il n'y a pas de méthodes, il n'y a pas de recettes,  il n'y a pas de trucs. L'action véritable, celle qui crée l'homme, c'est une action intrucable:  elle ne tient à rien, sinon justement à l'authenticité de l'être.

              Cette femme qui a converti son fils, ce fils qui lui avait été arraché dès sa naissance par un père brutal et jaloux de sa femme et qui, pour la tyranniser,  l'avait sevrée de son fils, lui avait interdit toute influence morale et spirituelle sur lui, quand cette mère,  après trente ans de prières,  d'immolations,  de silence,  de souffrances, quand elle l'amène à Dieu, c'est sans aucune parole. Elle l'amène à Dieu parce qu'il a vu enfin, il a vu à travers le visage de sa mère, il a vu le Visage de Dieu.  Il n'a pas besoin d'autre catéchisme que ce  rayonnement merveilleux d'un être qui s'est complètement oublié.

              Et, de fait, cette femme qui était une ouvrière, qui a entendu de son fils ce mot prodigieux: "Maman,  si tu m'en avais parlé, jamais je ne l'aurais fait.  Si j'ai reconnu Dieu,  c'est à travers toi,  c'est en te regardant,   c'est en respirant Sa Présence en toi.' " C'est ce que cette femme avait réalisé: la plénitude de l'être dans une existence parfaitement authentique,  parce que elle ne se regardait pas.  Elle avait tant souffert,  elle avait tant donné,   qu'elle ne se voyait plus et,   ne  se voyant plus,   elle regardait Dieu,   elle entrainait les autres dans la direction de son regard. Et il était impossible de s'approcher d'elle  sans être porté à un niveau supérieur et sans désirer communier avec la Présence qui la remplissait.

              C'est cela qui importe. Il y a un formidable gâchis des énergies humaines. L'homme travaille,  l'homme invente, l'homme multiplie sa puissance sur la nature et c'est admirable. . .  Mais, justement, ce qui demeure inachevé, incomplet et de plus en plus insuffisant, c'est l'homme lui-même, cet homme si précieux, cet homme qui est le Royaume de Dieu, cet homme qui est seul capable dans l'Univers de révéler Dieu, de vivre de Sa Vie et d'en porter partout le rayonnement.

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